La bannière doit faire 1005 x 239 pixels

Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 29.05.2014 - 16 h 33 | 0 COMMENTAIRES
La gym queen

Un de mes amis, qu’on peut raisonnablement décrire comme une gym queen, m’a dit récemment : mais pourquoi n’as-tu pas encore fait un portrait sur moi ? Il faut dire qu’il est un rien égocentrique – trait que je serais bien déraisonnable de lui reprocher, de même que l’hôpital est solidaire de la charité. En tout cas ça doit bien être le seul de mes amis qui a envie d’apparaître dans ces Esquisses.

Je lui rétorque que je n’y connais rien, et qu’il m’arrive encore, quand il revient de son body attack, de lui demander si « c’était sympa, ton powerpoint ? » Mais il insiste. Il me donne même des conseils : « écoute, tu n’as qu’à dire un truc du style : plus je perds mes cheveux, plus je prends des biceps. Et vice versa ». C’est assez vrai, d’ailleurs. Ses pecs sont gonflés comme des bouées, et ça marche, puisqu’on ne regarde plus que ça, et qu’on en oublie du coup la calvitie bien avancée. C’est évidemment un prétexte fallacieux, puisque de toute façon, dans le monde gay, plus c’est chauve, plus c’est sexy. Remarquons toutefois que l’image Monsieur Propre est un peu dépassée, on est plus proche aujourd’hui du Monsieur En sueur avec odeurs incluses.

Bref, Miss Muscle a envie de se faire tirer le portrait. Il me dit aussi : tu sais, si on va en salle de sport, c’est pour se montrer au moins autant que pour se sculpter un corps de rêve. Ca va ensemble. Ca ne sert à rien d’avoir un corps de rêve si on ne l’exhibe pas (comment ne pas être d’accord ?). Et puis, ajoute-t-il, on fait des rencontres intéressantes.

Je n’en doute pas une seconde, mais l’argument ne me fait pas tellement effet. On fait des rencontres intéressantes aussi dans les saunas ; et là, c’est sombre, tout le monde se fiche de votre crevettitude ou de vos vergetures inélégantes. Pas besoin de passer des heures sur un vélo qui n’avance pas, ou sur un rameur sans le paysage de lac bordé de montagnes enneigées qui va avec (si si, je suis un romantique).

Ceci étant, dernièrement, j’ai constaté avec un effroi péniblement maîtrisé que les ravages de l’âge commençaient à tendancieusement affaisser ma peau. Or, premièrement, les crèmes enrichissantes, hydratantes, fortifiantes, restructurantes, etc., sont des cache-misère tout à fait acceptables, mais elles ne sont pas toutes puissantes : à l’impossible nul onguent n’est tenu, et la ride est résiliente, comme chacun sait, comme une mauvaise herbe, on a beau tenter de l’éliminer, elle revient systématiquement vous fissurer la façade. Deuxièmement, la chirurgie esthétique ne constitue pas non plus une solution miracle. Non seulement c’est scandaleusement cher, mais si on s’y met avant cinquante ans, il convient de le faire en toute discrétion, et la discrétion, vous en conviendrez, n’est pas mon fort. Ce qui m’a amené à une véritable révélation, et à un autre regard sur les gym queens (souvent vieillissantes) : pour retendre sa peau, il suffit de se muscler, et ça la fait gonfler par en-dessous. Un peu comme quand on gonfle un ballon de baudruche, qui de tout fripé devient luisant et tout en formes magnifiquement tendues. La gym queen a donc trouvé une solution durable et naturelle (si on fait exception de la quantité astronomique de produits pharmaceutiques ingérés quotidiennement, bien entendu) à la détérioration inexorable du capital peau.

Bien sûr, une fois qu’on est rentré dans cette spirale, il n’y a pas de retour possible. Si on arrête la musculation, en un mois on prend la forme d’un gant de toilette, ou, pire, d’un ensemble de gants de toilette.

J’ai dit tout cela à ma copine musculeuse. Elle m’a répondu que c’était évident, mais que c’était une question de rétrocalendrier, et qu’il fallait contempler the big picture. Ca aide à tenir jusqu’à l’âge où la chirurgie devient une solution acceptable. Et ensuite, on émigre à Palm Springs.

En somme, être une gym queen, c’est un parcours de vie.

Processus | 08.05.2014 - 23 h 45 | 3 COMMENTAIRES
Le retour lavabo

Les retours de soirées trop arrosées sont des sources inépuisables d’enrichissement moral (« j’arrête l’alcool demain »), et de renouvellement d’arsenal comique (dix ans après, on raconte encore l’épisode, évidemment revisité). La plupart du temps, ce n’est pas réservé au monde gay, et les hétéros sont également très inventifs en la matière. Mais ce qui caractérise peut-être un peu plus les gays, c’est une particulière constance, autrement dit un attachement profond et persistant à ces dynamiques de vie. Le binôme soirée + retour lavabo est une période relativement transitoire en monde hétéro, beaucoup plus durable chez les gays. Peut-être que nous continuons à sortir plus longtemps, et peut-être que nous avons besoin de plus en plus d’alcool pour survivre dans ce monde inique et impitoyable. Ou peut-être que notre tempérament, fidèle et conservateur, nous pousse à la constance en matière de rituels de soirée. Ou encore, nous n’avons pas énormément d’enfants à la maison, qui feraient office de surmoi, gendarme veillant au bon respect d’une limite d’alcoolisation raisonnable. Ou peut-être, encore, sommes-nous plus sensibles au marketing permanent d’éclosions de nouvelles soirées, nouvelles tendances, nouveaux cocktails, nouvelles conquêtes. Au fond, nous sommes des adeptes de la continuité dans la discontinuité ! Nous poursuivons un idéal de constance et de tempérance en rentrant toujours ivres morts quelque soit la soirée, et quelque soit la nouvelle tendance mise en œuvre dans le marketing urbain dont nous sommes, paraît-il, les prescripteurs.

L’avantage, je disais donc, c’est que cela abonde le vivier d’anecdotes comiques dont les conversations entre groupes de pédés sont principalement constituées, ou plutôt dont elles constituent le mortier, si on veut considérer que les opinions sérieuses en sont les briques.

Ce que j’appelle retour lavabo, c’est le processus suivant. Un soir, je ramène à la maison un ami trop imbibé pour rentrer seul chez lui. Je prépare rapidement son lit. Puis je me rends compte qu’il a disparu. Je le retrouve vautré sur (ou plutôt dans) le lavabo de la cuisine. Apitoyé, je lui dis « viens, je t’amène dans la salle de bain, ce sera mieux, quand même ». Mais lui, sans bouger d’un pouce, voix trainante et râpeuse : « non… je suis bien, là… » Petit détail, il a la cinquantaine bien trempée (c’est le cas de le dire). Peut-être que le retour lavabo aide à faire revivre ses jeunes années.

Sinon, il y a aussi le fait de s’endormir dans le bus de nuit, et de se réveiller dans une banlieue absolument inconnue. Alors, on panique pendant quelques minutes – grand moment de solitude. Pour un gay, plus on est loin du centre, plus on panique. On a pratiquement l’impression (affreuse) d’être hors d’atteinte d’une antenne de téléphone portable. Si on a encore son téléphone portable.

Il y a aussi les anecdotes qui prennent toute leur saveur le lendemain. Par exemple, prendre le métro avec des potes de beuverie, pour rentrer de soirée (le premier métro) ou pour sortir ailleurs (le dernier métro) ; au premier tournant un peu brusque de la rame de métro, s’éclater par terre. Etre mort de rire (et les potes aussi). Le lendemain, avoir très mal, et des hématomes inesthétiques à des endroits inavouables.

Plus classiquement, un matin, ne pas se souvenir du tout, mais alors pas du tout, de comment on est rentré la veille. Croiser dans l’escalier les regards de ses voisins et y lire des envies de meurtre. Essayer désespérément de se rappeler comment on faisait, quand on était jeune, pour disparaître lors des moments de grand embarras.

Se réveiller un matin dans sa chambre et trouver que ça empeste. Une odeur vraiment pestilentielle, d’alcool, de sueur, de fatigue, de tabac, de fringues humides. Mettre trois bonnes minutes à se rendre compte que l’odeur, c’est soi-même. Espérer fortement, très fortement, que le bruit qui provient de la douche témoigne de la présence d’un ami, bonne âme, et non d’un inconnu pêché on ne se rappelle plus où. Savoir au fond de soi que cette espérance est vaine.

Découvrir sur Facebook des photos de la soirée de la veille. Tiens, je suis allé là. Tiens, je ne me souviens plus de m’être mis torse nu. Ah, mais là, qui est ce garçon qui me tient par la taille ? Ah, et là, celui qui me… Ah, tiens, ma mère a liké.

C’est comme je le disais au début : une source inépuisable d’enrichissement moral.