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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 10.12.2013 - 11 h 08 | 1 COMMENTAIRES
Le super-héros sensible

Le super-héros, par définition ou presque, a une double vie, une double identité ; il est réservé et timide dans sa vie publique, et super fort et sauveur du monde dans sa vie secrète. Il me semble que le gay moyen passe à peu près systématiquement par une phase dans sa vie où cette définition correspond à son monde intérieur.

Il ne s’agit pas seulement de se construire un monde où on se projette de façon positive ; c’est aussi une façon d’accepter qu’on ne correspond pas à une norme dominante, tout en prenant conscience que cette norme dominante n’est pas forcément juste. Et puis, même si on est dans le rêve, dans l’imaginaire merveilleux, dans la beauté et la justice, on devient à la fois intéressant pour soi et on se donne un rôle dans le monde. En outre on a un corps de rêve, des yeux verts éblouissants, un sourire qui affole les cœurs, tout cela mis en valeur par une armure fabuleuse ou un justaucorps révélant notre musculature exceptionnelle. La plupart du temps, on ne s’embarrasse pas d’une amoureuse insipide, mais bon, ça reste acceptable, tant qu’elle souffre et qu’on la sauve régulièrement. Ce n’est jamais un homme, car on aurait plutôt envie que cet homme vienne nous sauver, mais ça ne cadre pas bien avec la notion de super-héros.

Evidemment, on est un super-héros tout ce qu’il y a de plus sensible, pour ne pas dire délicat. On pleure assez souvent, mais ce sont des larmes magnifiques, scintillantes dans la lumière du soleil, et légitimes bien sûr, non de la faiblesse bête ou de la peur. Cette dernière est absente en totalité de ce monde imaginaire, peut-être parce qu’elle est omniprésente lors du retour à la réalité.

Le super-héros délicat et sensible n’aime pas la violence : il y est forcé par l’agressivité du monde. Il a donc en sa possession un certain nombre d’outils de torture : il évite de se salir les mains directement. Celles-ci sont d’ailleurs diaphanes, fines et fragiles. En conséquence, il se munit d’une chaîne, d’un sabre, ou d’une puissance de feu qu’il projette à volonté. Il dispose aussi fréquemment d’une cape d’invisibilité ou quelque chose de similaire. Au début, c’est pour éviter la violence, c’est un peu lâche ; ensuite c’est pour être plus malin que tout le monde, tout savoir pour tout contrôler ; puis, quand on grandit, c’est pour jouer au voyeur. Le gay super-héros sensible ne s’identifie pas vraiment à des musculeux qui vont directement au combat comme Superman ou Captain America, représentations vulgaires d’un imaginaire hétérosexuel dominant et macho. Il préfère Batman le fluide, qui a la chance d’être muni d’un jeune compagnon éphèbe à tendance suceuse ; ou, mieux encore, les personnages de mangas japonais, systématiquement dessinés avec des yeux gigantesques, multicolores et embrumés de sensibilité intérieure, sans parler des chevelures soyeuses caressées par le vent, la souffrance et la joie du monde.

Quand j’étais jeune, je m’étais promis de ne jamais oublier ces rêves que je faisais – j’étais tel ou tel héros de dessin animé, mais en meilleur bien sûr. Et je n’étais jamais vraiment blessé. J’ai découvert plus tard que, pour les mangas, la France n’avait droit qu’à des versions purgées des scènes les plus violentes (bon, dans mon souvenir c’est déjà pas mal violent) et surtout les plus érotiques. Honte à la censure… Quoique, à certains égards, peut-être que c’était mieux comme ça. Si j’avais eu l’occasion de voir mes superhéros bomber les fesses sous la douche, ou accrocher les draps en gémissant tout en laissant entrevoir une seconde d’entrejambe, je n’aurais peut-être jamais voulu quitter ce monde imaginaire.

Tableaux | 10.12.2013 - 11 h 06 | 0 COMMENTAIRES
Le petit soldat de l’ombre

J’ai un peu hésité à me lancer dans des portraits caricaturaux de gays séropositifs, le sujet du sida se prêtant assez mal à la moquerie. Mais finalement, aussi incroyable que cela puisse paraître, les séropositifs sont des personnes comme les autres, si si je vous assure. Et donc, on peut les vanner.

Alors, bien sûr, les gays séropositifs, ça n’est pas une catégorie unique : il y en a de toutes sortes, c’est un peu comme les pommes de terre dans un rayon de supermarché bio néerlandais. Il y en a qui servent à faire la purée, d’autres qui doivent être cuites à la vapeur, d’autres encore qui ne sont bonnes que pour les frites, sans parler des pommes de terre à gratiner, des petites patates à dorer directement au four, de celles qu’on mélange à d’autres légumes pour la soupe d’hiver, j’en passe. Il y en a des luisantes comme de l’argenterie bourgeoise, et des boueuses dont le public cible est l’écologiste revendicateur (pas forcément des lesbiennes d’ailleurs) ; il y en a des tordues de partout, des rondes comme des chats pelotonnés sur un coussin, d’autres en forme d’ovales imparfaits comme des galets en amidon ; il n’en manque que des rectangulaires, mais ça ne saurait tarder. Les séropositifs ne se trouvent pas forcément en rayon de supermarché, mais on les rencontre fréquemment sur divers réseaux sociaux qui s’apparentent à des supermarchés. On en trouve aussi dans la nature, retournés à l’état sauvage et isolés, mais plus rarement, car la plupart des patates ont besoin d’un minimum de soins tout de même.

Evidemment, il y a des patates qui ont honte d’être des patates et qui se font passer pour des navets ou des échalotes ; mais notons que pas mal de navets ou d’échalotes essaient souvent de se faire passer pour des oranges juteuses. Moi j’aime bien les soupes de légumes variés, et parfois avec des fruits ce n’est pas mal non plus, ça apporte une petite nuance de goût tout à fait intéressante.

Bref, j’avais envie de faire quelques petits tableaux sur les séropositifs, gays, plus ou moins patatoïdes. Et d’abord, sur ceux que je connais un peu : les petits soldats de l’ombre. C’est une métaphore bien sûr, puisque ce n’est pas forcément évident d’être un soldat ouvertement séropositif, et puis ceux que je connais sont, bizarrement, tous grands, à moins que ça ne soit un cliché usagé lié à leur maigreur supposée. En revanche, l’ombre, ce n’est pas une métaphore : ils ont rarement un teint ensoleillé. Attention, il y a bien sûr des séropositifs bronzés, ceux qui s’étalent comme des tortillas con patatas sur les plages de Sitges ou de Mykonos. Mais les petits soldats de l’ombre préfèrent rester discrets et pâles comme des combattants universitaires, bataillant de colloques en conférences, de réunions de parole en comités de soutien, de séminaires de recherche en journées d’études interminables, tableaux de chiffres et présentations powerpoint à l’appui.

Le gay séropositif soldat de l’ombre n’a pas toujours été comme ça. Dans les années 70-80, comme tout le monde, il s’est lâché, il s’est senti libre, il a baisé tout ce qu’il a pu (c’est un peu un mythe en réalité, mais je suis mythomane) ; c’était juste avant la série de décapitations foudroyantes qui ont décimé ses amants et ses amis, et qui l’ont laissé lui-même aux portes d’un destin beaucoup plus bref que prévu. Il s’est enflammé (dans mon imaginaire en tout cas, mais encore une fois je suis un insupportable romantique) pour ces héros de la littérature, du théâtre, du cinéma, de la chanson, aux yeux brillants et aux boucles rêveuses, plus ou moins talentueux, et qui criaient leur passion et parfois leur homosexualité avec une vitalité jamais vue, jusqu’à ce qu’ils en tombent ; c’était le temps des Koltès, Balavoine, Guibert, Bruel, Collard… Oups pardon, Bruel n’est pas décédé, c’est juste que je l’associe à ces savoureuses soirées « chanteuses mortes » qui n’ont lieu malheureusement qu’une à deux fois par an. Voilà. Et par la suite, allez savoir pourquoi, on a abandonné les idoles masculines et on s’est concentré sur les Madonna, Mylène, Kylie et autres prénoms glamour avec des cuisses en béton armé.

Pour le moment, on ne se remet pas du sida, et on ne se remet probablement jamais complètement des pertes que le sida a causées. Mais certains en tirent une force de vie assez incroyable, et deviennent de véritables soldats, porteurs individuels et collectifs de messages avec une énergie et une persévérance stupéfiantes, qui épatent en tout cas ceux qui les comparent à des pommes de terre et qui les visualisent en train de puiser leurs forces dans la terre, dans leurs racines, et dans les stratégies de survie collective des espèces. En passant, une remarque : par chance, la plupart des militants de la domination hétérosexuelle masculine catholique traditionnaliste ne possèdent pas cette même durabilité, sans doute parce qu’ils essaient de puiser leur énergie du ciel, ce qui amène sûrement du vent à leur moulin et disperse leurs graines, mais ne fournit guère de sève pour s’épanouir.

Quant au sexe, si vous couchez avec un séropositif petit soldat de l’ombre, eh bien… non, rien de spécial. Faites juste comme d’habitude. Ou peut-être avec un petit peu de respect en plus.

Tableaux | 10.12.2013 - 11 h 04 | 1 COMMENTAIRES
Le geek

Sincèrement, les gays geeks que je connais sont des gens géniaux. Premièrement, ils ne parlent presque pas, donc c’est très reposant, et ça permet de prendre toute la place dans la conversation. Deuxièmement, ce sont des sauveurs du monde méconnus : ils sont capables de régler en trois minutes et quelques clics des problèmes de technologie mal paramétrée ou de logiciel planté, vous savez, ces dysfonctionnements minimes et répétitifs qui ont le pouvoir de transformer des gens très bien en psychopathes enragés avec une telle facilité qu’on en vient à se demander s’il ne s’agit pas d’une forme de torture extrêmement élaborée conçue par les services secrets américains ou chinois et qui se serait ensuite popularisée. Troisièmement, la chose qu’ils font le mieux à part faire l’amour à leur ordinateur, c’est faire l’amour avec de vraies personnes.

Donc ce sont des gens géniaux, en tout cas en tant qu’amis ou amants. Après, il ne faut pas non plus trop en demander. Par exemple, on ira voir ailleurs si on veut savourer des plats élaborés, étant donné que leur unique talent culinaire consiste à savoir mettre un truc en plastique dans un micro-ondes (à peu près comme moi). De même, on ne leur en voudra pas trop d’être considérablement plus ordonnés et propres dans leur espace virtuel que dans leur studio-garçonnière, lequel a de bonnes chances de correspondre à l’idée que vous vous faites d’une chambre de pré-ado fumeur de shit tendance ultra-cool, c’est-à-dire une sorte de punition expiatoire pour un hygiéniste pathologique comme moi. S’ils ont une voiture, ce qui est très probable, n’hésitez pas à l’analyser comme une prolongation relativement fidèle de leur appartement. Le degré de rangement et de propreté vous en dira long sur ce que vous risquez de trouver en ouvrant la porte du studio, ainsi vous pourrez penser à vous munir de gants et de courage, surtout si vous êtes une courtisane fragile ou une bourgeoise propre sur soi. De toute façon, la plupart des gays geeks se fichent complètement de ce que les autres pensent de leur appartement.

Ils ne sont pas aussi indifférents à ce que l’on peut penser d’eux, en revanche : par exemple, ils mettent toujours du parfum, je ne sais pas bien pourquoi. C’est étonnant : certaines personnes, quand elles entrent dans une pièce, on les repère parce qu’elles font beaucoup de bruit ; d’autres, parce que l’air se charge tout à coup d’une dose excessive d’un parfum renommé. Le gay geek est un consommateur effréné de parfum, toujours le même et toujours à forte dose, pas de variation possible. Pas impossible que ça soit dans l’improbable objectif d’étouffer les odeurs de tabac froid qui émanent de leurs vêtements… mais c’est peine perdue, tout le monde sait que les odeurs de tabac sont comme les dossiers qu’on supprime dans un ordinateur, ça reste toujours stocké quelque part, même si on met des couches et des couches par-dessus.

Ils ont une voiture, je disais, parce qu’ils bossent un peu partout. En effet, aussi étrange que cela paraisse, les sauveurs du monde virtuel, qu’on croit capables de tout contrôler à distance, de manipuler vos logiciels depuis leur appartement, d’effacer votre disque dur depuis leur bureau, de mettre en route votre webcam à votre insu pour vous espionner lorsque vous vous déshabillez, eh bien, ces sauveurs virtuels ont besoin le plus souvent de se déplacer pour venir contrôler votre ordinateur ou votre téléphone. Evidemment, c’est souvent parce que vous avez mal branché une prise. Ils auraient pu vous le dire par téléphone, mais les hotlines ne servent pas à résoudre les problèmes, sinon ça se saurait ; et puis ils ont tout à gagner à vous facturer un déplacement même s’ils n’ont que mieux fiché une prise. Auquel cas non seulement vous payez, mais en plus vous vous sentez complètement débile. Je connais, ça m’est arrivé pas mal de fois, je n’ai plus de fausse honte à ce sujet. Heureusement, parfois, quand ils viennent, il y a moyen de tirer avantage de leur troisième grande qualité, cf. plus haut.

Pour revenir à leur voiture, c’est leur quatrième gigantesque qualité, si vous êtes un ami de gay geek. Il peut vous servir de chauffeur dans de nombreuses situations plus ou moins gênantes, en particulier lorsque vous avez légèrement (à peine ; si peu) abusé de la boisson, et que les taxis refusent de vous faire monter sous prétexte que vous risqueriez de marquer votre territoire sur la banquette arrière de manière assez désagréable. Le gay geek, lui, vous ramène, puis essuie le vomi. Comme, en fait, ça lui donne l’occasion de faire nettoyer sa voiture, à la limite vous lui rendez service. J’en connais d’autres, suivez mon regard, qui ne sont pas aussi cool, et pour qui les rejets gastriques et leurs odeurs restantes dans une voiture sont synonymes d’arrêt brutal et définitif de fréquentation.

Le gay geek est donc cool, au point que c’en est presque frustrant pour de fins psychologues comme moi qui s’évertuent à repérer chez les gays les stigmates d’inévitables traumatismes d’enfance, les failles comportementales dissimulées, les troubles tourbillonnants sous les eaux calmes. Je vais finir par croire que les gays geeks font partie de la catégorie des mecs heureux. En tout cas ceux qui ont un peu d’argent, parce que tout ça coûte cher, les smartphones et les tablettes et les logiciels et toutes ces choses énervantes. Et le parfum.

 

Perso | 10.12.2013 - 11 h 02 | 0 COMMENTAIRES
Les vacances du bear Noël

Une nouvelle pause s’impose, cher lecteur. Une petite hibernation – je n’ose pas dire hi-bear-nation…. Ouh là, j’ai vraiment besoin de vacances. En guise de cadeau et pour patienter, voici un package de quelques nouvelles Esquisses. Tout en une fois. Et bon Noël à tous.

Tableaux | 10.12.2013 - 11 h 00 | 0 COMMENTAIRES
Le persécuté glapissant

Voici une Esquisse plus sérieuse, pour une fois, et longue, et qui se présente comme une dissertation journalistique un peu pataude – je préviens, j’anticipe, je souligne par avance des limites ; j’essaie d’éviter que les personnes visées ne glapissent d’horreur aux lignes qui vont suivre.

(Je précise aussi que ce billet, comme chacun l’imagine bien, n’a rien à voir avec les critiques qui m’ont été adressées dans des commentaires de précédents articles. Il ne me viendrait pas à l’esprit d’exercer une sorte de droit de réponse ironique à des commentaires acerbes émis par des lecteurs persécutés glapissants, qui s’identifient comme des cibles permanentes, victimes souffreteuses de la normativité tant hétérosexuelle qu’homosexuelle. Toutefois, si le lecteur l’interprète ainsi, qu’y puis-je… ?)

La sagesse populaire, cette source inépuisable de clichés et de principes moraux normatifs mais bien pratiques, nous apprend qu’à force de crier au loup, on crie dans le vent. A force de faire semblant de se noyer pour rire, personne ne vient à l’aide lorsqu’on est vraiment en difficulté.  Et à force de hurler à la persécution, plus personne ne fait attention. Pourtant, en criant de temps en temps au loup, on garde la mémoire vive et on améliore la capacité de réaction. Il faut bien, de temps en temps, faire des exercices d’évacuation pour former un minimum les personnes en cas d’incendie, par exemple. Alors, où est le juste milieu ? Les choses semblent plus compliquées encore quand on crie à la discrimination, qu’elle soit sexiste, homophobe, raciste… Hurler à la discrimination à la moindre goutte d’eau, de façon répétitive, atténue sans doute la force de la dénonciation ; mais s’il y a bien eu goutte d’eau, il faut bien la dénoncer, puisqu’on sait que ce sont les petits ruisseaux qui font les grands fleuves ? Sans compter qu’une goutte d’eau pour l’un est une tempête pour l’autre.

Bref, ce n’est pas pour rien que le débat traverse les époques et engendre des controverses à n’en plus finir : faut-il dénoncer toute forme de discrimination, sans aucune exception, quitte à dépenser toute son énergie et dépasser tout le quota d’attention que le public peut porter à un problème ? Ou faut-il hiérarchiser les dénonciations, et aboutir à tolérer certaines violences discriminatoires ? La réalité répond pour nous, et de facto nous tolérons tous des violences – parfois lointaines, dans d’autres pays par exemple, et parfois beaucoup plus proches de nous que nous ne le souhaiterions pour la tranquillité de notre bonne conscience. Chacun applique alors une hiérarchie différente, subjective, à ces discriminations et à ces violences. Cette hiérarchie se traduit par des choix subjectifs dans la forme de la condamnation : il y a un large éventail de possibilités qui permettent de nuancer et de prendre position, de la révolte à l’apathie, en passant par le simple récit anecdotique, le rapport circonstancié, la plainte juridique, la répétition inlassable, la dénonciation glapissante… et, parfois, l’ironie.

Mes Esquisses sont censées faire sourire ; elles se veulent aussi une forme de dénonciation, par l’ironie, de certains clichés et de certaines normes. Il est vrai que l’ironie déclenche parfois, à son tour, le complexe de persécution. Certains se sentent particulièrement visés et le prennent mal. Certes, cette victimisation peut avoir des fondements à ne pas négliger ; mais parfois, un peu de recul et un peu d’autodérision me paraissent bienvenus. Un psy dirait sans doute qu’il faut accueillir et comprendre la douleur de la personne qui se croit persécutée, même si nous pensons être dans notre bon droit. Il ajouterait tout de même qu’il ne faut pas conforter une personne dans son complexe de persécution.

Par exemple, il y a des filles qui hurlent au sexisme à la moindre généralisation ou remarque essentialisante (« les filles, vous êtes toutes les mêmes » ; « les femmes, c’est plus sensible » ; « les lesbiennes, ça s’agglutine et ça ne se décolle plus »). Parfois, la coupe est pleine, j’imagine bien, et ces généralisations sexistes provoquent de la colère ; mais parfois, c’est drôle, ça dépend du ton et du public. Je ne crois pas que toutes les caricatures d’homos soient de l’homophobie – sinon, je n’aurais même pas essayé d’écrire ces Esquisses : certaines caricatures sont justes et permettent de rire un peu de soi, d’autres sont douces-amères, certaines sont ratées, mais d’autres encore peuvent être hilarantes…

Le complexe de persécution est très répandu, et possède un nombre incalculable de variations, entre autres parce qu’il est bien pratique pour obtenir ce que l’on veut – ou fermer les yeux sur les violences qu’on perpètre soi-même. C’est quelque chose de difficile à critiquer et déconstruire, car cela s’appuie souvent sur une concordance d’indices plus ou moins habilement présentés. Par exemple, l’homophobie s’habille d’atours variés et très réels, mais il arrive que sa dénonciation s’agrémente d’une bonne pincée de pragmatisme ou de chantage à l’ajustement.

La version homo de ce complexe de persécution permanente est peut-être juste un peu plus glapissante que les autres déclinaisons. Celui que j’appelle le gay persécuté glapissant crie à l’homophobie de façon permanente, sans distinction ni hiérarchie de situations, et avec une forte dose de victimisation et d’égocentrisme. Il étouffe, rend inaudible, la dénonciation de situations d’homophobie plus réelles et violentes ; et souvent il fait preuve lui-même, dans sa fougue accusatrice, d’homophobie impensée.

Il glapit à la moindre remarque de son patron, à la moindre lenteur d’un guichetier, quand un journaliste n’évoque pas en une la disparition d’un jeune garçon ivre (qui sera repêché quelques jours plus tard, le malheureux, dans un cloaque), quand sa voisine du dessus marche en talons ; quand il pleut, quand il neige, quand il fait beau. Il glapit sur Facebook pour toucher plus de monde ; il écrit des lettres de plainte à la police et aux organismes de lutte contre les discriminations. Selon lui, toute situation revêt un habit d’homophobie, tout principe est une violence normative insupportable contre les différences, toute conversation est affreusement genrée. Le problème ici est bien celui que j’évoquais au début, me semble-t-il : à force de tout mélanger et de glapir de façon répétitive, le message n’est plus entendu pour les situations les plus graves, du moins qui sont perçues comme telles par un public plus large. Souvent, le persécuté glapissant n’est pas solitaire : il s’accompagne d’une meute de petits louveteaux qui hurlent à la lune quelle que soit l’heure ou la direction du vent, au moindre glapissement de leur petit chef. C’est tout à fait pratique et confère un sentiment de protection en même temps que la bonne conscience.

Peut-être que le trait le plus reconnaissable du gay persécuté glapissant, c’est qu’il est homophobe lui-même. Par exemple, pour reprendre un commentaire qui m’a été fait sur ces Esquisses : on m’a reproché d’être normatif et non nuancé, de ne pas accepter les différences parmi la population gay, puis, dans la même phrase, on a expliqué ces tares par le fait que je devais être une folle du marais.

Pour ma part, il me semble que la ligne rouge est là. Quand le persécuté devient persécutant.

Tableaux | 01.12.2013 - 11 h 28 | 3 COMMENTAIRES
Le trentenaire calorifuge

Il fallait bien que j’y arrive, à un moment ou un autre, et que j’évoque, dans ces Esquisses, ces maux insupportables qui ravagent la vie des gays, surtout trentenaires et célibataires, ces tourments qui s’immiscent sournoisement dans leur quotidien, et les empêchent de vivre pleinement et sereinement : je veux bien sûr parler des conséquences tragiques de l’abus de calories. Poignées d’amour, bedaine naissante, joues gonflées, pectoraux enfouis sous une poitrine un rien flasque, signes avant-coureurs de double menton, peaux flottantes : le gay trentenaire constitue une cible idéale pour ces attaques perverses générées par la société de consommation, l’insertion dans la vie professionnelle et parfois conjugale (enfin, un certain type de conjugalité, celle qui dépasse quelques mois ; ce qui devient plus fréquent une fois passée la trentaine, je parle de l’âge, pas du nombre de relations), et un corps désespérément moins réactif et plus lent à se remettre des folies de la veille, de l’avant-veille et des jours qui précèdent.

Il se débat vigoureusement, chaque jour, dans un dilemme au moins cornélien : les tentations sont innombrables et toujours plus séduisantes, mais le jugement social est absolument sans pitié. Les bières tendent leurs anses tous les soirs, les bars à tapas rappellent délicieusement et grassement le dernier week-end à Barcelone, et on ne peut décemment pas laisser de côté un dessert qui s’appelle le scandaleux au chocolat ; mais tout cela se passe sous les regards impitoyables d’autres homos trentenaires, célibataires triomphants de musculature finement ciselée, évaluant d’un œil expert et inflexible tout dépassement millimétrique au-dessus de la ceinture.

Face à ces drames caloriques et moraux, le trentenaire qui veut rester attirant se construit un nombre incalculable de projets sportifs, alimentaires, sociaux, tous plus sains les uns que les autres, et tous aussi peu durables les uns que les autres. On essaie d’arrêter de fumer pour faire du sport ? On se remet à fumer dans les deux semaines parce qu’on a grossi. On essaie malgré cela de persévérer dans le sport ? On s’inscrit au Club Med Gym pour une fortune, on y va trois fois dans l’année, et ces rares fois, on passe plus de temps à mater les garçons sous les douches qu’à soulever des poids, tout en se disant que jamais on n’arrivera à avoir un corps aussi bien dessiné. Les plus chanceux finissent par coucher, les moins chanceux par déprimer. Du coup on boit ; puis on essaie d’arrêter de boire, mais ça ne tient pas une journée : on ne peut pas non plus avoir l’air idiot avec un jus de fruits plus d’une heure ou deux. Pour trouver des solutions originales, innovantes et amaigrissantes, on achète des magazines féminins, mais on oublie tout aussitôt le but initial et on se passionne pour les dernières folies vestimentaires des actrices hollywoodiennes qui occupent la moitié du magazine. On recherche sur internet le meilleur régime, parfois même on essaie de faire un régime, et d’ailleurs il arrive que ça fonctionne ; du moins, pendant une semaine, peut-être deux, histoire de faire acte de volontarisme contre le diktat du corps qui réclame de la viande, du vin, des pâtisseries, du beurre, du fromage… Ces régimes, quels qu’ils soient, ne font pas le poids, c’est le cas de le dire, face aux brunches chez des amis en couple qui préparent des salades de pâtes à tomber par terre, des quiches maison, et des cookies grassouillets, lesquels s’associent parfaitement, mais alors parfaitement, avec une petite mousse au spéculoos et un café… Ah… Moi je sais depuis longtemps que je n’y arriverai jamais…

Une technique fonctionne un peu plus : le sexe. Non que la pratique fréquente du sexe fasse maigrir, c’est possible mais pas fondamental ; mais rien ne vaut le regard que l’amant porte sur un corps dont la ligne ne correspond pas exactement à la photographie que vous avez mise sur Grindr. Et ces petites phrases savoureuses, parfois dites sur un ton compréhensif, ce qui est cent fois pire : « j’aime bien tes petites poignées d’amour… » ; « mmm, ce petit ventre, j’adore ». Sans parler des terribles mentions concernant les poitrines quasi féminines, ou les fesses bien rebondies (mais quand on les empoigne, ce n’est pas vraiment ferme comme il faudrait). L’amant est un juge des enfers dont la phrase de réconfort tord le couteau dans la plaie et suscite des vocations au régime bien plus sûrement que n’importe quel regard de réprobation d’un ami bien intentionné.

Personnellement, j’ai une structure osseuse un peu massive, voilà tout. C’est pourquoi je m’accroche désespérément à une phrase lue, un jour, dans un petit bouquin de philosophie, il me semble que ça devait être du Roland Barthes. Il disait que le seul poids que l’homme supportait avec plaisir, c’était celui de l’amant. Je suis entièrement d’accord.

Mais il vaut quand même mieux que le plus lourd soit dessous.