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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 30.04.2014 - 12 h 20 | 1 COMMENTAIRES
Le philosophe vieillissant

Nous avons de la chance en France : nous produisons en série des intellectuels de haute tenue, d’envergure mondiale et historique, en tout cas selon leur propre opinion d’eux-mêmes. Parmi eux, aucun n’est gay, ce qui peut paraître curieux, étant donné que l’attirance des gays pour l’incandescence du milieu médiatique est plus irrépressible que celle des moucherons pour les lampes qui vont les griller avec un adorable petit grésillement et un délicat fumet épicé. Je peux proposer plusieurs hypothèses pour expliquer cet état de fait. Première hypothèse : en France, pour être considéré comme un intellectuel médiatique, il faut avoir les cheveux mi-longs et en bataille, ce qui est pratiquement incompatible avec le fait d’être gay. Suspendre à son bras une vague pimbêche éthérée constitue également une condition essentielle de réussite médiatique, et c’est tout autant incompatible avec le fait d’être gay, du moins ouvertement.

Ou alors, c’est que les philosophes et intellectuels gays n’ont pas eu le temps de vieillir, et sont tombés comme des mouches dans les années 1980, comme Foucault. Or, si on n’est pas vieux, on ne peut pas être un philosophe, ça va de soi.

Heureusement, nous avons tellement de philosophes en France qu’il y en a bien quelques-uns qui sont gays : simplement, on ne les connaît pas, ils se tiennent à carreau. Ils sont discrets. D’ailleurs, c’est probablement ce qui différencie le philosophe de l’intellectuel, ce dernier puisant son énergie vitale dans la médiatisation et l’extase admirative d’un public captivé.

Encore une fois, il y a une explication à cette discrétion du philosophe gay vieillissant. En effet, le gay vieillissant, qui a survécu aux décennies 70, 80, 90, n’a pas beaucoup d’autre choix que d’être philosophe. Ayant vécu ces décennies, soit il a compris depuis longtemps qu’il valait mieux pour lui qu’il soit discret, soit il a épuisé son énergie à combattre publiquement et, en vieillissant, laisse le combat aux autres, se retranche dans une discrétion nouvelle.

Il peut y avoir une autre raison. En situation ordinaire de chasse à l’homme à coucher, le gay vieillissant n’a pas beaucoup de cartouches face à la concurrence des peaux plus jeunes et moins distendues. Je vois trois choses qui peuvent lui permettre de prendre l’avantage : être drôle, être intéressant, être riche. Si on n’est aucun des trois, a priori on n’a aucune chance. Or, ça arrive assez souvent de n’être ni riche, ni drôle, ni intéressant, ou en tout cas pas suffisamment pour attirer les jeunes pousses. Il reste tout de même la possibilité de faire semblant d’être l’une de ces trois choses. On peut faire semblant d’être riche, en espérant être démasqué le plus tard possible. On peut faire semblant d’être drôle, en général c’est un échec cuisant. Heureusement, et voilà le point que je voulais souligner, il est assez facile d’être ou de paraître intéressant quand on est vieux et qu’on peut revendiquer une certaine expérience, notamment de l’histoire des gays, des années folles, du sida, d’engagements divers, d’amants par centaines – on peut inventer tout ce qu’on veut. Ajoutez à cela un air un peu blasé et voilà, vous avez votre philosophe gay vieillissant.

En général il fume (si si, ça donne encore l’air intéressant, même aujourd’hui), ce qui ne l’empêche pas de vous indiquer que vous ne devriez pas fumer, sauf si vous êtes quelqu’un d’exceptionnel, qui n’a cure des normes sociales, comme lui. A chaque fois qu’il vous donne un conseil, il l’assortit d’un regard un peu désabusé qui signifie : moi, j’ai fait des erreurs plus jeune, j’ai été fou, j’ai brûlé la vie ; et maintenant je sais, je comprends la vie, et je vois déjà où toi, tu en seras dans dix ans.

Ce qui est particulièrement pratique avec les philosophes vieillissants, c’est qu’on n’a aucunement besoin de stratégie si on veut les draguer. Ce sont eux qui font tout le travail, il suffit de les écouter, et quand on en a assez, on leur propose de venir chez soi. On ne va jamais chez eux : ils ne reçoivent pas. C’est parce qu’ils ont peur d’être démasqués, de dévoiler un autre visage de leur personnage. Et aussi, souvent, parce qu’ils ont un peu honte d’habiter dans un petit deux-pièces, meublé de souvenirs tendres et désuets.

Personnellement, j’envisage tout à fait de devenir un philosophe vieillissant, à ceci près que j’espère avoir un plus grand appartement, et aussi ne pas avoir à discuter trop longtemps avant d’aller baiser. Je compte fortement sur ma compétence ès regards lubriques.

Du coup, je couche déjà avec des vieillissants, dans l’espoir que, lorsque ce sera mon tour, je trouverai des jeunes qui auront cet état d’esprit aussi. Il faut faire preuve de solidarité intergénérationnelle dans ce monde égoïste. Et si le vieux, en plus d’être philosophe, est riche, eh bien c’est tout bénèf.

Tableaux | 23.04.2014 - 17 h 39 | 3 COMMENTAIRES
Le corps caverneux

Le corps caverneux, d’ordinaire, désigne quelque chose que les gays vénèrent, idolâtrent, caressent des yeux et des mains jour et nuit : une partie de notre corps qui nous permet de bander. Quelques centimètres carrés qui nous procurent des sensations quasiment divines, au point qu’on nous reproche fréquemment d’avoir une bite à la place du cerveau. Ce qui est absurde, parce que si la taille du cerveau augmentait quand on le flatte, ça se saurait.

Cependant, dans cette Esquisse, le corps caverneux désigne quelque chose de tout à fait inverse, plus proche de la notion d’homme des cavernes : une présence physique imposante, et peu joviale. Le corps caverneux, typiquement, c’est le petit ami d’un de vos potes ; une masse silencieuse qui daigne occasionnellement accompagner son partenaire à l’une de vos soirées. Il est caverneux : silencieux et sombre, pas vraiment hostile, juste caverneux. C’est un garçon plutôt massif, celui que jamais on n’oserait décrire comme un « petit fûté ». On dirait plutôt un bon gars, pour ne pas dire un bon gars de la campagne. Je ne dis pas qu’il vient d’une caverne à la campagne, c’est tout à fait l’inverse : en général, il est urbain, mais manuel, ouvrier ou informaticien ou technicien, quelque chose d’assez solide et qui n’implique pas de beaucoup parler, parce que parler, ce n’est pas son truc.

Il y a des gens dont on se demande pendant un certain temps pourquoi ils ne disent rien. Est-ce qu’ils nous toisent du haut de leur supériorité, et considèrent que nos conversations ne sont que des agrégats de racontars et de clichés (ce qui serait tout à fait faux, bien entendu) ? Est-ce qu’ils sont, au contraire, dotés d’un nombre insuffisant de neurones pour faire autre chose que rester hébétés pendant toute la soirée ? Il faut bien se rendre à l’évidence, il s’agit de quelque chose de bien plus incompréhensible : ils estiment simplement n’avoir rien à dire d’intéressant – ce qui, pour moi, est quelque chose qui dépasse ma capacité d’entendement.

Le corps caverneux sort de son antre régulièrement pour aller travailler, mais assez peu pour voir des gens. Le problème, c’est que les autres, du coup, le voient trop peu en soirée ou au restaurant pour se faire une idée plus juste de lui. Comme, pendant ces rares occasions, il ne parle pas, ça n’aide pas non plus. Comme, enfin, il vient uniquement parce qu’il est en couple avec un ami à vous, on a vite l’impression qu’il est un boulet que votre ami traine de temps à autre pour lui faire prendre l’air. On se prend à espérer, pour l’ami, que son copain caverneux soit un bon coup au lit, sinon on a du mal à comprendre pourquoi ils sont ensemble.

En réalité, ce n’est pas vraiment un bon coup, mais son corps est solide, fort, et dégage un sentiment de stabilité qui a quelque chose de confortable. Chose étonnante, car, pendant les soirées, la plupart des gens se sentent particulièrement mal à l’aise quand ils essaient de lui parler. Mais une fois chez lui, avec son copain, même s’il ne dit toujours rien, sa présence emplit la pièce, et c’est un bon sentiment. Il aime retrouver son antre. En outre, le corps caverneux a appris à vivre en se débrouillant, comme un Robinson urbain, donc il cuisine, fait le ménage, la lessive, les courses. Rien d’exceptionnel, mais de l’ordinaire bien ferme et sécurisé.

C’est comme une bonne grosse table en bois un peu rustique. On peut s’appuyer dessus sans souci, mais c’est plus difficile de venir avec en soirée. Attention toutefois à ne pas trop lui casser les pieds, quand ça tombe, c’est lourd.

Les corps caverneux sont des survivants de l’époque pré-Ikea. Moins adaptés, mais moins jetables.

Traits | 18.04.2014 - 19 h 14 | 0 COMMENTAIRES
A tous ces hommes

A tous ces hommes qui m’ont aimé

Les yeux pleins d’espoir

Une attente certaine d’être comblée

Et finalement déçue

Les bras tendres et tremblant d’attendre la tendresse

La peau frémissant sous mes caresses,

Et entièrement donnés, prisonniers volontaires,

A tous ceux-là

Qui se sont ouverts à moi

Entièrement

Intimement

Qui ont joui d’être pénétrés par moi

Adorables

Et dans le quotidien inconstants

Attentifs, préoccupés parfois et parfois images

De la plus parfaite mansuétude

A tous ces hommes,

Tous,

Nombreux, différents, contraires, tous beaux

De cette attention et de cette liberté de se donner

Un mot pour leurs regards d’après,

La déception, la tristesse, l’amour-propre blessé,

La détestation

Et parfois l’amour encore, et le désir

A tous ces hommes qui m’ont aimé

Je ne sais toujours pas quoi dire

Mais les mots existent quelque part,

Au fond de moi, enchaînés et torturés,

Quelque part, pour dire quelque chose

Qui ressemblerait à un poème.

 

 

Tableaux | 15.04.2014 - 20 h 54 | 10 COMMENTAIRES
Le séropositif barebackeur

Dire qu’on fait du bareback, c’est un peu plus tendance que de dire qu’on baise sans capote ; ça veut dire exactement ça, mais en anglais ça sonne mieux, c’est déculpabilisant. En outre, ça donne l’impression qu’on s’adonne à une pratique terriblement innovante et inconnue du grand public, alors que la très grande majorité des hétéros fait du bareback sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Au passage, si je file la métaphore, je pourrais dire que faire l’amour avec capote, c’est comme faire de la poésie : on essaie d’atteindre l’émotion et les sensations tout en passant par une technique un peu plus élaborée, une sorte de filtre, d’écran – qui retient soit les fluides corporels, soit le sens des mots. Si bien qu’au fond, la capote, c’est de la poésie grand public. Le hic, c’est que plus ou moins tout le monde aime la poésie sur le principe, mais quand il s’agit de passer à la pratique, l’enthousiasme est moindre.

L’enjeu prend une autre ampleur quand on est séropositif, et qu’il y a donc, d’un côté au moins de la capote ou de l’absence de capote, un méchant virus qui ne demande qu’à trouver d’autres terrains de propagation.

Faire du bareback quand on est séropositif, c’est un peu comme sauter en parachute avec quelqu’un et lui annoncer en plein vol qu’en réalité on n’est pas sûr que le parachute va s’ouvrir, mais que c’est super fun justement de ne pas savoir, et de se livrer au destin. Faire du bareback quand on est séropositif et ne pas le dire au partenaire peut même être considéré comme un crime, assimilé à quelque chose comme de l’empoisonnement.

Pourtant, la situation a changé il y a peu, lorsqu’une information déroutante a commencé à circuler : il est moins risqué de faire du bareback quand on est séropo et correctement traité, que quand on ne connaît pas son statut sérologique. Les traitements actuels – les traitements bien ajustés – diminuent tellement la virulence du VIH et son potentiel contaminant, que le risque est ramené à un niveau proche de zéro ; tandis que, chez les personnes qui ne connaissent pas leur statut sérologique, et donc ne sont pas traitées, le risque de contamination si elles sont porteuses du virus est bien plus important. Certains en déduisent donc une conclusion tout à fait inattendue et paradoxale : il serait moins risqué, en soi, de faire du bareback quand on est séropositif (et qu’on le sait, et qu’on est bien traité). Et même, ce serait un des rares avantages du fait d’être séropo.

Cela change pas mal de choses, et tant mieux pour les séropositifs et leurs partenaires : on avance un peu. Certes, cela fait déjà longtemps qu’entre séropos, on baise sans capote, plus ou moins librement ; mais maintenant, la pratique est de plus en plus courante entre partenaires sérodifférents. Et on parle de séroadaptation pour expliquer qu’on adopte des comportements différents en fonction du statut sérologique connu ou supposé du partenaire, ce qui revient à affiner des stratégies de gestion des risques, avec toutefois de fortes incertitudes. Dans ce contexte, il n’est pas inutile de souligner quelque chose qui est, encore aujourd’hui, une certitude : il est de toute façon plus risqué de faire du bareback que de mettre une capote.

En fait, je crois que l’enjeu est là, dans cette idée de risque. On part du principe que tout le monde cherche à courir le moins de risques possible ; mais on se trompe. Le séropositif barebackeur, ou son partenaire, séropositif ou non, peuvent chercher précisément une sensation de risque et non de sécurité. C’est la roulette russe. Défier la mort ou la maladie incurable pour se sentir vivre. J’en ai entendu qui comparaient ça au fait de choisir de fumer, de prendre certaines drogues, de rouler trop vite…

Qui n’a jamais pris sa voiture avec un tout petit verre en trop, en pensant que ça irait bien ? Consommé ou offert certains produits cancérigènes en balayant d’un revers de la main les mises en garde ? Qui ne s’est jamais lancé dans une péripétie un peu dangereuse, en y entraînant quelqu’un de visiblement réticent ? Lequel d’entre nous peut jurer de n’avoir jamais mis en danger la vie d’un autre en connaissance de cause, en imposant sa propre perception du risque ?

Balayons devant notre porte avant de juger. Mais disons quand même, sérieusement, que la vie et la santé, c’est précieux. Et la poésie aussi.

Tableaux | 10.04.2014 - 13 h 38 | 0 COMMENTAIRES
Le pervers narcissique

« Mais non, ce n’est pas ça que je voulais dire, qu’est-ce que tu es susceptible, arrête de prendre la mouche pour un rien… Tu m’as mal compris. Je ne dirais pas des choses comme ça, tu le sais bien, depuis le temps, tu devrais me faire confiance. Et puis, tu sais, ce que j’en dis, c’est pour ton bien ! Je t’aime profondément, mais qui aime bien châtie bien, non ?… Je veux dire… Tu es quelqu’un de formidable, mais voilà, parfois tu as ce petit défaut, ce n’est pas grave, mais voilà, il faut que tu acceptes qu’on te le dise… Moi, c’est pour ton bien que je te le dis, je t’assure, ce n’est pas pour moi. Tu devrais juste faire un petit effort, c’est normal, non ? Dans un couple, les deux doivent faire des efforts. Tu sais, moi j’en ai fait, hein. Tu ne me crois pas ? Si ? Voilà, c’est ça. Maintenant, c’est à toi de faire un peu d’efforts. Mais oui, je sais que tu en as déjà fait ; mais bon, ce n’est pas tout à fait assez, mon amour… Oui, c’est la bonne direction, mais il faut en faire un peu plus, si tu veux que ça se passe bien entre nous. Moi j’en ai fait, des efforts ! De gros efforts, tu sais ! Tu sais ce que ça m’a coûté, hein, tu le sais, non ? Par contre, toi, eh bien… oui, voilà, c’est mieux, je suis d’accord avec ça, c’est comme ça qu’il faut réagir, c’est bien ! Comme ça on peut continuer. Tu vois, ce n’était pas si dur ! Allons, allons, viens ici, mon amour, viens dans mes bras. Tu vois, je t’aime, il suffit que tu fasses un petit effort sur toi-même, et on s’y retrouve, non ? Tu vois, tu exagères toujours. Il faut aussi que tu prennes conscience que moi, je ne peux pas tout accepter, hein… c’est normal, j’ai mes limites… Et toi, parfois, tu es trop… tu ne penses pas aux conséquences, tu vois ce que je veux dire ? Bon allez, on arrête d’en parler, maintenant, sois tranquille mon amour, je ne t’en veux pas. D’accord ? Tu vois, ce n’était pas si compliqué… On revient à la raison, hein… C’est bien… Allez, et si tu allais me faire un bon petit plat pour te faire pardonner ? »

Tableaux | 07.04.2014 - 18 h 37 | 1 COMMENTAIRES
Le doux rêveur

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur… J’ai testé pour vous : il y a des gays qui craquent automatiquement, façon Pavlov, quand on leur dit une phrase gentille ou un poème. Un mot gentil, et hop, ils fondent. Un alexandrin, et leur cœur s’ouvre. Si possible, préférez un vers d’Aragon ou d’Eluard ; mais si vous n’en avez pas à disposition, une mièvrerie façon « je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi gentil que toi », ça marche aussi très bien. La gentillesse est un facteur méconnu d’attirance sexuelle. Ajoutez une pincée de beauté lyrique, et c’est plié. Bien sûr, on aurait tendance à croire que dans ce monde cynique et terre à terre, les gens sont blasés : c’est souvent vrai, mais parfois c’est l’effet inverse qui se produit, et la poésie marche d’autant plus qu’elle est devenue un argument de vente plutôt rare, un peu dix-neuvième siècle, face auquel les cœurs sensibles sont moins immunisés qu’avant.

Moi qui fonds plus vite qu’un cœur d’artichaut bien tendre, je vous le confirme. Par exemple, prenez quelqu’un dont tout le monde s’accorde à dire que c’est un connard fini, un enfoiré affectif, et/ou un mauvais coup. Eh bien, s’il me dit, à un moment de la soirée, que, « au fond, toi, tu es un doux rêveur, c’est plutôt mignon », je le crois à 100% et me dit que somme toute il n’est pas perdu pour l’humanité, il a une certaine sensibilité, voire on pourrait tout à fait imaginer de coucher avec.

Alors bien sûr, il faut le dire avec un certain tact, une certaine attitude. La phrase gentille avec l’haleine hyperalcoolisée et interrompue par un petit hoquet malodorant, par exemple, ça ne marche pas du tout.

Le doux rêveur n’est pas forcément complètement et inexorablement naïf. Il a simplement, disons, tendance à trouver de bonnes excuses à tout ce qui bouge et parle. L’humanité, pour lui, consiste en un ensemble de personnes formidablement sensibles et délicates, dont certaines se surprotègent et utilisent l’agressivité comme moyen de défense. Elles attaquent parce qu’elles ont beaucoup souffert dans la vie, il faut donc leur pardonner. Ca n’a rien de biblique (d’ailleurs le doux rêveur n’est pas religieux, il accepte juste que d’autres le soient, certains esprits sont plus faibles, voilà tout). Non, pour lui, croire en l’humanité, c’est plutôt une sorte de nécessité vitale. S’il n’y croit plus, il n’a plus de raison de construire sa vie sur un socle de sensibilité et de tendresse.

Clairement, il faut avoir eu pas mal de chance dans la vie, ou bien être relativement aveugle, pour continuer son bonhomme de chemin en restant un doux rêveur, tant la société fournit sans discontinuer de raisons pour devenir cynique, mauvais, égoïste, désespéré, dépressif, ou autre. A moins que… et si le doux rêveur n’était pas si idiot ? Et s’il n’était pas si fragile ? N’est-ce pas lui qui continue à sourire et à trouver des motifs pour aller de l’avant quand il vient de se faire larguer ? A-t-il tort de trouver magnifiques de mièvres paysages de coucher de soleil, ou des images d’animaux sauvages dans un documentaire sur Planète ? On le retrouve plutôt pragmatique lorsqu’il s’agit d’aller voter ; il a fait des études, il a un métier solide ; il sait bien qu’il ne réussit pas tout, mais ce qu’il réussit, il s’en contente : peut-on le lui reprocher ? N’est-on pas, quelque part, un peu jaloux de sa capacité à croire et à avancer ?

Je tente une hypothèse : beaucoup, beaucoup de gays sont de doux rêveurs au fond, mais la majorité n’ose pas en faire étalage. Je sais que ce que je dis rappelle le cliché « les homos sont plus sensibles » mais est-ce si faux que cela ? Bien sûr, c’est une généralité. Mais ne peut-on pas y croire un peu ? Plus sensibles, au sens où nous avons dû faire plus attention dans notre enfance et adolescence, nous avons dû être plus attentifs, aussi bien pour nous protéger que pour savoir qui nous étions. Psychologie de comptoir ? Et pourtant, on recherche bien chez d’autres hommes une forme de protection, parce qu’on a envie de pouvoir se laisser aller… ?

Je vois quand même un défaut au doux rêveur (le vrai, celui qui assume, le doux rêveur total), et de taille. Il ne sait pas gérer le conflit. Il est homme de compromis, de juste milieu. Or, on ne peut pas trouver des excuses à tout. Comme dirait Stéphane Hessel, même si c’est un peu galvaudé, c’est une grande et nécessaire qualité que de savoir s’indigner.

Et aussi, s’il vous plaît, il faut arrêter de dire « je ne suis pas trop sûr, je n’aime pas trop » et dire franchement « je déteste ». Vous verrez, ça vous aidera aussi pour ne pas vous retrouver un matin dans le lit d’un inconnu repoussant que vous n’auriez pas repoussé – j’ai testé aussi.