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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Processus | 27.01.2014 - 17 h 21 | 1 COMMENTAIRES
Le gay deficit of attention (GDA)

D’après Wikipedia, qui est la source de toute vérité, le trouble du déficit de l’attention (du moins sa forme générique, celle qui affecte tout le monde sans discrimination de genre, de sexualité, etc.) est un « trouble neuropsychiatrique et comportemental caractérisé par des problèmes de concentration ». C’est très sérieux et je ne devrais sans doute pas badiner avec, mais j’adore le mot « neuropsychiatrique », même si je ne sais pas très bien ce que ça veut dire, alors il fallait que je le mette dans une Esquisse à un moment ou un autre.

Petite précision, les snobs et les psychiatres préfèrent utiliser l’expression anglaise attention-deficit disorder (ADD), ça sonne mieux ; moi aussi j’aime bien, mais c’est vrai que je suis un peu snob. Surtout, pour le dérivé gay de ce trouble, l’anglais est bien meilleur, plus souple, plus fluide : personnellement, j’aime bien dire gay deficit of attention, ou GDA (prononcez à l’anglaise, c’est plus classe), ça roule, ça coule, c’est joli. Alors que « trouble gay du déficit de l’attention », ça écorche vraiment l’oreille.

Donc, d’après mes observations cliniques consciencieuses, il y a bien une version gay de ce trouble de la concentration. Vous en avez sûrement déjà fait l’expérience : vous vous trouvez dans la rue, vous papotez avec un ami de choses et d’autres, un garçon passe, et hop tout à coup vous parlez dans le vide. Votre interlocuteur est soudainement perdu dans un abîme sidéral. Cela ne dure pas longtemps, mais la conversation est interrompue aussi totalement que si quelqu’un avait mis le cerveau de votre interlocuteur sur off. Ca peut reprendre ensuite, mais comme vous êtes dans la rue et qu’il y a beaucoup de garçons qui passent, la conversation devient vite une sorte de hoquet déstructuré.

Si vous êtes situé face à votre interlocuteur, il y a un signe qui ne trompe pas : c’est quand vous pouvez voir son regard tout à coup changer de profondeur de champ, quitter votre sphère relationnelle, et se perdre quelque part entre le garçon qui vient de passer et la quatrième dimension. Wikipedia, lumière de tout esprit, l’explique très bien : « La survenue d’un trouble de l’attention peut être influencée par certains facteurs environnementaux tels que l’exposition à certains neurotoxiques » : c’est tout à fait ça, des neurotoxiques qui se promènent librement dans la rue, et émettent des signaux hormonaux qui désarticulent la capacité logique de la personne qui les reçoit (même si, en réalité, Wikipedia fait plutôt allusion à la toxicité du plomb).

Alors, bien sûr, on peut considérer que ce trouble atteint aussi certains mâles hétérosexuels quand une poitrine opulente circule sous leurs yeux ; mais croyez-moi, les inhibitions sociales sont bien moins tolérées par les organismes des gays, ce qui rend ce syndrome particulièrement puissant et courant dans la communauté gay. Du coup, le gay deficit of attention disorder présente quelques formes extrêmes qu’on ne retrouve que très rarement dans la forme générique hétérosexuelle.

Il y a notamment une forme dérivée du GDA à forte prévalence dans la communauté gay : c’est quand le garçon qui vous écoutait non seulement quitte votre espace conversationnel, mais également votre espace réel, et se met à suivre le neurotoxique qui l’a déconcentré. En termes crus, votre interlocuteur voit passer un beau garçon et, subjugué, il lui emboîte le pas, en vous plantant là comme une vieille chaussette. Il est sous l’influence d’un neurotoxique. Un peu comme le joueur de flûte de je ne sais quel conte allemand envoûtait les gamins, et les emmenait dans un endroit caché pour leur faire je ne sais quoi. (Entendons-nous, je ne suis pas en train de dire que la flûte, c’est neurotoxique ; quoique la question ne soit pas si anodine, quand je repense à mes cours de musique à l’école, constellés de flûtes stridentes servant seulement à vous empêcher de sombrer dans un ennui abyssal). Bref, votre ami s’absente de votre conversation ainsi que de votre compagnie, comme ensorcelé par un magicien flûtiste et son sourire neurotoxique. Pour vous, c’est un peu inquiétant, n’hésitez pas à revoir vos basiques de la conversation amicale ; pour votre ami, c’est soit un indice de sexualité frénétique, soit signe qu’il faut aller voir un neuropsychiatre au plus vite.

Il n’y a d’ailleurs pas grand-chose à faire pour soigner le GDA. On peut opter pour des solutions de facilité, comme ne pas se promener dans le marais (mais c’est une solution de facilité particulièrement difficile), ou bien s’asseoir à un café en terrasse en veillant bien à ce que votre interlocuteur soit dos à la rue, et pas non plus en face d’un miroir. Ces solutions sont des artifices, des cache-misère. Si l’on veut prendre le taureau par les cornes et forcer votre interlocuteur à vous écouter lorsque vous vous promenez dans le marais vers 19 heures, il faut avoir une conversation extrêmement passionnante, ce qui est rare, ou bien parler de cul (mais c’est un jeu dangereux, car on met en place une atmosphère favorable au déclenchement du GDA), ou bien être drôle. Le rire est une des seules options induisant une résistance aux neurotoxiques générateurs de GDA, parce que, d’une part, l’esprit est occupé à surveiller la qualité de son rire, ni trop grave ni trop aigu, et que, d’autre part, on plisse les yeux, si bien qu’on voit moins bien ce qui passe à côté.

Plus on devient adulte, mieux on contrôle son GDA, parce qu’on est capable de l’inhiber, comme les hétérosexuels mâles bien éduqués ; mais ensuite, quand on vieillit, ça revient. C’est un peu comme les érections intempestives ou l’incontinence. Dans ce cas, l’idéal, c’est de se balader avec quelqu’un qui a le même souci. Deux vieux incontinents ensemble, ça ne se gêne pas. Par contre, de même que les petits vieux tentent de se retenir quand c’est leur femme qui les promène, de même essayez de contrôler votre GDA lorsque votre petit ami vous prend le bras et vous parle de votre couple et de votre avenir. Il risquerait de prendre mal votre sensibilité toute naturelle aux neurotoxiques. Et c’est vrai que déficit d’attention, là, en français dans le texte, c’est relativement limpide comme expression.

 

Processus | 24.01.2014 - 17 h 28 | 2 COMMENTAIRES
La rupture avec la copine de jeunesse

Presque tous les pédés ont une meilleure amie de jeunesse. L’expression « meilleure amie » est bien sûr purement conventionnelle, un héritage d’un passé distant : en général, ça fait assez longtemps qu’on évite de montrer à cette amie certains aspects de notre vie homo, en particulier les originalités sexuelles, et qu’on la prive d’invitation aux soirées où on s’amuse le plus. Elle garde un rôle de confidente partielle, d’aide-mémoire, et d’attache au réel (on se passerait volontiers de ce dernier rôle, mais il faut reconnaître que de temps à autre, il n’est pas inutile que quelqu’un vous remette les yeux en face des trous).

Petit à petit, le décalage s’accroît entre l’homme qu’on est devenu, et le personnage de jeunesse qu’on persiste à maintenir et constamment recréer sous le regard de la copine rescapée du monde d’avant. Du coup, il arrive presque mécaniquement un moment où le point de rupture est atteint, un peu comme un élastique un peu tendu et un peu vieilli. La rupture est particulièrement douloureuse quand la copine avait été amoureuse de vous dans le temps ; et quand, de surcroît, elle se meut avec complaisance et délices dans ce monde illusoire de la réciprocité amicale, par peur de se confronter à une réalité dont elle pressent que les anciennes fissures superficielles ont désormais pris l’allure de gouffres abyssaux.

En ce qui me concerne, je pourrais créer une sorte d’encyclopédie de la rupture avec la copine de jeunesse : parce que j’en avais beaucoup, et que j’ai rompu avec la plupart – ou plus exactement elles ont rompu avec moi, ce qui dénote soit une forme de lâcheté de ma part, soit un complot féminin international contre ma personne.

Par exemple, un jour, une meilleure copine de jeunesse vous convoque à un déjeuner. Elle vous écrit un sms, de manière un peu sèche, et elle choisit le lieu et l’heure (il manque seulement l’arme). Cela se passe évidemment selon ses termes : souvent, elle invoque comme prétexte son travail, ses obligations domestiques, son mari et ses enfants, choses qui ne lui laissent que très peu de marge de manœuvre – alors que vous, vous êtes homo, donc flexible, et puis, pour tout dire, moins adulte par définition, ce qui fait que c’est à vous de vous ajuster si vous voulez avoir une conversation sérieuse.

Bref, une fois sur place, on s’assoit et on passe commande : entre personnes bien élevées il est convenable d’attendre que les positions soient bien définies et un confort minimal assuré, avant de lancer les hostilités. Une fois ce délai de rigueur passé, elle vous regarde droit dans les yeux (elle a travaillé ce regard direct et profond, où elle fait passer toute son émotion et tout son courage), et hop, elle sonne la charge.

Dès les tout premiers mots, elle vous fait le coup des larmes, évidemment, tout en vous assurant qu’il ne s’agit pas de vous culpabiliser (même si c’est bien vous qui êtes à l’origine de cette souffrance). Vous l’écoutez religieusement, et pendant qu’elle récite ses reproches, vous essayez de ne pas penser à votre liste d’amants potentiels qui vous ont sûrement déjà laissé plusieurs messages sur Grindr pendant ce laps de temps. Elle précise qu’il ne s’agit que de prendre acte d’une évolution, d’une amitié qui s’est délitée sans qu’on s’en rende compte, de quelque chose qui ne correspond plus à ses attentes.

Si on parvient à caser un mot à ce stade, en général, on essaie délicatement d’indiquer que, personnellement, ça fait un certain temps qu’on s’en est rendu compte, et que notre chère copine a dû malheureusement vivre dans une bulle galactique pour être aveugle à ce point (ça ne veut pas dire grand-chose mais ça sonne bien). On explique qu’il nous semble à peu près inévitable que deux personnes n’aient pas la même relation amicale à 35 ans qu’à 20 ans, surtout quand l’une s’est mariée et a eu 3 enfants, pendant que l’autre faisait son coming out et allait découvrir les délices multiformes de la vie en faisant une étude anthropologique minutieuse des saunas gays de la capitale. Par ailleurs, si on veut être un brin perfide, on souligne que lorsqu’on a invité la copine à déjeuner à l’occasion de son mariage et de ses grossesses, c’était pour la féliciter, et non pour lui reprocher une dérive unilatérale du pacte amical. D’accord, on était un rien hypocrite à l’époque.

Mais comme elle n’écoute que son courage et assez peu vos arguments, elle vous reproche de vous être éloigné d’elle et du monde hétéro, de ne fréquenter que des homos, et de ne pas l’inclure de temps à autre dans ce cercle ; en fait, elle vous accuse d’être trop homo. En fonction du degré de fatigue ou d’indifférence qu’on a atteint, on répond avec plus ou moins de douceur : soit quelque chose de sérieux, qui tourne autour de l’écrasement normatif des homos par les hétéros, du fait qu’elle ne se rend pas compte de la violence de ce qu’elle dit et que c’est précisément pour cela qu’on s’éloigne d’elle ; soit quelque chose d’un peu plus agacé et de mauvaise foi, qui ressemble à « je suis infiniment désolé, j’aurais sûrement dû passer toutes mes soirées depuis dix ans à baby-sitter tes enfants ». Bref, quand elle vous reproche d’être trop homo, vous rétorquez qu’elle est trop hétéro. Alors, quoi, balle au centre, match nul, guerre de positions ? Un peu, oui, mais les armes sont inégales. Elle sent qu’elle a pour elle le poids de la légitimité majoritaire, et du coup, dans la négociation, sa demande est plus dure. Elle vous demande d’être moins homo, vous refusez. Vous ne lui demandez pas d’être moins hétéro, mais d’accepter la distance entre vous : elle refuse. Echec de la négociation.

A ce moment peut-être, elle commence à comprendre que vous avez déjà tiré les conclusions de cette conversation depuis longtemps, et elle passe à son autre argument massue : vous auriez dû en parler avec elle plus tôt, au nom de l’amitié et du passé ; puisque vous aviez tout perçu depuis longtemps, vous lui deviez ça. Si c’est elle qui s’est aveuglée, vous auriez dû essayer de lui ouvrir les yeux. Elle n’a pas tout à fait tort. Vous vous taisez, vous lui laissez cette petite victoire, ça lui fait du bien. Oui, vous avez été un peu lâche. Ou peut-être que vous avez volontairement laissé cette amitié se dégrader, mais c’est quelque chose qu’il vaut mieux ne pas lui dire.

Vous savez qu’elle a déjà prévu la fin de la conversation, mais vous la laissez y parvenir à son rythme. De votre part, ce sera quelque chose comme : « Chère amie d’enfance, tu m’as aidé à mûrir, à trouver mon chemin. Aujourd’hui, nos chemins se sont éloignés. C’est comme ça. Par ailleurs, si tu n’es pas heureuse dans ta vie, j’en suis désolé ; mais je n’y peux rien. » Et elle : « Je crois qu’il vaut mieux qu’on ne se revoie pas. »

Au bout d’une heure de mélodrame délicatement assaisonné de mauvaise foi de part et d’autre, vous vous séparez avec un certain malaise. Vous ne devriez pas, mais ce que vous pensez est « une bonne chose de faite ».

Vous vous reverrez dans un an ou deux. Ou pas.

Processus | 20.01.2014 - 14 h 48 | 0 COMMENTAIRES
Processus de drague, 3 : In vino pétasse

Le monde hétérosexuel dans son ensemble nous envie le processus « in vino pétasse » : sa simplicité, son authenticité, sa beauté, bestiale et humaine tout à la fois, son espèce de modernité intemporelle. Le principe en est assez basique : l’ingurgitation d’une quantité minimale d’alcool vous autorise à libérer votre pétasse intérieure. Un verre de vin rouge, et les inhibitions les plus courantes disparaissent. 0,5 grammes d’alcool dans le sang, et vos joues rosissent, vos yeux pétillent, votre démarche se fait plus sensuelle, il n’y a plus d’amitié qui vaille, chacun pour soi, c’est la jungle. Les hétéros ont beau faire, l’alcool ne les rend pas plus sexy aux yeux des femmes, mais plus lourds ; ou, pire, plus malodorants, le mélange alcool-sueur-phéromones n’étant pas forcément le plus séduisant. C’est parce qu’ils n’ont pas de pétasse intérieure. A moins d’être des homos refoulés, ce qui est assez fréquent, mais bon, dans ce cas on entre dans une autre catégorie… Les homos, eux, ont la chance de pouvoir presque automatiquement compter sur leur pétasse intérieure. C’est un peu comme si elle venait en bonus avec le coming out, une sorte de package commun ; puis qu’elle s’affirmait peu à peu avec l’apprentissage régulier de la vie dans le monde gay : progressivement, on l’apprivoise, on la domine, on l’exploite, on sait la libérer au bon moment…

Bref, en soirée, il faut être très attentif au moment où les uns ou les autres déclenchent leur in vino pétasse. C’est une sorte de jeu de diplomatie concurrentielle. En général, l’arrivée d’une nouvelle tête pas trop mal faite constitue un interrupteur immédiat. Les gays un peu expérimentés ont su jusque là tenir en laisse leur pétasse intérieure, malgré quelques bières… Mais un beau blond, ou un beau brun barbu, fait son entrée, et tout à coup, les chevaux sont lâchés.

Le processus in vino pétasse a bien sûr diverses déclinaisons subtiles, non tant en fonction du type d’alcool consommé que de tout un ensemble de circonstances. On peut tout à fait dériver vers le in vino grognasse, par exemple, sans s’en rendre compte, pour peu qu’on soit en concurrence avec des pétasses plus efficaces.

En fin de soirée, pendant les soldes, on tombe vite dans le in vino grosse pétasse. En effet, il y a moins de choix et moins de temps, et moins par moins égale plus, donc tout est amplifié, c’est mathématique. Les pétasses externalisées qui n’ont pas encore atteint un objectif quantitativement suffisant se débarrassent de leurs toutes dernières inhibitions et se précipitent sur tout ce qui remue encore. Il vaut mieux tout de même ne pas attendre la fermeture de la boîte, car la dernière démarque, c’est un petit peu humiliant pour les pétasses restantes.

Le lendemain, officiellement, tout n’est qu’ordre et beauté. En réalité, il faut bien l’admettre, c’est souvent in vomito veritas. Et pour ceux qui ont réussi à ramener du monde à la maison, c’est in lumière du jour veritas.

Processus | 18.01.2014 - 02 h 36 | 0 COMMENTAIRES
Processus de drague, 2 : la reine des glaces

Il ne s’agit pas ici d’un dessin animé Disney, bien que les héros Disney aient une tendance au masochisme assez constante et tout à fait intéressante, et semblent s’inspirer parfois très directement de scènes érotiques de la vie courante. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, s’ils sont systématiquement parodiés dans des films pornographiques plus ou moins inventifs. Il faut dire que les contes originels de Perrault et autres Andersen sont truffés de références sexuelles, de rites initiatiques, de personnages ambigus et d’objets pervers. La belle et la bête, par exemple, quel titre évocateur. Blanche-Neige, quel nom tendancieux. La houppe de Riquet, quelle image troublante…

Mais revenons à notre reine des glaces. J’emprunte l’idée et l’expression à mon cher ami zxkzj (le prénom a été modifié, en fait il s’appelle Olivier), source inépuisable d’inspiration et de philosophie sentimentale, qu’un juste hommage lui soit rendu.

La reine des glaces, c’est une attitude noble et réservée, un comportement digne, qu’on adopte en cours de déconvenue sentimentalo-sexuelle. Ou après le désastre, éventuellement, si on a un train de retard et qu’on n’a pas su réagir à temps : mieux vaut tard que jamais, il reste toujours une apparence ou deux à sauver.

Bref, lorsque la dynamique d’une situation nous échappe, il peut se révéler très utile de faire appel à cette échappatoire, qui permet de préserver une dose plus ou moins importante d’amour-propre, en fonction de notre qualité d’interprétation du rôle. Tout à coup, lorsqu’on prend conscience que le vent de la drague n’est pas en notre faveur (c’est souvent un euphémisme), on se drape dans sa dignité (si on n’en a plus, on l’invente), on relève le menton et on efface sur son visage toute trace du cataclysme émotionnel en cours dans ce qui nous sert de cerveau. On se fige extérieurement et notre regard devient glaçant, alors qu’on brûle intérieurement. On s’imagine en Grace Kelly scintillante de hauteur glaciale (d’où l’histoire de la reine).

Attention, nota bene, il ne faut pas confondre ses icônes, et ne pas mélanger l’attitude reine des glaces avec l’attitude Mariah Carey, qui se traduit par la même congélation des traits extérieurs, due dans ce dernier cas à un abus de botox et d’antidépresseurs. Dans l’attitude Mariah Carey, il n’y a qu’une infime différence entre ce qui se passe à l’intérieur, et ce qu’on voit à l’extérieur ; il faut donc bien distinguer les deux procédés.

La difficulté avec l’attitude reine des glaces, c’est que cela demande une énergie considérable, qu’on a tendance à alimenter au moyen d’une grande quantité d’alcool ; mais il est bien évident qu’au-delà d’un certain seuil, assez rapidement atteint, cela devient contre-productif, et la reine se transforme en alcoolique déchue, version pathétique, surtout si elle a tendance à trébucher (et casser ses talons), et à rire un peu trop fort même pour ses amis bienveillants. Soit dit en passant, il n’est pas impossible que l’attitude alcoolique déchue se révèle plus efficace que l’attitude reine des glaces, en termes de sollicitation compassionnelle et de retour inespéré de l’amant perdu. Mais c’est un pari que je ne vous conseille pas de faire trop souvent, sauf si vous êtes une star du cinéma et/ou de la chanson comme Britney Spears, et même dans ce cas on finit par s’en lasser.

Un petit conseil, pour les professionnels de l’attitude reine des glaces : point trop n’en faut. Grace Kelly savait, le moment venu, s’effondrer dans un regard. Une bonne reine des glaces doit pouvoir, en un mouvement de tête, laisser transparaître toute sa souffrance, sublime et noble, cristal éclatant de fragilité. Bien sûr, c’est feint, mais rien ne met tant en valeur un port de reine qu’un infime instant de laisser-aller, un accès autorisé et privilégié à son exquise et insaisissable vulnérabilité. La plèbe doit pouvoir penser qu’elle est proche de sa reine.

Plus tard, la reine des glaces s’écroule pour de bon sur son canapé, et se met en arrêt-maladie pour quelques jours. Une fois ses réserves d’alcool épuisées et les meilleurs amis aussi, la reine peut mettre à profit ce temps de repos nerveux pour réfléchir à toutes les rumeurs désagréables qu’elle lancera sur le compte de son contempteur, grâce à quelques phrases innocentes bien placées auprès d’oreilles irréprochables.

Si, par la suite, pour une raison quelconque, le garçon convoité et qui vous avait repoussé fait pénitence, il est tout à fait admis de pardonner en une nanoseconde et de tomber dans ses bras sans l’ombre d’une hésitation. Patience est mère de vertu, certes, mais on n’a que faire de mères et de vertus si l’on veut coucher.

Personnellement, j’ai de la chance, on ne m’a jamais trop fait le coup de la reine des glaces. Mais c’est peut-être parce que je dis presque toujours oui tout de suite.

Processus | 14.01.2014 - 21 h 15 | 1 COMMENTAIRES
Processus de drague, 1 : la guerre éclair.

La drague dans le monde gay est un processus beaucoup plus riche et varié qu’on ne l’imagine, il y a au moins 3 ou 4 approches différentes. Cette abondance de méthodes peut légitimement impressionner un peu, mais rassurez-vous, plus de la moitié de ces méthodes sont en train de tomber en désuétude. En effet, de nos jous, seules les techniques rapides ont la cote, à cause de la mondialisation qui aboutit à une concurrence exacerbée, à cause aussi du vieillissement de la population et de la hausse du coût de la vie, sans parler de l’influence de la lune et des astres.

Il faut tout d’abord noter que le traditionnel antagonisme entre processus rapides et processus efficaces a tendance à s’effacer. Je m’explique : dans le système hétéro classique, où les conventions sont plus importantes que les sentiments, si on rapplique et qu’on dit à quelqu’un « j’ai envie de baiser avec toi. Tu viens ? », les chances de succès sont assez limitées. Comme chacun peut le constater, dans le monde gay contemporain, les probabilités de réussite d’une telle démarche sont considérablement plus élevées.

Traditionnellement, pour un processus de drague couronné de succès, il fallait élaborer une stratégie, des méthodes d’approche, construire une rhétorique, effectuer certains gestes, bref utiliser un temps fou (et beaucoup d’argent). Plus on prenait le temps, plus on se montrait persistant, et plus les chances de succès allaient grandissant. Peut-être par lassitude de la personne courtisée, peut-être parce que l’argent finissait par acheter la proie, ou peut-être par pure convention.

Aujourd’hui, il me semble que c’est un peu l’inverse. Pour qu’une drague réussisse, il faut qu’elle soit rapide. Prendre son temps, quand on est confronté à une concurrence forte, c’est se vouer à l’échec.

Bien sûr, il y aura toujours les vieux nostalgiques des temps anciens, de la poésie de l’incertitude, des joies de la frustration, qui feront l’éloge des valeurs chevaleresques, de la persévérance vertueuse, et autres bêtises aussi inefficaces qu’obsolètes.

De nos jours, il convient de mettre en œuvre des tactiques d’attaque courtes et directes. Je n’évoquerai pas ici les réseaux sociaux (j’y consacrerai un autre billet) : les approches y sont en théorie rapides (« Bjr. T actif ? »), mais en réalité beaucoup plus lentes qu’initialement prévu, suite à un étalage considérable de marchandise, qui génère une indécision collective pratiquement pathologique.

Je voudrais donc juste décrire ici une technique toute simple et particulièrement rapide, en contexte d’événement social variable (soirée chez des amis, bar, boîte, manifestation de rue à tendance communautaire). Il y a bien sûr tous les préliminaires, comme les regards insistants et les rapprochements parmi la foule ; mais en dehors de ces atermoiements, l’approche que je suggère est particulièrement rapide.

Il s’agit de complimenter la personne sans la moindre originalité ni la moindre place pour le doute ou la nuance. Ce faisant, on l’accule (je pèse mon mot), et on l’oblige à répondre de manière également sans ambiguïté. Le risque d’une réponse négative est assez élevé, certes, je dirais autour de 90% ; mais convenez qu’une technique de drague ultra-rapide avec 10% de réussite, c’est plutôt pas mal.

Une précision tactique : il est indispensable que la personne ciblée soit en situation d’isolement et non en groupe amical serré. En effet, il faut lui laisser la possibilité de répondre positivement à une drague ultra-rapide, ce qu’on s’autorise assez rarement sous le regard critique de ses amis.

Donc, on s’approche, de façon très évidente, et on lance cette phrase particulièrement subtile et originale : « Bonsoir. Je te trouve très beau. »

Alors, bien sûr, c’est simplement l’équivalent, en version soft, de « tu baises ? » ; avec cet avantage que la formulation ne laisse que deux possibilités de réponse.

La plupart du temps, après un très court instant de surprise plus ou moins feinte, le garçon ciblé répond « merci. » Point. Ce qui, en gros, signifie : « barre-toi, je ne suis pas intéressé, d’ailleurs je ne t’avais même pas remarqué jusqu’ici, et puis cette drague à deux balles, c’est vraiment un truc de gros naze. » Mais « merci », c’est un peu moins gênant, comme réponse. L’avantage, c’est qu’on est tout de suite fixé, et qu’on peut passer à une nouvelle proie.

Et puis, certaines fois, le garçon complimenté répond, avec un sourire : « merci… toi aussi. » Ce qui signifie : « ok. C’est quand tu veux. »

Un processus riche et varié, je vous disais.

Processus | 11.01.2014 - 16 h 56 | 0 COMMENTAIRES
Hop, poubelle.

J’ai lu quelque part que certains psys avaient mis au point une méthode formidable pour aider à se débarrasser d’une maladie grave, par exemple un cancer. On visualise le cancer, on imagine qu’on le met dans une petite boîte ; on balance la boîte dans l’océan, on la regarde couler et s’évanouir dans les profondeurs. Et hop, le cancer disparaît avec. Il paraît que le cerveau diffuse l’information aux cellules qui s’empressent de s’accorder avec l’esprit et de faire disparaître les cellules cancéreuses.

Pour les plans drague ratés, c’est pareil, ou presque. C’est le processus « hop, poubelle ». A première vue, c’est relativement simple : un garçon vous plaît, mais malgré vos tentatives d’approche répétées, lui n’a pas l’air de s’intéresser à vous. Alors, hop, poubelle, on supprime, tout doit disparaître, il faut éliminer de la pratique et de la mémoire les convoitises superflues qui empêchent de passer à autre chose. En ce qui concerne le cancer, c’est un processus moins éprouvant qu’une chimio ; pour la drague ratée, c’est moins fastidieux qu’une psychothérapie. Je précise quand même qu’il y a une forte incertitude concernant le résultat, et une forte probabilité de résurgence désagréable du problème.

Ceci étant, comme le confirmeront tous ceux qui l’ont testé, le processus hop, poubelle n’est pas si simple, et il ne peut intervenir que dans certaines situations bien particulières. En effet, il s’agit d’un processus d’élimination radicale, unilatérale et pour tout dire assez peu réflexive, ce qui suggère un certain déni ; or, s’il y a déni, c’est que ce qu’on ressent n’est pas forcément complètement anodin. Il est vrai que le processus s’est popularisé, et que les réseaux sociaux élaborés, comme Grindr, incitent à l’employer de manière plus fréquente et moins précise : de nos jours, on hop poubelle un peu tout le monde et pour toute raison. C’est là tout le tragique de la drague par ordinateur interposé : même les vents perdent toute leur saveur.

Stricto sensu, et a priori hors écran, le processus hop, poubelle ne peut intervenir qu’à la fin d’une série chronologique précise. Par exemple, je mets au point une stratégie en plusieurs étapes pour entraîner un garçon dans un traquenard (c’est-à-dire dans mon lit). La réponse du garçon n’est pas si claire, ou du moins l’interprétation que je fais de ses réponses négatives est plus ambiguë que… eh bien, que ses réponses négatives. Bref, la situation est tragique : je désire quelqu’un, ce n’est pas réciproque, mais j’insiste parce que je me dis que lui n’a pas dû bien comprendre ce à quoi il avait potentiellement accès. Plus j’insiste, plus la dynamique de frustration se met en place, et plus le processus hop, poubelle devient une issue probable et salvatrice. Si le garçon ciblé n’est pas si désiré que cela, ou s’il répond à ma stratégie par un silence total, il n’y a pas besoin du hop poubelle. Dans le premier cas, je passe à autre chose sans même m’en rendre compte, mon amour-propre n’est pas touché et je n’ai pas besoin d’imaginer la petite boîte que je jette au loin ; dans le deuxième cas, je ne dis rien à personne et je passe discrètement à quelqu’un d’autre en espérant que personne n’ait remarqué.

En somme, à la fin du processus unilatéral de séduction nourrie par une illusion un peu narcissique, si la cible demeure à une distance trop grande, il est temps de le hop poubeler. Le timing précis dépend exclusivement de votre capacité à piétiner votre propre dignité. Il vaut mieux arrêter le massacre et hop poubeler avant de se ridiculiser complètement dans une quête sans espoir : le processus hop, poubelle permet d’oublier et de récupérer de très nombreuses situations embarrassantes, mais pas de tout, il ne faut pas abuser. Par exemple, si vous avez essayé d’atteindre la personne cible en mobilisant des ressources externes (c’est-à-dire en soudoyant des amis communs), c’est fichu, pas d’oubli possible, et le hop poubelle n’est plus à disposition, parce que l’histoire s’est métastasée un peu partout.

Sinon, s’il est encore temps, on se reprend, on stoppe complètement le processus de drague, et on hop poubelle. La méthode la plus simple consiste alors à procéder unilatéralement (encore une fois) à une reconstruction totale de l’historique de drague. Vous vous persuadez que ce n’est pas vraiment vous qui l’avez dragué : c’était un désir réciproque mais, malheureusement, une histoire complexe ; et au fond, vous n’en voulez pas, car vous êtes quelqu’un d’entier et de sincère, et ne désirez pas une relation compliquée avec quelqu’un d’ambigu, qui doit encore mûrir. D’ailleurs, au fond, si vous hop poubelez la personne, c’est pour son bien, car vous lui indiquez que tous les garçons ne sont pas à sa disposition, et vous lui soulignez que la vie est faite de choix clairs et respectueux des autres. Quant à vous, officiellement vous vous en sortez indemne.

Bon, comme je l’ai dit plus haut, il y a une certaine incertitude sur le résultat.

Si vous êtes la victime d’un processus de hop poubelle, le vécu est un peu différent. C’est un pauvre type qui vous a dragué de façon un peu lourde, vous ne l’avez pas encouragé, vous vous êtes contenté de rester poli. Et puis un jour, le type a fait semblant de ne plus vous connaître. C’est tout.