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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 25.11.2013 - 22 h 07 | 10 COMMENTAIRES
Le quarantenaire blasé

Le manteau beige flottant au vent (mais bien ajusté), la barbe désinvolte (mais pas trop), le sourire rare et le rire réservé à ses amis proches : le quarantenaire blasé se tient devant vous, avec ce mélange surprenant de certitudes et de distance, de confiance en soi et d’instabilités fugaces, de comptoir du commerce et de littérature classique. Artiste de métier ou à ses heures, il ne fréquente le « milieu » gay que lorsque c’est strictement nécessaire, par exemple quand il fait visiter Paris à un ami étranger, ou quand il a besoin de montrer aux autres qu’il est un garçon ouvert. C’est un Gainsbourg en version gay et cheveu brun, chic populaire et œil tombant, d’ailleurs plutôt un Vincent Delerm en fait, moins l’accent traînant, mais avec la même courbure de dos, car ses épaules sont lourdes du poids du monde, et puis il n’a pas fait de sport dans ses jeunes années.

A propos de sport, c’est quelque chose qui l’attire ; une activité un peu misérablement corporelle, mais somme toute utile, et anthropologiquement intéressante. Sans compter que, la quarantaine aidant, la clope ajoutant, et les escaliers parisiens finissant de convaincre, il a compris que le vieillissement de son corps ne le rendait pas plus attirant, mais plus vieux.

Il a des idées très arrêtées sur son couple – parce qu’il est en couple évidemment. Il a longtemps été célibataire, mais il était un trentenaire célibataire triomphant, ça n’a rien à voir, il faut vivre avec son temps. A quarante ans, la vie est faite, on sait qui on est, on marche sereinement dans une direction choisie, comme on se promène sur un sentier de bord de mer, en Bretagne, sous une bruine légère, les cheveux dans les embruns, en harmonie parfaite avec la nature grâce à un imperméable marron gris et à une attitude de marin retraité.

Bref, il est en couple, et son compagnon marche droit lui aussi. Il ne veut pas d’enfant, c’est trop conventionnel. Du moins c’est ce qu’il dit : en réalité, une petite voix au fond de lui ne serait pas contre, mais il a un peu la trouille. Il a quand même quarante ans : c’est un peu sa dernière chance. C’est une de ses instabilités fugaces, qui le rendent attachant par moments. Son compagnon, lui, est complètement fou de lui. A ses yeux, le quarantenaire blasé est triomphant comme le dieu soleil sur son char éblouissant – oui, il réussit ce tour de force même lorsqu’il est ruisselant de pluie sous un temps gris et boueux.

J’avoue que je suis malheureusement particulièrement attiré par les quarantenaires blasés, ce qui m’a valu un nombre absolument considérable de vents. On s’en remet assez facilement : on se recoiffe et on recommence. Un jour, on récupère son amour-propre en se disant qu’ils sont de ces gays qui font tout pour avoir l’air viril et ressembler à des acteurs de films américains des années 50.  On les surnomme Monty ou Bogey ou Jimmy, et on les imagine en noir et blanc. En général c’est juste avant de se rendre compte qu’on a aussi déjà quarante ans.

Le quarantenaire blasé est un peu agaçant, mais au fond assez attachant, donc je suggère de ne pas lui faire de rentre-dedans trop agressif (il est assez hostile à l’idée de se faire rentrer dedans). Il faut le laisser grandir à son rythme, comme un grand enfant qui découvre sa sexualité, la mondialisation et le monde en technicolor. On a l’impression constante qu’il veut vous convaincre que c’était mieux, le temps des pensionnats et des gamins à la Doisneau (alors que, bien sûr, il est né au temps des hippies ou dans les années 80).

Si vous en connaissez un, vous avez déjà dû avoir avec lui de très nombreuses conversations sur la sexualité, la vie, la religion, l’art, le déclin de la culture et de la civilisation, la politique (il se dit fortement ancré à gauche. Voire anarchiste. Ses idées sont en fait de centre-droite. Et il vote écolo, ça simplifie),  ou encore, voire surtout, l’amitié, les grandes et les petites amitiés, leurs processus, leurs dynamiques, leurs soubresauts, leurs symboles, et comment elles se construisent – il veut vous montrer qu’il ne donne pas sa confiance si facilement. Il faut reconnaître qu’il évolue, qu’il mûrit ses opinions, et donc qu’il change d’avis assez rapidement. En général, il arrive un moment où il annonce qu’il a enfin eu une expérience de passif, et qu’il a trouvé ça génial. C’est bien sûr avant qu’il ne se mette en couple, ensuite il ne parlera plus de sa sexualité, qui relève du domaine de l’intime, sauf pour dire que tout se passe à merveille. Son compagnon opinera du chef, en extase.

Il faut reconnaître qu’il a de l’humour ; un peu pince-sans-rire, et politiquement correct, mais drôle. C’est le copain qui vous fait rire au coin de la cheminée en hiver. Et qui, en plus, juste avant, a préparé une soupe au potiron. Il n’a pas de grande réticence vis-à-vis des tâches ménagères, c’est un homme moderne opposé à la division sexiste du travail, surtout quand on est gay et qu’on partage sa vie avec un homme.

Pour résumer, il n’y a pas grand-chose à attendre d’eux d’un point de vue sexuel, mais ce sont d’excellents partenaires de week-end. En effet, pour un week-end réussi avec des amis, il faut que ceux-ci participent un peu à la vie domestique (cuisine, ménage, jardinage, observations sur le temps), et qu’ils remplissent au moins l’une de trois conditions sine qua non : soit ils sont intéressants (et on peut avoir d’interminables conversations sans s’ennuyer), soit ils sont drôles (on ne s’ennuie pas non plus), soit on baise avec (et il faut espérer qu’on ne s’ennuie pas). Le quarantenaire blasé, c’est un peu de chaque. C’est comme une bonne soupe, à laquelle il aurait fallu un tout petit peu plus de ci et un tout petit peu plus de ça. Prévoyez des épices.

 

Tableaux | 24.11.2013 - 16 h 46 | 0 COMMENTAIRES
L’esclave

La double vie hétéro le jour / homo la nuit, c’est complètement dépassé, tout le monde a fait ça et plus personne ne s’étonne… En revanche, la double vie banquier d’affaires le jour / esclave sexuel la nuit, c’est indémodable. Le banquier d’affaires, ou plus généralement le spécimen masculin publiquement dominant, devient tout à coup soumis à l’extrême et de l’adoration sans limites peut se lire dans ses yeux lorsqu’il les pose sur son maître.

En réalité on devrait plutôt dire le slave, en anglais, et sans majuscule, mais je vais garder esclave, pas par nationalisme linguistique mais pour éviter que mes phrases ne génèrent de maladroites confusions avec les populations qui parlent des langues étranges vers l’Est de l’Europe. Pour information, d’ailleurs, cette confusion n’en est pas vraiment une, vu que le mot « esclave » et le mot « slave » ont la même origine, étymologiquement. Tout comme le Slovène. Apparemment, ce serait parce que les Européens de l’Ouest, tout civilisés qu’ils étaient, traitaient les Slaves comme des esclaves. On n’était pas très inventif à l’époque en matière de surnoms. Cela dit, si on creuse un peu, on trouve des perles ; par exemple, parmi les Slaves, visez un peu le Bulgare : comme celui-ci était censé être très peu croyant et contre-nature, ça a fini par désigner un homosexuel (le versant actif seulement, attention) et comme on était déjà politiquement correct, on a transformé le mot en « bougre », pour ne pas froisser nos amis de l’Est. Ainsi donc, un bon bougre, c’est un gros pédé bulgare. Bref, les Slaves, bulgares ou non, c’était un peu la version médiévale de nos camionnettes de filles de l’Est. Ou, si on veut, la version médiévalo-sexuelle de nos stigmatisations envers les Bohémiens et les Roms.

C’est tout de même un peu plus rigolo et sympathique pour tout le monde de fantasmer sur des catégories clichés plutôt que de les racialiser et d’en faire des repoussoirs électoraux. Les homos sont très doués à ce jeu : ils ont réussi à transformer les Tchèques en ouvriers chinois du film porno gay, les Bulgares en actifs poilus, et les Slaves en esclaves BDSM, sans parler des plombiers polonais avec leur sourire arrière dépassant du jean et leur molette bien huilée.

Bon, je m’égare dans tous ces pays, et puis cette géographie sexuelle est tout de même un peu légère. Revenons donc à nos esclaves.

Pour un gay, être esclave est plus une attitude qu’une catégorie ; mais c’est une attitude considérablement plus répandue que ce que les bien-pensants ou les indifférents pourraient imaginer. Une pincée de masochisme, quelques grammes de curiosité, une rencontre et une situation adéquates, et voilà votre gendre idéal qui devient un slave pour quelques heures. Il renonce alors à sa capacité de décision autonome et s’abandonne pleinement à la volonté de l’autre, telle la jeune présidente de Tourvel cédant dans un soupir d’extase aux ordres et aux caresses de Valmont dans Les liaisons dangereuses. L’esclave est évidemment indissociable de son master, qui lui intime des ordres dans un objectif variable, parfois très pragmatique, parfois absurde au possible ; je me suis laissé dire que plus c’était absurde, et plus c’était érotique. N’allez pas y voir une expérience personnelle, je ne suis pas du genre à être intéressé par les choses érotiques, comme vous savez, et de toute façon je ne dirai pas un mot.

On s’imagine volontiers qu’à un moment ou un autre, les esclaves, au sens gay ou hétéro, sont enjoints de faire le ménage dans des tenues peu civiles ; c’est vrai que passer le plumeau, la serpillère, l’éponge, tout ça, ça n’est pas forcément excitant en soi, mais obliger quelqu’un d’autre à le faire, le sentir excité lui-même d’être obligé à le faire, il y a quelque chose de troublant. Et puis c’est moins cher qu’une femme de ménage. Pour moi, ça me paraît tout à fait utile en moult occasions : ainsi, si j’ai la flemme de cuisiner, au lieu d’aller m’acheter à manger au fast food du coin, je fais venir mon slave. Si j’ai une ampoule ou un joint à changer, je fais venir mon slave. Pour préparer un dîner si j’ai invité des amis, je fais venir mon slave. Et ainsi de suite.

Toutefois, ce sont là des ordres peu intéressants au final : beaucoup trop pragmatiques et terre à terre. En revanche, un ami à moi avait été le master d’un slave bien plus avancé, 3e ou 4e dan au moins, qui souhaitait par exemple qu’on l’oblige à rester enfermé dans un placard une nuit entière, sans raison ; ou à être conduit au milieu d’une campagne isolée et obligé de rentrer à pied ; ou encore, à traverser toute la ville de long en large pour essayer de trouver un produit qui n’existe pas. Et bien sûr, il y a la partie sexuelle. Si deux personnes parviennent à trouver l’équilibre délicat nécessaire, c’est particulièrement réjouissant sexuellement. On ne sait pas très bien qui domine, au fond, qui donne les ordres, qui peut les arrêter ; mais la confiance et le laisser-aller sont à une sorte d’apogée, et on atteint des sommets d’exaltation. Un petit conseil, en passant : le fouet, la cravache, les menottes, tout ça, c’est toujours efficace mais c’est devenu d’une banalité assommante ; et puis c’est plus SM que slave à proprement parler, de même que le cuir, le latex, les masques de chien, les impulsions électriques, j’en passe. Je suggère plutôt un autre classique indémodable, tout ce qui tourne autour de la frustration avec teasing. Mais je ne suis pas un expert. J’y travaille…

Ca m’a fait porter un autre regard, tout d’un coup, sur la dialectique hegelienne du maître et de l’esclave, telle qu’elle m’a été enseignée par mon prof de philosophie au lycée. Plus exactement, comme je ne me souviens plus de cette dialectique, à part que l’esclave dépassait le maître, puis que tout ça s’auto-dépassait et se sublimait, ça m’a fait porter un autre regard sur mon ancien prof de philosophie. Le maître au lycée, le dominant sur estrade, aurait-il en réalité, comme le banquier d’affaires, une tendance un peu slave ? Trouve-t-il la nuit les délices de la soumission qu’il impose aux autres le jour ? Ce n’est sans doute pas un hasard qu’il y ait autant de fantasmes sur les « maîtresses » ; ce fantasme sur la femme dominatrice, maîtresse d’école ou amante plus ou moins officielle, et qui sous-entend, c’est aimable, que d’ordinaire la femme est censée être soumise… En outre le mot « élève » veut bien dire qu’on fait s’élever, monter quelque chose ; bon, d’accord, c’est comme pour les étymologies des pays de l’Est : décidément les profs, les psys et les gays voient vraiment des symboles sexuels partout. Attention, ma déontologie de prof est parfaite évidemment, je ne vous permets pas, et puis mes étudiants sont tous majeurs…

Bref, je suggère d’essayer si ce n’est pas déjà fait, et vous verrez que n’est pas toujours esclave celui qu’on croit ; c’est un cliché comme d’habitude, mais pas inutile en vue d’une consommation satisfaisante, je vous assure.

Tableaux | 17.11.2013 - 18 h 10 | 16 COMMENTAIRES
Le « gaymer »

Avant d’écrire ce tableau, je me suis demandé si le « gaymer » existait vraiment (au passage, je salue la personne qui m’a appris ce curieux néologisme : encore un commentateur que je pille sans vergogne). Bien sûr, qu’il y ait des gays accros aux jeux vidéo, ça n’étonne personne, enfin ça n’étonne que moi, mais c’est parce que j’ai du mal à comprendre que, gay ou straight ou autre, on soit vraiment addict aux jeux vidéo ; je dois être un peu vieux jeu, sans jeu de mots, enfin presque. Au fond, la question que tout le monde se pose, bien sûr, est plutôt : est-ce que les « gaymers » sont si éloignés des gamers hétéros ? Je suppose que non. La seule différence qui me saute aux yeux, c’est que les gaymers sont gays (n’est-ce pas) et que, par conséquent, leurs amants sont gays aussi, a priori.

Mais c’est là que ça devient intéressant – en tout cas pour moi (j’ai une légère tendance à l’égocentrisme). Je ne peux pas m’identifier au gaymer, mais à son amant, oui. Le gaymer, c’est le mec qui m’énerve, parce qu’il s’excite tout seul même si je suis dans la pièce, et que si je me plains, il me propose de jouer avec lui. Pardon, il ne propose pas : il veut que je joue aussi. Le gaymer est prosélyte, à côté de lui les témoins de Jéhovah sont des enfants de chœur.

Bref, le gaymer, comme son équivalent hétéro, préfère les manettes en plastique, les écrans, les forums de joueurs, les milliers de points qui défilent, au mec qui fait la cuisine dans la pièce à côté ou qui essaie désespérément d’attirer son attention en se promenant en slip Aussie Bum en érection. C’est un peu triste, voire, pour certains, carrément flippant ; le gaymer reste rivé à son écran, les heures défilent, l’adrénaline semble inépuisable, et à côté le monde n’a plus le moindre intérêt, même s’il y a tea dance au Rosa Bonheur ou open bar quelque part dans le marais. Ce sont des gens qui sautent des repas sans même s’en apercevoir, c’est incroyable, en tout cas ce n’est pas à moi que ça arriverait. Enfin, tant que ce n’est pas leur copain qu’ils sautent sans s’en apercevoir, on reste dans la limite de l’acceptable. J’admets d’ailleurs que j’ai sûrement été trop marqué par le film Requiem for a dream, qui mélangeait tout un tas d’addictions, télé, jeux, drogue et compagnie, de manière assez morbide et sanguinolente. Encore que l’addiction principale que j’ai tirée de ce film, en dehors de sa bande son, concerne l’acteur Jared Leto et son regard hypnotique. Ca doit faire quinze ans, et pourtant je frémis encore quand j’apprends qu’il fait des concerts au cours desquels il prend des attitudes de rock star et se jette dans la foule à moitié nu. J’ai une excuse, je n’ai pas connu d’addiction adolescente, et vieux motard que jamais, n’est-ce pas.

Je m’égare, pardon, je vous disais bien que j’étais plus intéressé par les yeux bleus et les torses ciselés que par des petites voitures qui défilent dans des villes en 3D et les warriors aux seins plus gros que des pastèques. On va m’accuser de n’y rien connaître et de faire des généralisations stupides, et je ne m’en défendrai point. Mais bon, à part le nombre de giga-octets nécessaires pour imiter le souffle du vent dans les cheveux de l’héroïne, les jeux vidéo n’ont pas beaucoup changé depuis mon enfance. On appelait ça des jeux électroniques, ça faisait bip bip bip, et il fallait gagner des points ou des vies en sauvant une princesse, en gagnant une course ou un trésor, ou en tuant un gorille. Les rituels initiatiques, je veux bien, mais à un moment donné, voilà, on est initié, et on passe à autre chose, non ?

Par une espèce de paradoxe mystérieux, le gaymer est opposé à tout jeu sexuel. Peut-être a-t-il besoin de la distance de l’écran, du corps par procuration. Peut-être considère-t-il que les jeux sexuels sont pour les débutants, pas pour les vrais gaymers. Du coup, le troupeau des gaymers est à la partouze ce qu’Elizabeth II est à la blague vulgaire : une antithèse glaçante. Si, un soir, votre amant gaymer invite un ou plusieurs de ses amis pour jouer, c’est mort pour la baise ; vous pourriez même baiser à côté avec quelqu’un d’autre que ça les dérangerait moins qu’une mouche devant leur écran.

Je sais, ce sont des clichés, et si je dis en plus qu’ils aiment faire des soirées pizza et bière, c’est encore une autre généralisation insupportable ; cela dit il n’y a pas de fumée sans feu, après la pluie le beau temps, et qui veut voyager loin ménage sa monture, n’est-ce pas. Au moins on peut partager leurs pizzas et leurs bières sans qu’ils s’en offusquent, et puis ça ne me dérange pas de ranger.

Bref, pour résumer, les gaymers sont des joueurs, mais pas drôles pour tout le monde. Moi, j’ai du mal à comprendre ce type d’addiction aux écrans. Moyennant quoi, comme dirait mon père, il faut vraiment que je vous laisse : ça doit faire cinq heures que je suis devant mon PC, et il me semble que mon copain m’a demandé quelque chose tout à l’heure, je n’ai pas trop fait attention. Je devrais sans doute éteindre l’ordinateur.

Je regarde mes mails puis j’y vais, ça ne prendra qu’un instant.

Tableaux | 11.11.2013 - 16 h 57 | 5 COMMENTAIRES
Le gay rive gauche

Autant le reconnaître immédiatement, la catégorie « gay rive gauche » est un abus de langage. Il arrive à ces personnes de passer la Seine beaucoup plus souvent qu’elles ne sont prêtes à l’admettre. L’important est d’avoir une adresse rive gauche, peu importe qu’on passe sa vie dans le marais ou à Belleville (non, là c’est une blague, le gay rive gauche ne va jamais à Belleville).

Le gay rive gauche travaille à acquérir toutes les caractéristiques de l’hétéro rive gauche (de la femme hétéro rive gauche, bien sûr, le modèle classique, avec petit foulard chic discret) : se ravitailler régulièrement à la Grande Epicerie du Bon Marché, aller au cinéma à La Pagode avec des couples d’amis, ne jamais prendre le métro sauf pour faire parisien, avoir « sa » petite librairie à Saint-Germain-des-Prés, faire une brocante à Alésia une fois par an, traverser la Seine uniquement pour aller à l’opéra ou au théâtre, ou bien alors à Noël, pour voir les vitrines des grands magasins avec ses petits-enfants (dans le cas des gays, leurs neveux et nièces, et si possible leurs filleuls, car il faut avoir au moins un filleul pour être vraiment de la rive gauche). Tout ceci explique aussi pourquoi le gay rive gauche vote à droite à peu près automatiquement ; c’est un peu comme quand on dit que l’hémisphère droit du cerveau commande à la main gauche, et vice versa.

Notons que le gay rive droite n’existe pas en soi : il se subdivise en une galaxie de gays de quartiers. Un peu comme les Américains vous disent toujours de quel Etat ou de quelle ville ils viennent, les homos parisiens se caractérisent assez bien par leur quartier d’habitation. Par exemple, le gay qui habite à la Goutte d’or, rien à voir avec le gay de Gambetta : le premier est un type qui s’esclaffe, tandis que le deuxième sourit de manière entendue. Le gay du Marais n’est pas celui d’Oberkampf, lequel est différent, mais tout de même assez proche, du gay de la Place d’Aligre : il y a des degrés dans la boboïtude. Certains symptômes ne trompent pas, comme le panier AMAP, de plus en plus fréquent à mesure qu’on s’éloigne du centre. Le gay du XIXe est en couple, fait du sport et n’a pas peur d’une escapade en banlieue, une ou deux fois par an. Le gay des Batignolles reprend du poil de la bête grâce à la ligne 14 du métro, contrairement au gay Wagram-Champerret, qui n’est qu’un précaire en chambre de bonne mais sans problème d’argent grâce à ses parents. Quant au gay du XVIe, il se rapproche nettement du gay rive gauche : il est vrai que la Seine, bizarrement, oblique vers le sud juste avant la Tour Eiffel, au lieu de continuer tout droit, ce qui fait que le XVIe, scandaleusement, n’est pas rive gauche d’un point de vue géographique ; mais la proximité de posture spirituelle est indiscutable.

Attention, le gay rive gauche n’a rien à voir avec le gay qui n’habite que les arrondissements à un chiffre. Cette dernière catégorie a eu son heure de gloire au début des années 2000, quand les prix du foncier à Paris étaient encore moyen marché dans les quartiers péricentraux (à deux chiffres, donc) mais que le centre était déjà devenu inabordable. Le gay qui n’habite que les arrondissements à un chiffre est donc soit un héritier, soit quelqu’un qui habite dans douze mètres carrés depuis une durée supérieure à douze ans (ou dans un quinze mètres carrés depuis plus de quinze ans, et ainsi de suite). Rien à voir, donc, avec le gay rive gauche, qui est une catégorie culturelle plus que financière.

Comme j’ai une affreuse tendance à me considérer comme un idéal-type, et que j’ai déménagé plusieurs fois dans Paris en direction du nord (sans quitter la capitale intra muros toutefois, n’exagérons rien), je crois que le destin du gay rive gauche est de passer rive droite. Je sais que c’est une normativité sociale du même ordre que lorsque ma mère prétend qu’une femme n’est véritablement accomplie que si elle est enceinte et qu’elle accouche dans la douleur. Mais un oiseau est fait pour voler, et les gays s’ils restent rive gauche sont comme de petits rossignols qui chantent dans le désert.

Sauf si on veut être éditeur ou édité.

Tableaux | 07.11.2013 - 18 h 34 | 3 COMMENTAIRES
Le sexuel hygiéniste

On m’a fait remarquer un jour que, dans les films américains, les réalisateurs prenaient soin d’insérer, avant la grande scène de sexe, un petit moment où l’actrice se faufile dans la salle de bains pour se préparer. Quelle délicatesse, pensera-t-on ; ou bien quel moyen psychologiquement pervers de préparer son public. Parce que le sexe, quand même, ça peut être vraiment dégueulasse, parfois, mais pas au cinéma grand public. On évite tout ce qui est scato, et même la sueur qui perle délicatement sur des peaux frissonnantes est belle à voir, alors qu’en vrai, ça rend poisseux, ça sent mauvais, et après il faut laver les draps. Bref, on fait passer un message au public de l’ordre de « ne vous en faites pas, la grande scène de sexe sera hygiénique, rien de sale ne viendra saper l’érotisme de notre affaire ». Remarquez que c’est toujours la femme qui passe en salle de bains, jamais l’homme, ça ferait trop gay : imaginez Sean Connery qui, juste avant de dompter une James Bond girl, s’excuse délicatement et s’éclipse quelques instants pour se nettoyer, ça ne le fait pas du tout. Dans les films américains, l’homme hétéro est toujours propre avant l’amour, c’est la magie d’Hollywood.

Dans la vie, ça n’est pas tout à fait comme ça, et c’est même pire. Le sexe, ce n’est pas toujours magique et scintillant de propreté, c’est même parfois assez crade ; et donc, dans la vie, et surtout parmi les gays, il y a des hommes qui passent en salle de bain avant, après, voire pendant la scène de sexe. On peut distinguer plusieurs catégories de sexuels hygiénistes, un peu comme pour ceux qui font la vaisselle. D’abord, il y a la catégorie la plus répandue, ceux qui font la vaisselle avant de manger, parce qu’ils avaient eu la flemme de la faire plus tôt, mais qu’il faut bien des assiettes à un moment ou l’autre. Côté sexe, cette catégorie, ce sont ceux qui vont se laver avant de baiser ; vous me direz, c’est déjà ça, on ne peut pas trop en demander… Et on ne s’attardera pas trop sur la possibilité que leur hygiène soit défaillante en dehors d’un contexte de relation sexuelle imminente, en particulier au bureau ; d’ailleurs, en général ce sont ceux à qui on offre des déodorants lors des Noël d’entreprise.

Ensuite, il y a ceux qui font la vaisselle après avoir mangé, qui me semblent être des personnes sans pathologie mentale avérée, bien que parfois un rien obsessionnelles. Sexuellement, ce sont ceux qui vont sous la douche immédiatement après avoir joui, parfois sans avoir la décence d’attendre que le partenaire ait joui également, il faut dire qu’il y en a qui sont affreusement longs. Il y a bien sûr toute une série de variantes de cette catégorie : par exemple, pour ma part, j’essaie de tenir quelques minutes au lit quand même, par politesse, avant de courir sous la douche. Il y a ceux qui poussent l’autre à aller prendre une douche aussi ; personnellement j’essaie d’éviter de le faire de manière trop directe, je déclare nonchalamment que j’ai préparé une serviette pour lui s’il le souhaite. Si c’est chez moi, ça me laisse le temps de remettre un peu les choses en ordre pendant que le monsieur se nettoie.

Enfin, il y a les ultra-hygiénistes, ceux qui font la vaisselle pendant le repas, parce qu’au fond, entre un plat et l’autre, il y a le temps, et puis toute cette vaisselle, hein, comme ça au moins c’est fait. Côté cul, ça ne veut pas forcément dire que le mec va aller prendre une douche entre chaque étape, après la pipe, avant la sodomie, après le rimming, etc. Mais pas loin, quand même. Un ami m’a raconté une fois qu’il avait fait l’amour pendant plus de quatre heures avec un nouvel amant : génial, vous pensez tout de suite, mais non, en réalité ç’avait été horrible. En fait, le garçon mettait régulièrement sur pause la relation sexuelle pour essuyer, méthodiquement, tous les fluides plus ou moins colorés qui tombaient un peu partout, sur les draps, sur les oreillers, sur la moquette impeccable, voire sur les habits (bon, j’imagine que ces derniers avaient plutôt été épargnés, car soigneusement pliés et déposés sur une chaise avant de procéder au rituel amoureux). Les produits de propreté étaient disposés sur la commode de nuit – mais, clairement, ça n’était pas leur place habituelle, ils avaient été placés là en prévision de l’événement. Leur fragrance cristaux marins, pêche-abricot, douceur de coton, se mêlant aux lointaines odeurs de poppers. De temps en temps, l’ultra-hygiéniste essuyait délicatement avec un kleenex les sourcils de mon ami, parce qu’il était un peu trop en sueur et que ça lui coulait dans les yeux. Tout cela, bien sûr, en s’excusant de ses manies. Autant dire que ça avait été assez difficile de rester vaillant pendant toutes ces procédures. Surtout pendant quatre heures.

Ceci étant, à chacun ses troubles obsessionnels compulsifs, et les cochons seront bien gardés. Certes l’ultra-hygiénisme paraît excessif, mais somme toute il vaut mieux un peu trop d’hygiène que… enfin, vous voyez. Et puis, pour être honnête, je plains un peu le gay ultra-hygiéniste du sexe. J’ai l’impression que c’est plus fort que lui, et qu’il ne doit pas profiter pleinement des plaisirs de l’existence. Bon d’accord, j’arrête la sympathie de comptoir du commerce, la vérité c’est que je ne peux pas en vouloir à quelqu’un de faire la vaisselle en permanence, moi qui passe mes journées à remplir et vider le lave-linge !

Tableaux | 05.11.2013 - 16 h 18 | 1 COMMENTAIRES
Le dépressif multipsy

Le gay dépressif multipsy, c’est quelqu’un qui vous sidère à chaque fois que vous le voyez, ou plus exactement que vous l’écoutez. Parce qu’à chaque fois, vous aviez oublié, et à chaque fois, vous retombez dans le panneau : vous redevenez une sorte de parodie de public.

Le dépressif multipsy est capable de monologuer pendant des jours entiers sans aucune rupture, c’est-à-dire sans dormir, même quand il est aux toilettes, même quand il fume (et il fume beaucoup), à la seule condition d’avoir un public. La plupart du temps, ce public n’a pas la même endurance que l’orateur, et donc il tourne pour se relayer, mais ça n’a aucune importance. D’après mes observations statistiques, quand vous êtes en présence d’un bon spécimen de dépressif multipsy, les groupes d’amis se succèdent auprès de lui pour faire office de public toutes les quinze minutes environ (je tiens un peu moins longtemps que la moyenne, car j’aime aussi beaucoup parler de moi et ça m’agace quand je n’arrive pas à en placer une). Ce qui est proprement exceptionnel avec le dépressif multipsy, et qui permet de le distinguer des autres dépressifs, c’est qu’il est capable de ne pas reprendre au début de son discours si son auditoire change, alors que la plupart des gens en profitent pour recommencer intégralement leur histoire. Pour le dépressif multipsy, la personnalité de l’auditoire a une importance proche de zéro.

Une exception toutefois à cette règle : les psys. Le gay dépressif multipsy adore ses médecins-décrypteurs de l’âme. Il essaie de les comprendre ; puis, à chaque psy, il parle de ses autres psys. Naturellement, ces derniers l’adorent en retour ; et ça n’a rien à voir avec le fait qu’il est un patient fréquent, de longue durée, et qui dépense en psychanalyse tout l’argent qui ne part pas dans les cigarettes. Du coup le multipsy est souvent à court d’argent, c’est la raison pour laquelle, dans les bars, il se fait offrir à boire ; heureusement, il boit assez peu, par manque de temps de bouche disponible.

Le gay dépressif multipsy possède donc une extraordinaire aptitude à se construire un public tout en l’ignorant totalement ; on peut en déduire que le public gay est complètement masochiste, ce qui n’est pas impossible. Cela dit, je reconnais que le multipsy est un personnage charismatique, presque magnétique : on se sent attiré par lui alors qu’on sait par avance qu’on va être ramené à notre néant, simple public mortel aspiré par un cerveau plus énergivore qu’un trou noir. Conséquence notable, le multipsy est doté d’un réseau phénoménal, il connaît tout le monde. Il faut mettre cela sur le compte de sa capacité innée à faire des connexions. Il n’est que synapses, relais, articulations, synchronisations. Son propre cerveau le fascine au-delà de toute imagination, d’ailleurs il passe une grande partie de sa vie à essayer de l’expliquer aux gens, professeurs, psys, amis, passants. Parfois, le cerveau des autres lui paraît également intéressant, à la fois comme miroir déformant du sien, et comme espace de jeu d’interprétation.

Le corps n’est pas délaissé, au contraire. Il est expérimenté, observé, utilisé. Il est également fascinant, mais plus ardu à comprendre. Les connexions osseuses et artérielles se mettent moins facilement en mots que les idées. Il a donc vécu toutes sortes d’expériences sexuelles ; il sait écouter son corps et ses désirs (remarquez que c’est sans doute le seul contexte où il peut s’adapter à l’utilisateur). Il baise donc très bien ! Le seul problème, c’est qu’ensuite, il en parle, il en discute, il décortique les ressorts du désir et de ses évolutions durant l’acte d’amour, il se fait une idée, puis il la confronte à d’autres expériences, il interprète, réfléchit, croit comprendre, se souvient, fait une connexion, la formule, la soupèse, la critique, revient sur l’ensemble du tableau, le réintègre dans un système de données, resitue l’amant par rapport à ce qu’il connaît de lui, et continue ainsi pendant des heures, des heures, des jours. Faire l’amour avec lui est épuisant.

Je me suis détaché, petit à petit, de mon ami gay multipsy (notez qu’on ne peut en avoir qu’un, sinon on risque de disparaître aspiré dans un précipice cosmique insondable : imaginez deux trous noirs pompant la même galaxie). Je le remercie, car grâce à lui, je dois bien avouer que j’ai été confronté à mon impuissance comme rarement (je ne parle pas sexuellement, enfin, pas seulement). Je lui en suis reconnaissant, donc, mais le petit astéroïde papillonnant que je suis se porte mieux à distance des énergies cosmiques qui se comportent comme des mantes religieuses. Je lui souhaite de rencontrer, un jour, la simplicité, qui se présentera sûrement sous la forme d’un mec solide capable de dire, au bout de deux minutes seulement de discours du multipsy : « oh. Stop. Tu délires, là. Si tu ouvres la bouche, utilise-la pour autre chose. »

(Oui, je sais, je termine presque toujours mes tableaux avec des allusions sexuelles. Il faut que j’en parle à mes psys.)