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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 29.09.2013 - 14 h 40 | 6 COMMENTAIRES
Le gay fermier

Le gay fermier, ça fait moins envie que le poulet du même nom, celui qu’on vend cher parce qu’il serait élevé en plein air – comme si on pouvait élever un poulet, ou un gay, ailleurs que dans l’air. Le gay fermier, ça sonne rural ; et le marketing du gay rural est moins efficace que celui des produits alimentaires, c’est d’ailleurs la tragédie des campagnes françaises. Mais je vous rassure tout de suite : en réalité le gay fermier est un urbain, mais simplement un peu particulier, puisqu’il aime les animaux. Je veux dire les vaches, les chevaux, les moutons, ces choses-là ; pas les micro-chiens chéris des couples gays multiethniques, ou les chats vendus plus cher que du mobilier au design italien sous un prétexte quelconque appelé pedigree ou hypoallergénie ou stérilisation. Non : je traite ici d’une espèce rare, le véritable gay fermier, au muscle particulièrement consistant et à la peau goûtue et légèrement râpeuse. Je précise encore une fois que je parle de celui qu’on rencontre en ville, pas dans de réelles fermes rurales, comme celles que l’on ne voit plus qu’en vacances en agritourisme en Italie ou dans les films pornos américains ou tchèques. L’explication est assez simple. Tout le monde sait qu’aujourd’hui les animaux sont mieux soignés dans les zoos urbains que dans les fermes d’élevage, et donc celui qui aime les animaux réside en ville, surtout s’il est gay et qu’il ne veut pas qu’on l’accuse de choses peu ragoûtantes liées à son amour des bêtes et à son manque d’intérêt pour les femmes, au lieu de l’inverse.

Bref, on en aperçoit de temps à autre en ville, assez rarement tout de même, parce qu’ils sont excentrés : ils n’aiment pas le milieu (cf. « le gay qui n’aime pas le milieu »), et de toute façon les zoos sont rarement localisés en cœur de ville, sauf à Berlin mais on pardonne beaucoup de choses aux Allemands, vu que là-bas, à côté du zoo, il y a souvent une pelouse nudiste.

Les gays fermiers à la naïveté toute rurale sont un peu en décalage par rapport au monde gay urbain ; ce sont des incompris, auxquels on reproche de ne pas connaître les codes de la bonne société gaie et de trop murmurer à l’oreille de leurs bestiaux au lieu de mordiller celles de leurs amants. Leur charme à la fois étrange et conventionnel – la petite taille, les muscles saillants et secs, le regard un peu perdu, la mâchoire chevaline, tout ça – provient peut-être d’un corps travaillé par l’effort mais mal à l’aise en milieu urbain à forte densité de projections phéromonales. Or, on ne pardonne pas à un homme sexy d’être discret, alors que bien sûr on le pardonne aux laids.

Il faut dépenser une énergie considérable pour parvenir à ses fins avec un gay fermier. La technique de séduction doit être extrêmement élaborée, car seule une stratégie éprouvée peut venir à bout de leurs réticences. On est confronté à des craintes profondes, présentées comme des principes de bon sens paysan, c’est-à-dire obsolètes depuis quelques décennies et généralement d’origine catholique, tels que la monogamie, ou encore l’hétérosexualité préalable. Bon, j’exagère un peu, sûrement par frustration ou ressentiment. La seule fois de ma vie où je me suis fait poser un triple lapin dans la même soirée, c’était par un gay fermier ; ça ne peut pas être une coïncidence.

Tableaux | 27.09.2013 - 06 h 09 | 0 COMMENTAIRES
Le mâle à barbe

Je ne fais pas attention aux on-dit, bien sûr, mais on dit que les hommes à barbe, en particulier ceux qui perdent leurs cheveux, bénéficieraient d’un surcroît de testostérone. Ils seraient une sorte d’embranchement différent dans l’arbre de l’évolution des espèces, avec des caractéristiques hormonales et pileuses spécifiques, et un rôle indéfinissable dans l’évolution darwinienne. Moins il y a de cheveux, plus il y a de barbe, et plus l’air est saturé de phéromones, mais ça attire principalement les personnes de même sexe. C’est un peu étrange.

Il y a bien une version hétéro de ce cliché, l’Aldo Maccione au torse duveteux, le cheveu ras, la chemise ouverte, toute virilité dehors, rehaussée si possible par une série de muscles disproportionnés. Mais l’intérêt historique du mâle velu hétéro est discutable : si je reprends l’hypothèse évolutionniste des stratégies de reproduction, on serait plutôt dans le cas d’une survivance d’un stade un peu primitif ; une fin de série, dont il faut toutefois souligner l’excellente durabilité, un peu comme les anciens réfrigérateurs. Comme toujours, les gays ont importé et refaçonné cette catégorie avec succès, en la faisant fusionner avec l’imaginaire virilement ambigu du Monsieur Propre, encore sans barbe, immaculé de blancheur, glabre du nombril au crâne, brillant de biceps bien astiqués ; et, bien entendu, avec les fantasmes poilus fabuleusement membrés popularisés par un dessinateur Finlandais bien connu. En somme, le bouillonnement créatif gay créait le mâle à barbe à partir de l’imberbe musculeux au dentier scintillant et du longiligne moustachu des années 1980, pourvu d’un blouson de cuir et d’accessoires clinquants. Le résultat est une réussite tout à fait remarquable, si l’on en juge par le nombre impressionnant de mâles à barbe quasiment clonés qui se regroupent régulièrement dans des bars attitrés, flottant dans des vapeurs d’hormones alcoolisées. D’ailleurs on pourrait se demander si certaines grandes firmes américaines, créatrices de l’imaginaire barbu du Père Noël dans le but bizarre de vendre des boissons à bulles sucrées sans sucre, ne se seraient pas emparées d’un concept pour l’acclimater à un public gay, puis se seraient laissé dépasser par le phénomène. Après tout, les mâles à barbe constituent des publicités formidables (animées, et gratuites) pour des boissons aphrodisiaques – essentiellement les bières, secondairement les anabolisants.

Alors, concept marketing, image d’Epinal gay, ou branchage solitaire de l’arbre de l’évolution ? Personnellement, je pencherais pour la dernière hypothèse. Pour mieux comprendre, il est toujours utile de reconsidérer les bases comportementales plus ou moins conscientes des individus, c’est-à-dire le sexe. Contrairement au type macho à focale hétéro, le mâle à barbe est intrinsèquement et indéfectiblement opposé à l’idée d’incarner un homme dominant par rapport aux femmes. L’idée même lui fait peur ; la barbe, pour lui, est bien un signal de puissance virile forestière, mais seulement s’il n’y a pas de bûcheronne à l’horizon. En tant que branchage annexe de l’évolution, il considère qu’il n’a pas à assumer les corollaires moraux primitifs de l’humanité à visée reproductrice, c’est-à-dire qu’il est pour l’égalité des sexes, tant que les femmes se tiennent à distance. Il est en revanche tout à fait pour la théorie de l’homme dominant, à condition que ce soit lui que l’homme domine, de préférence par derrière, mais bon, il est malléable, ça fonctionne aussi par devant.

Je reviendrai une autre fois sur les utilités annexes des barbes, leur fonction de sex toy ou de garde-miettes, j’en passe. Je ferai toutefois remarquer que le mâle à barbe (le véritable, pas le fashion barbu) arbore une pilosité relativement continue des pieds au menton. C’est d’ailleurs un argument supplémentaire en faveur de la théorie de l’évolution parallèle de l’espèce. La continuité du poil est un instrument de séduction au même titre que les coloris du plumage de certaines espèces, moins esthétique, mais très efficace : parce que le poil doux et la bedaine biéreuse associée forment un petit coussin mignon froufroutant très tendance, tandis que les bras tendres et musclés, eh bien, je conseille vivement de s’y lover, sans fausse pudeur. C’est l’alliance inattendue et soyeuse du gorille et de l’agneau. Quant aux fesses poilues, si vous avez-vous-même une barbe… je ne vous fais pas un dessin.

Personnellement, je ne porte que rarement la barbe, non que je sois peu doté en testostérone, je ne vous permets pas ; mais bon, ça pique et ça fait des marques de bronzage.

Tableaux | 25.09.2013 - 06 h 51 | 2 COMMENTAIRES
Le refoulé, 2 : le néo-hétérosexuel

Il y a des modes pour les sexualités comme pour les habits, les animaux domestiques, les prénoms des enfants et les opinions politiques. Prenons un gay qui couche avec une fille. La plupart du temps, on se contentera d’un haussement d’épaules, et on pensera qu’il est refoulé. C’est une réaction plus complexe que du mépris : il y a une petite dose d’autosatisfaction (« moi, j’assume »), de pitié (« il est victime d’une société normative »), de raillerie prospective (« on se retrouve dans deux ans, on verra bien si tu couches encore avec des filles »), de dédain (« si tu es intéressé par ça, mon pauvre, tu ne vaux pas même pas que mon regard se pose sur toi »), de tristesse statistique (« encore un ! »), et de pas mal d’autres émotions ; ce qui montre, soit dit en passant, que les gays se passionnent pour les refoulés. Et pourtant, cycliquement, un discours réapparaît, qui  considère le gay qui couche avec une fille comme quelque chose d’assez tendance, voire d’extrêmement branché. Si ce gay va jusqu’à dire qu’il est amoureux d’une fille, c’est le pompon, comme dirait ma grand-mère, il touche le gros lot : la présomption de néo-hétérosexualité.

Attention, la néo-hétérosexualité n’est pas la bisexualité, rien à voir. Le bisexuel ordinaire, c’est-à-dire la forme autorisée et politiquement correcte du refoulé, est considéré plutôt négativement à la fois par les gays et par les hétéros ; il est vu comme quelqu’un d’inachevé, d’inabouti, et qui constitue potentiellement une menace pour tous, ambiguë et mal identifiée, donc désagréable. Les bisexuels ne sont autorisés à comparaître devant le tribunal de la mode gay qu’en contexte de film porno, car ils sont alors identifiés à des hétéros qui se font prendre.

Le néo-hétérosexuel est, tout à l’inverse, mythifié dans l’imaginaire gay parisien. Il est un gay totalement assumé qui est tellement libre et bien dans sa peau qu’il peut même tomber amoureux d’une fille, ce qui implique d’être capable de la satisfaire sexuellement, puisque l’amour sublime la vaillance sexuelle, n’est-ce pas. Il peut vivre avec une fille plusieurs années durant, et je ne parle pas des petits arrangements fiscaux-spermatiques avec des lesbiennes.

On n’attribue pas au néo-hétérosexuel le qualificatif insultant de refoulé, puisqu’il a été gay dans une vie antérieure, qu’il fréquente les gays de façon ouverte et franche, et, surtout, chose incroyable, qu’il n’a pas caché à sa compagne qu’il avait eu des expériences sexuelles avec des hommes. C’est, aux yeux des gays, un stupéfiant acte de bravoure. Le néo-hétérosexuel est un héros, qui a dépassé la trivialité de la dichotomie gay / hétéro, et pour qui le jugement des autres n’a pas plus d’intérêt que les philosophies politiques de comptoir de bar (que, pour ma part, j’aime beaucoup, car elles constituent une source d’inspiration fondamentale pour mes écrits).

Je me permets de souligner un peu lourdement la signification de cette mythologie : si c’est tellement courageux d’assumer d’avoir eu des relations homosexuelles, c’est qu’on est encore sacrément loin de la confiance en soi. Et puis, le sous-texte principal demeure : l’adoration de la néo-hétérosexualité procède de la croyance implicite qu’il est quand même mieux de coucher avec des filles qu’avec des garçons.

Si bien que l’idolâtrie du néo-hétérosexuel révèle simplement, au fond, le chemin qui reste à parcourir, tant pour l’idole que pour les idolâtres. On est donc amenés à se reposer la question : le néo-hétérosexuel n’est pas refoulé ? Vraiment ? On ne le dit pas, parce qu’on l’admire, et on l’admire parce que son discours est plus nuancé et ouvert que celui du refoulé de premier degré. Le discours enrobe mieux le comportement social. Mais si on se dégage un peu de cette construction d’un personnage par un discours cache-misère, on retrouve le même refoulé que partout ailleurs, avec sans doute un côté plus victime de la société normative que les autres. Ou comment les normes rattrapent avec une force et un timing inattendus les personnes qui ont essayé d’y échapper.

J’en arrive à la question que nous nous posons tous : faut-il essayer de coucher avec un néo-hétérosexuel ? Faut-il briser le mythe ? Vivrons-nous quelque chose de grandiose, puisque sa sexualité couvre un vaste éventail d’expériences ? Vous aurez une bonne idée de la réponse si vous reformulez la question : voulez-vous coucher avec un refoulé qui, après avoir tenté de s’en extraire, s’est vu rattraper par la norme sociale ? Sérieusement : il vaut mieux un bi.

Je suis un peu sévère. J’ai connu quelques néo-hétérosexuels qui n’étaient pas refoulés, c’est-à-dire qu’ils continuaient à coucher avec des garçons pendant qu’ils étaient en couple avec une fille. Ah non, pardon, dans ce cas ils sont refoulés quand même. Ah, ces gens qui compliquent tout.

Tableaux | 23.09.2013 - 13 h 37 | 2 COMMENTAIRES
Le prof gay, 3 : le fonctionnaire réservé

Incontestablement, c’est la catégorie gay la plus répandue dans le milieu de l’éducation nationale. C’est une forme de gendre idéal, version professionnelle, option fonctionnaire. C’est plus ennuyeux qu’un film iranien ; et comme j’ai peur que ce billet le soit également, je vais enrober, un peu comme on dispose un glaçage sur un gâteau au yaourt sans intérêt.

Il est possible que le prof gay, catégorie fonctionnaire réservé, soit plus nuancé que son apparence ne le laisse supposer. Après tout, il est un peu plus qu’une décoration d’intérieur bien choisie, même si on peut trouver un grand nombre de points communs : ainsi, comme un petit ficus dans un salon ou un vase bon marché sur une cheminée, il est convenable, propre comme il faut, discret, poli, tout en retenue, agréablement décoratif, confusément utile. Et de même qu’un petit hamster fait tourner sa roue quand il sent qu’il a un public, le prof fonctionnaire réservé fait son travail avec conviction mais sans exagération, et ne laisse pas sa vie privée envahir son espace professionnel ni ses relations avec ses collègues (comprendre : il n’est pas out au boulot). L’impression globale est désespérante : pas d’aspérité, pas de rugosité, encore moins de flamboyance, sans même parler d’attitudes précieuses, totalement proscrites. Le prof réservé est tellement peu pédé au boulot, voire hors boulot, qu’il fait paniquer les hétérosexuels un peu obtus, pour qui un homo est obligatoirement un cas social efféminé et tragique. Les collègues de travail de sexe féminin et de sexualité hétéro sont également des victimes collatérales de ce comportement, car elles succombent assez facilement au déni d’évidence et au charme poli et asexué de leur collègue.

Malheureusement, le prof gay fonctionnaire réservé est relativement cohérent avec lui-même, c’est-à-dire ennuyeux avec tout le monde. Il demeure discret, poli et réservé même en dehors de son activité professionnelle. En société, c’est le service minimum, de bonne qualité mais sans extravagance ; en famille, c’est l’affichage de type économique, informatif et convenablement participatif, sans excès. En couple, forcément de longue durée, il est affreusement monogame, voire réellement fidèle.

La plupart du temps, ces gens-là ont des activités extrascolaires considérées comme amusantes : ils font de l’accro-branche, du parapente, de la voile ; ils vont au cinéma, voir des expositions, ils sont parrains d’un ou deux enfants, et vont aux mariages de leurs amis. Quand je vous disais que c’était d’un ennui abyssal. Bon, certes, on peut avoir la chance de tomber sur un prof réservé mais drôle. Quelqu’un qui rit aux blagues des autres, et qui en répète quelques-unes de temps en temps. Ce n’est pas une panacée, mais c’est suffisant, il ne faut pas trop en demander.

Il m’est arrivé d’essayer d’en séduire, mais c’est un travail de titan pour un résultat très limité. Il faut parvenir à tenir des conversations palpitantes comme des documentaires nocturnes sur la longue durée, souvent plusieurs semaines. De surcroît, ce sont des personnes qui parlent de leur travail, alors que personne n’a envie d’entendre parler du travail des autres, et encore moins des profs. Ils sont malins. Les écouter, c’est une sorte de rite initiatique pervers.

D’ailleurs, au fond, c’est pour ça que je les trouve sympas. Il faut dire que j’ai une indulgence un poil complaisante avec les types qui me ressemblent.

Tableaux | 23.09.2013 - 09 h 16 | 1 COMMENTAIRES
L’éleveur de morpions

Je vais tenter un petit pari : après ce billet, vous ne regarderez plus les morpions de la même façon…

Voilà : j’ai entendu dire que c’était une espèce en voie de disparition. Si c’est vrai, ils vont me manquer ! J’avais commencé à m’attacher à ces petites bestioles toutes fragiles qui tentent désespérément de s’accrocher à la vie et aux poils pubiens ; qui sont frappées par des calamités récurrentes, les inondations brûlantes quotidiennes, les armes chimiques aux fragrances fruitières, les écrasements massifs perpétrés par d’énormes doigts, lesquels, heureusement, possèdent des ongles sous lesquels on peut se cacher… J’éprouve presque une tendresse particulière pour les lentes, ces bébés grisonnants bien au chaud dans leur cocon et dans un petit repli de peau, dans la tiède humidité du testicule… Oui, je sais, pour la plupart des gens, les morpions, c’est l’horreur ; si ces bestioles sans défense viennent à disparaître, ces sans cœur diront bon débarras, et n’écouteront pas les avocats lyriques plaidant pour le maintien de la biodiversité et des biotopes pubiens autonettoyants. Pourtant, il suffit d’un petit effort d’empathie, et on finit par s’habituer, à comprendre que ce sont de petits crabes tout mignons qu’on a aidés à naître et qu’on nourrit avec une attention toute paternelle, conscient, tout à coup, de la gracile vulnérabilité du monde…

Je me demande d’où peut bien provenir cette haine confondante des morpions. Je n’écarterais pas les hypothèses un peu simplettes, comme leur aspect répugnant de micro-cafards, les démangeaisons insupportables qu’ils provoquent, ou la peur inexplicable des hommes pour les animaux plus petits qu’eux, en particulier les insectes et les acariens. J’y ajouterais volontiers l’irrépressible épouvante des mâles dominants dès que quelque chose concerne leur entrejambe et menace, même de loin, le siège principal de leur gloire virile. Enfin, je hasarderais également une interprétation plus politique : que penser en effet de cette incertitude concernant l’origine géographique des petites bêtes, de cette invasion territoriale non désirée de choses malpropres ; et d’autre part du sentiment de culpabilité dérivant de la probable aventure extraconjugale ? Autant dire que, politiquement, la haine des morpions est soit d’extrême-droite, soit catholique, ou bien sûr les deux.

Heureusement, de nombreux gays, mus par de fermes motivations écologistes ou d’extrême-gauche, se font un principe, inébranlable, d’être éleveurs-distributeurs de morpions. Ce sont des héros de la biodiversité, qui fréquentent assidument les saunas d’hygiène douteuse et les backrooms d’hygiène inexistante, avec l’ardeur et l’enthousiasme des explorateurs des jungles africaines au dix-neuvième siècle. C’est l’histoire du colonisateur colonisé. Une fois que les bestioles sont convenablement installées et commencent à se reproduire comme dans une ferme d’élevage extensif, l’hôte cherche à séduire de nouveaux marchés pour écouler la marchandise. Que voulez-vous, on n’est jamais mieux servi que par soi-même, et il vaut mieux, de nos jours, qu’un éleveur distribue lui-même ses produits. Toutefois, ne nous extasions pas devant le savoir-faire de l’éleveur-distributeur de morpions, il n’a pas tant de mérite : les réseaux de distribution de morpions fonctionnent parfaitement bien dans le monde gay, grâce à un marketing discret mais efficace depuis de nombreuses décennies.

Pour revenir à nos morpions en voie d’extinction, une chose demeure curieuse. L’argument de la disparition de ces petites bêtes serait fondé, paraît-il, sur la tendance de plus en plus marquée, venue des Etats-Unis, de se raser les poils du pubis. Comme si les Américains étaient les seuls producteurs de morpions ! Ces bestioles se développent peut-être particulièrement bien au sein de cette civilisation spécifique ? Ou bien les Américains sont-ils, dans ce domaine comme dans d’autres, d’excellents exportateurs ? Il serait intéressant de creuser la question ; les théories économiques et écologiques auraient à y gagner, et peut-être aussi les neurosciences.

Car le plus remarquable, avec les morpions, c’est leur capacité de nuisance à longue distance, voire les effets considérables induits par la seule évocation de leur existence. Si je me gratte les couilles dans la rue, avec élégance bien sûr, la plupart des autres hommes que je croise vont se mettre à le faire aussi, par réflexe, pour vérifier leur présence, les remettre en place, et se souvenir d’adopter une attitude. Tout le monde sait que le grattage de couilles public est plus contagieux qu’un bâillement. Mais cela n’est rien à côté de la puissance des morpions. Il suffit que je prononce le mot à haute voix dans une soirée, et là, tous les mecs commencent immédiatement à croire qu’ils en ont, et se mettent à se gratter. C’est assez stupéfiant.

Traduction politique : l’extrême-droite survit en agitant la peur de l’invasion de morpions (ou de poux capillaires, voyez les skinheads).

Pour lutter contre l’extrême-droite, donc, ne rasez pas vos poils.

Tableaux | 21.09.2013 - 00 h 50 | 4 COMMENTAIRES
Les refoulés, 1 : le refoulé de premier degré

J’ai couché une fois avec un garçon qui se disait hétérosexuel, et qui m’a dit, immédiatement après avoir joui : « bon, c’est quand même mieux avec les filles ». Je lui ai dit que je le remerciais du compliment, que c’était extrêmement délicat de sa part, que les amants appréciaient généralement qu’on leur dise que c’était mieux avec le ou la précédent-e. Bon, non, en fait, je ne lui ai pas dit ça : j’aurais bien aimé, mais en réalité j’étais vexé comme un pou, et déçu parce que ça avait l’air de dire qu’il n’allait pas vouloir recoucher avec moi. Et puis, pour être sincère, ça n’avait effectivement pas été génial. Heureusement, j’ai compris suffisamment vite que c’était, pour lui, une espèce de méthode Coué : le sous-texte de cette phrase étant « j’ai adoré, mais hors de question que je le reconnaisse, donc au cas où tu te douterais de quelque chose, j’anticipe et m’empresse de démentir ». Bref, affirmer avec force « c’est mieux avec les filles », juste après avoir couché avec un garçon, c’est dire que c’est mieux avec les garçons. Sinon, on ne dit rien, on se rhabille et on perd le numéro de l’autre. C’est un peu comme quand un homme politique utilise une phrase avec négation : « je ne dis pas que les choses sont ainsi ». Ca veut dire très exactement « je ne le dis pas, mais je pense que les choses sont ainsi, et maintenant vous allez le penser aussi ». Les littéraires pédants diront que je confonds prétérition et antiphrase, mais le résultat est le même : l’homme politique atteint sa cible de manière sournoise, l’hétéro refoulé signale à l’amant par antiphrase qu’il a envie de recoucher avec lui, et je suis un littéraire pédant.

Bref, au final, ça n’a pas été très difficile de recoucher avec ce garçon, qui était très beau. Par la suite, il est redevenu hétérosexuel, de façon permanente, sauf quand il couche avec des hommes. La vraie leçon de cette anecdote, c’est que globalement, le sexe avec des refoulés de premier degré n’est pas très bon… Ils ne savent pas trop y faire, et ils essaient de mettre des limites absurdes comme l’absence de sodomie alors qu’ils sont là précisément pour ça. C’est encore une forme fréquente de déni par antiphrase : « je n’ai pas envie que tu me prennes », suivi en général, quelques minutes plus tard, par « je n’ai pas trop envie que tu me prennes » ; et là, on y est presque. L’éjaculation précoce est aussi un souci rencontré fréquemment chez les refoulés de premier degré, mais ne vous inquiétez pas, ça s’améliore au bout de quelques coïts. Attention, ne confondez pas les refoulés de premier degré avec les hommes mariés, qui assument complètement leurs aventures extraconjugales homosexuelles, et qui, eux, sont d’excellents coups, sans parler du fait qu’ils paient systématiquement la chambre d’hôtel (ce qui doit être une forme de déculpabilisation).

Je dois bien admettre que j’ai fait partie de la catégorie des refoulés de premier degré, dans mes jeunes années. J’ai même dû commettre quelques indélicatesses malvenues envers certains de mes amants. Longtemps après, un ex m’a confirmé que j’avais été un cas particulièrement fatigant, et qu’il avait dépensé une énergie considérable pour obtenir ne serait-ce qu’un baiser, une caresse, un soulèvement de tee-shirt. C’est un jeu de séduction intéressant mais un peu fastidieux, surtout quand l’homo n’arrive pas à ses fins.

Cependant, cette dépense d’énergie paraît presque dérisoire si l’on veut bien décrypter l’objectif véritable de toute cette affaire. Au fond, quel est le message que fait passer le refoulé de premier degré ? Il dit que les homos, ce n’est pas pour lui, c’est mal, ça lui fout la trouille d’être homo aussi. C’est mieux avec les filles : de la peur, du déni, de la violence verbale, c’est tout simplement de l’homophobie, de premier degré aussi. C’est insultant pour l’amant mais aussi pour tous les homosexuels. Sans parler des « filles », ravalées au rang d’alibi et qui auront bien du mal à jouir lorsqu’elles se trouveront entre les bras du refoulé. Les âmes bien pensantes verront en moi pire que le diable : un membre d’un lobby gay prosélyte cherchant à convertir les hétérosexuels. Mais en fait, coucher avec un refoulé de premier degré, c’est de la lutte contre les discriminations !