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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 30.10.2013 - 20 h 26 | 0 COMMENTAIRES
Le SINK

Lorsque j’étais tout jeune prof, un de mes étudiants avait proposé, dans une copie, entre autres fulgurances, la réflexion suivante : « dès lors, on peut se demander pourquoi les pédés sont riches. » En fait, l’étudiant voulait parler des pays développés, mais avait pensé que ce n’était pas bienvenu d’écrire un acronyme dans une copie, et avait donc opté pour une solution intermédiaire. J’aurais pu ne rien dire, mais j’étais jeune, et naïf, et pédé : je me suis donc convaincu que cette maladresse avait des chances de se reproduire, et qu’il fallait la corriger, si possible à l’oral pour que la leçon profite à tous les camarades de classe du fautif. Bref, à l’oral, devant tout un amphi, je me suis lancé dans une explication embrouillée, en me rendant compte dès la première seconde que j’allais avoir beaucoup plus de mal que prévu, et que je m’emmêlais les pédales, c’est le cas de le dire, de façon très embarrassante. J’ai baragouiné quelque chose comme « n’écrivez pas pédé dans vos copies, je veux dire pédé en toutes lettres, comme homosexuel, vous pouvez dire pédé mais en acronyme, ou plutôt PDEM, c’est comme pédé mais d’économie de marché… » ; et comme j’étais plein de ressources en matière de ridicule, j’ai eu la riche idée de proposer la phrase de la copie comme exemple, ce qui m’a valu les regards étonnés des étudiants et la question à laquelle je ne m’attendais pas du tout, à savoir : « mais monsieur, c’est vrai pourtant, non ? Pourquoi les pédés sont riches ? »

A l’époque, je n’ai pas trop accordé d’importance à la question sur le fond ; je m’étais contenté de passer à autre chose, ayant repris mes esprits, certain d’avoir procédé à une sorte de flagrant délit de coming out. Mais à bien y réfléchir, il y avait quelque chose d’intéressant là-dessous. Après tout, par exemple, lorsque les homos se regroupent dans l’hypercentre des grandes villes, c’est sans doute pour des raisons de sécurité et de bien-être, mais cela suppose de l’argent. Et puis, on présente beaucoup l’homosexuel moyen comme un consommateur frénétique, et pas seulement de sexe, entre autres parce qu’en général il ne prévoit pas de transmettre un héritage et donc est susceptible de dilapider son salaire ; sans parler d’une supposée culture de la jouissance. Bref, il ne me paraissait plus si idiot de penser que le pédé moyen était riche.

Quelques années plus tard, je suis tombé sur un autre acronyme : le DINK (Double Income No Kids) ou DINKY (Double Income No Kids Yet), le premier étant censé désigner les couples homosexuels et le second la version hétérosexuelle, les deux étant construits comme des cibles marketing : leur caractéristique principale étant d’avoir du fric à dépenser, puisqu’habiter en couple permet de réduire un certain nombre de frais, en tout cas quand on a deux salaires et pas d’enfant.  Les Dinks et Dinkies ont rapidement été complétés par des déclinaisons plus ou moins amusantes comme les NILK (No Income Lots of Kids) ; ou encore celle qui m’intéresse plus ici, les SINKs, Single Income No Kids.

Ce qui m’amène à finalement reformuler la question de mon étudiant d’il y a quinze ans : le SINK est-il une catégorie pédé ? Peut-on définir une catégorie d’homosexuel urbain moyen, au portefeuille plutôt bien garni, grâce à un salaire et une absence d’enfants, qui habite dans l’hypercentre, dévalise régulièrement les magasins de fringues de marque et fréquente les bars trois ou quatre soirs par semaine ? Euh… Clairement, oui, on peut. Question corollaire : y a-t-il des SINKs hétéros ? Oui, on les appelait les métrosexuels au début des années 2000. Mais il faut bien avouer que les métrosexuels sont une sorte de copier-coller comportemental minoritaire basé soit sur du snobisme fashionable straight, soit sur du refoulement sexuel, bref ça ne fait pas une catégorie. Le SINK est bien une catégorie gay, mais pour être politiquement correct et éviter les foudres du lecteur je dois ajouter que j’ai bien conscience qu’il existe des homos pauvres et qui sont obligés de se promener avec des contrefaçons. (attention, ne confondez pas, se faire offrir régulièrement un verre au bar quand on est homo n’est pas un signal de pauvreté, c’est un signal de passivité, rien à voir, sauf quand on est escort.)

Tout de même, ce qui est ennuyeux avec cet acronyme SINK, c’est que c’est le seul de la série qui ait un sens en anglais, et qu’il se traduise par « couler à pic ». Comme si ne pas avoir d’enfants était un naufrage. Même dans ses avatars linguistiques, la théorie marketing est pro-procréation ! (en même temps, ça paraît assez logique. Le marketing travaille à la fidélisation du client avec enfant, c’est comme avec les lave-vaisselle, obsolescence programmée + renouvellement.)

Bon, une lueur d’espoir quand même. Le SINK est évidemment une excellente catégorie sexuellement parlant. En effet, pour des raisons bien compréhensibles, toutes les catégories se terminant en LK sont à éviter si votre objectif est de baiser. Les catégories commençant par N sont dangereuses si vous souhaiter éviter que la personne ne s’installe chez vous dès le second rendez-vous. Quant aux catégories commençant par D, eh bien, vous avez compris.

Tableaux | 26.10.2013 - 16 h 41 | 0 COMMENTAIRES
La mondaine

Sourire blancheur, œil pétillant, fluidité du mouvement : la mondaine est féline. Elle se glisse, elle caresse, elle tâte le terrain, et elle marque son territoire. Le plus souvent soyeuse et tendre, elle sait montrer les crocs. En société, elle est dans son domaine, elle domine la situation. Elle attrape les garçons par le bras, elle passe sa main autour des hanches, elle envoûte les petits groupes par la douceur de son sourire et de son poil ; un peu plus tard dans la soirée, elle s’aventurera à marquer son territoire un peu plus loin, les mains glissant un peu plus sur les arrière-train, évaluant la dangerosité du territoire, attentive aux prédateurs concurrents, prête à se défendre ou à assaisonner sa proie en prévision du moment peu éloigné où elle pourra la croquer.

Dans les soirées, les bars, les boîtes, et tous les lieux de sociabilité en passant par les saunas et les backrooms, la mondaine passe plus de la moitié de son temps à saluer les personnes qu’elle connaît. Elle suit un protocole immuable, qui consiste en trois phrases courtes successives : « ah, salut ! ça va ? ça fait plaisir ! » répétées avec force variations d’intonations à chacun des membres du groupe salué ; puis, la mondaine ayant remarqué une autre personne qu’elle connaît un peu plus loin, elle part saluer cette autre personne. Cela dure pendant deux à trois heures. Le vocabulaire nécessaire est donc relativement limité, mais toute bonne mondaine parvient à glisser de temps à autre, dans ce protocole, les prénoms de ses interlocuteurs, voire la date de la dernière rencontre (« ça va depuis lundi ? »). La mondaine se doit donc d’avoir une excellente mémoire. En passant, cela fait de moi plutôt une sorte de demi-mondaine, dans la mesure où j’ai une fâcheuse tendance à me tromper dans les prénoms que je glisse dans le protocole, ce qui provoque généralement une crise mineure (« non, moi c’est Jérôme, mais c’est pas grave, ça ne fait que la quatrième fois qu’on se présente » ou « non, moi c’est Jérôme ; Seb, c’est mon ex »). C’est un peu embêtant, d’autant plus que, dans la hâte de me sortir de cette situation embarrassante grâce à une phrase d’excuse teintée d’une pincée d’autodérision, j’oublie immédiatement, une nouvelle fois, le prénom de la personne.

Les gens critiquent les mondaines, évidemment, parce qu’ils sont jaloux ; ils disent d’elle que c’est une coureuse, une allumeuse, une superficielle. Mais quand la mondaine vient les saluer, ils sont tout sourire, et quand elle leur met la main aux fesses, ils ont à peine une petite moue réprobatrice, tout en durcissant les fesses pour que l’évaluation soit bonne.

On ne se rend pas compte à quel point c’est fatigant d’être une mondaine. Il faut tenir son rang, correspondre aux attentes, maintenir sa réputation, papillonner et sautiller, bref avoir de solides mollets, surtout si on est en talons. Tous les gays, mondaines ou non, qui ont déjà été sociabiliser en talons, vous diront que c’est une épreuve qui nécessite de l’entrainement ; d’ailleurs il est souvent vital de prévoir une paire de baskets de rechange, à ne chausser toutefois qu’à partir du moment où les invités sont trop ivres pour noter le passage de l’escarpin au sabot. Etre une mondaine efficace est un sport complet, qui fait travailler les jambes, les hanches, les mains, les muscles du visage ; il faut être vif de corps tout autant que d’esprit. Et je ne parle pas du porte-monnaie, qui doit également être vigoureux, pour offrir une tournée ou deux : après tout, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Féline et rapide, disais-je, et sociable, aimant être en pleine lumière, elle est par moments plus semblable à un serpent qui se prélasse au soleil, paresseux, jouisseur, libre. La mondaine a horreur de tout ce qui ressemble à une prison, une entrave à sa liberté de mouvement. Cela pourrait rendre la mise en couple quelque peu problématique, vous me direz : mais c’est faire peu de cas de son flair et de sa capacité de prédation. Presque toujours, la mondaine parvient à se trouver une âme sœur, c’est-à-dire un garçon qui ne lui fait pas d’ombre, en tout cas pas en public. C’est souvent un mathématicien, ou un physicien, ou encore un médecin, en tout cas quelqu’un qui a compris depuis longtemps qu’il ne devait pas essayer de tenir des conversations publiques.

Un petit conseil : n’allez pas chercher une forme de tristesse enfouie derrière un masque de convenance sociale, une blessure dissimulée, une faille dans le maquillage. D’abord parce qu’on n’en a que faire ; et puis, il faut arrêter de voir de la profondeur partout, de l’intériorité intense, ou des apparences trompeuses. La mondaine n’est ni un fruit pourri, ni une plante vénéneuse. En dépit de ses attitudes, elle est peut-être la moins hypocrite de tous les gays de mes petites esquisses. En effet, au fond, la mondaine n’est rien d’autre qu’une adepte d’un mode de prédation tout à fait primitif, que j’appelle la stratégie de la quantité relative. Autrement dit : dans le tas, il y en aura bien un qui filera son numéro.

Tableaux | 22.10.2013 - 00 h 25 | 10 COMMENTAIRES
Le libre du couple

Voici un homme qui est en couple avec un autre homme. En couple ouvert. On peut dire aussi libre, libertin, infidèle, inconstant, noceur, volage, moderne, atypique, baroque, non-conformiste, débauché, dévergondé, dépravé, libidineux, immoral, pervers, indigne, malsain, j’en passe ; sinon, on peut aussi considérer la monogamie comme une norme hétérosexuelle teintée de religiosité, liée à la reproduction et aux modalités de transmission du patrimoine dans les régions patriarcales et patrilinéaires, bref caractéristique des cellules familiales primitives. Mais le plus souvent, surtout si on est soi-même en couple non ouvert ou célibataire, on froncera légèrement un sourcil et on restera silencieux, ce qui signifie quelque chose comme : « ils vont voir ailleurs ? Ils ne couchent déjà plus ensemble ? Je leur donne six mois. »

Bon, il est un peu caricatural d’interpréter la stigmatisation des couples gays ouverts comme une forme de jalousie de la part de couples qui se sentent emprisonnés dans une sexualité dont l’adjectif monotone sert le plus souvent à caractériser les rares résurgences. Cette jalousie n’est pas toujours fondée… Quoique, statistiquement, quand des gays en couple vont voir ailleurs, ils s’attaquent fréquemment à d’autres gays en couple (que celui-ci soit ouvert ou non), pour des raisons de sécurité. En effet, le gay célibataire constitue un risque non négligeable pour le gay libre du couple : il est capable de s’attacher à son amant comme une sangsue à son hémoglobine, et puis on peut moins faire pression sur lui pour qu’il garde un secret… Les histoires de couples libres sont toujours pleines de pudeur et de délicatesse. Bref, mépriser les couples libres, ce n’est pas toujours de la jalousie ; cela peut être de la peur égoïste de se faire piquer son mec. Notez tout de même que cela peut provenir aussi, plus rarement, d’une forme de morale un peu arriérée mais qu’on peut parvenir à trouver légitime. Il arrive encore que la fidélité soit vue comme une modalité de couple intéressante, bien qu’un peu vieillotte ; certains gays en couple fermé ressemblent ainsi à ces personnes âgées qui observent avec circonspection et une myopie plus ou moins feinte les évolutions sociales, les sexualités alternatives et les modes vestimentaires.

Cela dit, réciproquement, les couples gays ouverts peuvent être jaloux des couples gays fermés ; j’ai souvent discuté avec des amis en couple gay ouvert, et qui se montraient envieux par rapport aux couples dits fidèles. Ils imaginent un attachement fusionnel et un emprunt immobilier commun, bref une confiance contractualisée, où la peur des infections purulentes n’est qu’un souvenir lointain. Les gens ne sont jamais satisfaits… L’herbe est toujours plus verte chez le voisin, surtout s’il est maniaque et riche, et les couples gays fermés s’attachent par principe à maintenir une apparence de pelouse extrêmement bien tondue.

D’ailleurs, en parlant d’herbe, on nous bassine avec la biodiversité depuis quelques décennies, mais dans ce cas pourquoi en mettre partout (de la diversité, pas de l’herbe) sauf dans la relation de couple entre deux êtres humains ? Je milite activement, pour ma part, pour plus de biodiversité au sein du couple. En effet, la biodiversité permet d’éviter tout un tas de risques gravissimes pour la planète et pour le couple. De même que les feux de forêts permettent le renouvellement des sols, des espèces, et des constructions illégales, de même les infidélités, les engueulades et les gonococcies permettent de renouveler l’amour, la dynamique de couple et la faune bactérienne. En outre, la médecine moderne n’a pas encore rendues caduques certaines modalités anatomiques de reproduction humaine, ce qui rend la monogamie homosexuelle peu productive en matière d’enfants et de transmission patrimoniale, et pour tout dire peu cohérente.

Certes, on rétorquera que, dans ce cas, il n’y a pas grand besoin de se mettre en couple : autant vivre une sexualité débridée qui ne s’embarrasse pas du couple. Mais là, on parle dans le vent. C’est le couple qui donne son sens à l’amant, comme le jambon de Parme rehausse le goût sucré du melon. L’herbe folle ne paraît belle et libre qu’à côté de la pelouse bien tondue, sinon elle est simplement un jardin mal tenu (il faut que j’arrête ces comparaisons avec le gazon, ça pourrait être mal compris).

Le couple ouvert est souvent constitué de deux polarités, un membre libre et un membre moins libre (je ne parle pas des types de sous-vêtements). Le membre libre n’aime pas se sentir entravé et se promène donc de ci de là, en quête de biodiversité. Le compagnon moins libre considère qu’il faut bien que jeunesse se passe et que testicule se vide. Parfois, cet équilibre inégal est issu d’un commun accord ; sinon, on constate que le libre du couple a tendance à traduire à sa façon les propos de son compagnon. Par exemple, si le moins libre dit « je peux comprendre que tous les couples ne soient pas complètement fidèles au bout d’un moment », le libre du couple comprend « vas-y, fonce ». L’interprétation aussi est libre.

Une note finale un peu plus sérieuse : la biodiversité, c’est la liberté, mais c’est aussi la responsabilité. Il faut faire attention, sans quoi vous pouvez dire adieu au développement durable du couple. Personne n’en parle jamais, mais parfois, il y a des sentiments.

Perso | 02.10.2013 - 05 h 04 | 3 COMMENTAIRES
Petite pause…

Cher lecteur, merci pour ta fidélité et tes commentaires, positifs ou négatifs, tes suggestions, tes clins d’œil…

Après un mois d’activité sur ce blog, il est temps de faire une pause, un mois peut-être.

Rendez-vous en novembre !

Tableaux | 02.10.2013 - 05 h 02 | 0 COMMENTAIRES
Le mammone

Mammone (ça se prononce un peu comme « marmonner », d’ailleurs ça pourrait presque être une bonne traduction) n’est pas un terme que j’invente de toutes pièces : c’est le mot que les Italiens emploient pour désigner un adolescent attardé ou un adulte qui fréquente quotidiennement les jupes de sa mère. On pourrait traduire : « le grand garçon à sa maman ». Cela désigne en réalité à peu près tout homme italien de 15 à 45 ans. Cependant, compte tenu de la mondialisation et du dérèglement climatique, les choses ont un peu évolué, et dernièrement les mammoni se sont un peu diversifiés. Par exemple, ils peuvent désormais habiter ailleurs que dans l’immeuble familial, puisque les mères aujourd’hui savent utiliser le téléphone portable, voire parfois internet. Le mammone peut donc aujourd’hui vivre jusqu’à quelques kilomètres de sa mère – pas beaucoup plus quand même, au cas où il y aurait un problème. (Quant au rôle du dérèglement climatique, j’en ai juste parlé parce que ça sonne bien, ça n’a aucune conséquence généralisable sur les Italiens, ils s’en tapent.) Le mammone n’est pas une catégorie gay en soi, sauf si on pense que tous les Italiens sont gays, ce qu’on disait beaucoup en France jusqu’aux années 2000, mais c’était du mépris viriliste envers les hommes qui s’épilent les sourcils, c’est passé de mode depuis que le mépris tiers-mondiste est revenu en force. Cela étant, comme vous pouvez l’imaginer, être gay et mammone, c’est-à-dire adorer sa mère et aimer les garçons, c’est un peu faire un grand écart permanent ; heureusement, écarter les jambes est une gymnastique que les gays apprennent très précocement.

Quand on n’est pas averti, la fréquentation d’un mammone peut être une expérience traumatisante. J’en ai fait l’amère constatation, dans des circonstances assez cocasses a posteriori. J’étais un jeune homosexuel, tout heureux de découvrir la richesse des horizons nouveaux qui s’offraient à moi. J’avais donc ramené chez moi un garçon pour la nuit, et il se trouve que c’était un Italien. Un peu fatigués par la soirée, nous nous étions endormis sans grande action préalable, mais en nous promettant bien de nous rattraper une fois le matin venu. Au réveil, donc, les choses délicieuses commencent, doucement et tendrement, puis un peu plus puissamment. On arrive à quelques instants de l’apothéose, et là, son portable sonne. Sans hésitation, il se dégage, regarde son téléphone, et proclame, d’un ton tout à coup grave, que c’est sa mère, et qu’il doit décrocher. Il décroche donc et commence à bavarder avec sa mère – à moitié perché sur moi. Il lui dit que tout va bien, qu’il est chez son amie Claudia, qu’il se lève à peine, que Claudia est en train de lui faire un café, oui, comme il faut, pas trop fort le matin. Il confirme qu’il prendra le bus pour aller à l’université (on était étudiants, à l’époque) et qu’il la rappellera une fois arrivé. Il raccroche et il m’annonce « c’était ma mère, tout va bien » comme si c’était censé m’intéresser au plus haut point. Une expérience traumatisante, je vous dis.

Le mammone n’a donc rien de particulier, ni en bien, ni en mal, à part l’omniprésence surplombante de la mère, pas seulement protectrice et juge moral ultime, mais également personne fragile et sacrificielle. N’essayez jamais de vous opposer à la mère d’un mammone, ce serait peine perdue, et presque toujours amant perdu aussi. Elle dispose d’une technique absolument imparable : la voix chancelante, suggérant un abîme de tristesse et de courage, déclenchant le processus de culpabilisation chez le mammone aussi sûrement qu’avec un interrupteur. La voix chancelante, donc, ainsi que ses variations : la voix qui se brise, le silence peiné, la petite toux qu’habilement on essaie de dissimuler mais pas trop. Le reproche à mots couverts ou directs, l’argumentation, l’allusion au reste de la famille et surtout à la grand-mère, tout ça, ce sont des armes potentielles également, mais en général pas besoin d’en arriver à ces extrémités. Un seul soupir de la mère, et le mammone accourt, est convaincu, change son fusil d’épaule, blêmit, se glace, a des palpitations, appelle ses amis d’enfance qui connaissent bien sa mère, et vous plante là comme un idiot, quoique vous ayez pu dire ou faire. Vraiment, ne sous-estimez jamais la puissance de tir et le champ d’action d’une mère italienne.

Bien sûr, c’est un cliché. C’est en tout cas ce que me disent, avec un maximum de conviction, mes amis italiens. Notamment celui qui s’est fait mettre à la porte par ses parents, mais que sa mère a rappelé discrètement le lendemain en disant de ne rien dire à son père. Ou celui dont la mère, depuis qu’il a fait son coming out, est tendanciellement maladive, si bien que son fils se doit de rester à ses côtés. Ou celui qui n’a pas fait son coming out mais ne veut plus le faire, car maintenant, c’est trop tard, et les nerfs de sa mère étant fragiles, il ne veut pas prendre de risques. Ou encore celui qui est revenu habiter chez sa mère après sa rupture, mais c’était pour des raisons économiques bien entendu. Ou celui qui habite loin de ses parents, mais dont la mère est une sainte, à l’en croire, car son père l’a peut-être trompée, et puis elle assume d’avoir un fils homosexuel (en tout cas elle l’a dit à sa meilleure amie).

Il va de soi que la mamma s’est sacrifiée pour son fils. Celui-ci se sent donc éternellement redevable, ce qui ne l’empêche pas d’en redemander. La mère italienne nourrit l’ego de son fils tout autant que son estomac, d’ailleurs ne vous avisez pas de critiquer auprès d’un mammone la cuisine de sa mère.

Ah ces Italiens, bien sûr ils ne sont pas tous mammoni ; et bien sûr, on retrouve cette adoration de la mère chez beaucoup d’autres gays. Je ne m’inclus pas dans le lot, je suis tout à fait indépendant. Et on ne touche pas à ma mère.

Tableaux | 01.10.2013 - 12 h 09 | 5 COMMENTAIRES
Le militant, 4 : le nationaliste mais pas raciste

Un débat au moins aussi vieux que la pilule contraceptive agite encore aujourd’hui quelques portions du monde gay, et, plus ponctuellement (c’est-à-dire deux heures par an fin juin), les hétérosexuels qui regardent la télévision le jour de la marche des fiertés homosexuelles. Certains, donc, se demandent encore si le fait de médiatiser des homos avec des piercings un peu partout, des fesses rebondies plus ou moins à l’air et des revendications absurdes (l’égalité, la justice… quelle idée !), le tout enrobé de couleurs extravagantes, décoré de plumes irisées et saupoudré de préservatifs, serait bon pour « la cause ». Faut-il accepter toutes les différences – idée saugrenue pour certains -, ou vaut-il mieux mettre la limite du supportable entre des homos normaux (c’est-à-dire convenablement habillés) et les autres, pour rassurer dans les chaumières, et pour que les hétéros, sélectionneurs finaux des bénéficiaires du confort social, acceptent de tolérer les homosexuels parmi eux ? Pour ma part, qu’on essaie d’utiliser le mot « normal » dans une conversation sérieuse avec moi, et on s’en mordra les doigts, voire le bras entier, car on s’expose à m’entendre pontifier de façon fastidieuse et interminable, au point qu’on regrettera de s’être autorisé quelques raccourcis conceptuels.

Je suis donc particulièrement mouche du coche et volubile avec les homos obsolètes qui mettent encore en cause la légitimité de la visibilité des folles dans l’espace public.  En revanche, ceux qui me laissent sans voix, ce sont les gays qui passent un degré supplémentaire. Les bras m’en tombent, ainsi que la mâchoire, pourtant je muscle cette dernière avec une fréquence très respectable. Au fond, je ne devrais pas être surpris, et il y a bien quelque chose qui ressemble à une tendance, au point qu’un concept a même été créé pour désigner cette frange particulière, cette catégorie dont j’aurais bien aimé qu’elle n’existe pas dans mon recueil de tableaux : l’homonationaliste. Je préfère l’appeler le « nationaliste mais pas raciste », car, plus que d’affirmations, son discours est constellé de dénégations diverses, ce qui permet de le reconnaître assez facilement. Le gay nationaliste mais pas raciste est militant pratiquement par définition : cependant, il ne faut pas chercher l’affirmation d’une supériorité blanche, masculine, belle, et bien habillée, mais plutôt le déni d’homophobie, de racisme, de sexisme et de privilèges économiques (ces derniers étant toutefois plus assumés). Ce déni (« attention, je ne suis pas raciste, hein » ; « je mets quelques limites, c’est tout, sinon je n’ai rien contre les homos ») sera exprimé à intervalles réguliers, susurré avec une indignation mesurée, et déposé dans la conversation comme un contrat de bienséance et de légalité réaffirmées. Le processus serait même d’un comique à la Molière s’il n’était pas sordide ; car ce qui est commun au déni de racisme, au déni de sexisme et au déni d’homophobie, c’est que plus une personne se sent obligée de le réaffirmer, et plus elle fait comprendre l’inverse à son interlocuteur. Une amie me racontait que, lorsqu’elle était petite, un jour, elle était allée voir ses parents, la bouche pleine de chocolat, et avait annoncé fièrement, alors que personne ne lui avait rien demandé : « ce n’est pas moi qui ai mangé le chocolat ! » La comparaison vaut pour le déni absurde, mais c’est tout, car je ne voudrais pas manquer de respect à cette amie ; quoique, à bien y réfléchir, comparer le nationaliste mais pas raciste à une petite gourmande qui au fond cherche à se faire baffer, cela a une certaine saveur.

Dans le film Le nom des gens, une jeune fille couche avec des personnes qui votent à droite pour essayer de les convaincre de changer d’idéologie. Le procédé est plaisant et sûrement sexuellement très gratifiant, mais pour moi, c’est hors de question : je n’ai pas suffisamment d’endurance. C’est trop d’efforts. Mais si vous vous en sentez l’énergie, je peux donner un conseil : allez-y seul, ne vous y mettez pas à plusieurs – je ne parle pas de sexe, mais de conversation politique bien sûr. En présence d’un public nombreux, le gay nationaliste mais pas raciste s’accroche à son discours, non par démagogie (cela supposerait de l’intelligence), mais parce qu’il se sent menacé, un peu comme quelqu’un qui barricade la porte avec tout ce qu’il peut alors qu’il n’y a pas de murs. Si on est seul, on peut frapper à la porte et le persuader de l’entrouvrir. Je parle encore de politique, pas de sexe. Vous êtes incorrigible.