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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 11.07.2014 - 11 h 11 | 0 COMMENTAIRES
Le mec paumé

Ma vieille tante Mauricette me l’avait bien dit : où va-t-on, je vous le demande, par les temps qui courent ? Il n’y a plus de saison, les hommes s’habillent comme des femmes, et les invertis peuvent avoir des enfants. Ma foi, rien n’est plus comme avant, d’ailleurs les gens n’ont plus de savoir-vivre. Je n’ose lui répondre que moi aussi je rêve de revenir au temps des lavoirs et des uniformes, à ce temps où l’on pouvait aller se faire trousser dans les champs à la même heure tous les jours sans que personne du village n’y trouve rien à redire.

Mais au fond, elle a un peu raison : où va-t-on désormais ? On est tous un peu paumés. D’après mes cousins très catholiques, c’est à cause de mai 68, des cadres et des repères qui ont été mis en miettes, et de la gauche. Rien ne va plus dans ce monde à cause de quelques jeunes Français qui se sont mis en tête de baiser librement et d’écouter de la musique américaine.

Il y a sûrement une petite confusion tout à fait bienvenue entre perte de repères et gain de liberté. Certains préfèrent être sur une route bien ferme et droite, même s’ils ne l’ont pas choisie. D’autres préfèrent se retrouver au milieu d’un vaste marécage, sans avoir la moindre idée de la direction à prendre – mais en ayant toute liberté de décision.

Les gays du marécage aperçoivent de temps à autre un chemin un peu mieux tracé, et certains essaient de le rejoindre. Parfois, ils n’osent pas s’écarter de la route toute droite et toute bétonnée, et marchent dans la boue, mais parallèlement à la jolie route, et le moins loin possible. C’est par exemple lorsqu’ils essaient de revendiquer une virilité normale, malgré leur homosexualité. Cela se repère facilement : il y a un moment où vous entendez la phrase « je n’ai rien contre les follasses, mais bon, c’est pas mon truc. » La logique du message étant : « regardez bien, malgré mon homosexualité, je suis un vrai homme ». La justification est enfantine, et assez peu aimable pour les autres gays, rejetés de l’autre côté de la frontière de l’acceptabilité. Mais nul besoin de s’appeler Freud pour soupçonner un mal-être, une angoisse, voire une variation simple de l’injonction contradictoire habituelle : aime les hommes si tu préfères, mais n’oublie pas que tu es avant tout un homme tel que la société le définit. Trouve tes propres repères, mais n’essaie même pas de supprimer tous ceux que la société et ta famille t’ont inculqués. Prends ta propre route, mais ne perds pas de vue la jolie route bétonnée. Sois toi-même, mais pas complètement. C’est un gay qui n’ose pas se perdre ; qui n’ose pas lâcher la main de sa maman, restée sur la route.

J’essaie de dire ces mots sans acrimonie. Il est difficile d’oser se perdre. C’est pour cette raison, au fond, que j’ai voulu écrire ces Esquisses Galantes : comme hommage aux mecs paumés, à tous ceux qui osent se perdre.

Celui qui se noie tous les soirs dans un déluge social de bière. Celui qui cherche, activement, et passivement, et tout le temps, sans relâche, le partenaire sexuel parfait. Le queer ; le/la sans étiquette ; le rebelle permanent. Celui qui change de visage plusieurs fois par jour, celui dont la première pensée au réveil est de se mettre des paillettes sur les joues et du scintillant dans sa vie. Celui qui se donne une apparence socio-économique impeccable, et n’a pas la moindre idée du sens de son existence. Ou encore, le narcissique satisfait, par exemple celui qui écrit un blog où il se met en scène sous forme de tableaux. Celui-là, à se diffuser ainsi, se dilue dans les autres, se parsème au vent, s’éparpille au monde. Ca peut être aussi le misogyne, celui qui a peur, se construit des haines, confond les émotions. Celui qui essaie tout, ou qui revendique tout, l’omnivore, l’omnisexuel. Celui qui se love dans la tendresse des autres, le petit ours brun, souhaitant au plus profond de lui échapper au monde – un peu. Il y a aussi tous ceux qui se laissent voguer au rythme, effréné, des modes, des flux, des réseaux ; ceux qui s’enthousiasment et se passionnent par procuration, ceux qui vivent par et pour les évolutions technologiques, les séries télévisées, les jeux vidéo, les drogues, le sport… Le joyeux distrait, la courtisane fragile, le catholique syncrétique, la figue mûre, l’esclave, le quarantenaire blasé, le dépressif multipsy, le doux rêveur…

Oui, c’est un inventaire à la Prévert, comme on dit : un kaléidoscope chaotique de personnalités perdues, çà et là, dans un long marécage dont ils sont les héros. Des insectes perdus sur un immense plateau rocheux, ou bourdonnant dans le vent ; des poussières voletant dans la lumière.

Les personnes qui se perdent sont la poésie du monde.

Processus | 05.07.2014 - 19 h 32 | 0 COMMENTAIRES
Le discours imaginaire (Bridget Jones)

Bridget Jones, aujourd’hui, tout le monde a oublié. Allons, un petit effort de mémoire : c’était cette fille un peu paumée dans la vie et surtout en amour, qui passait son temps à écrire à son journal intime et à émettre des sourires niais en direction des garçons qui lui plaisaient (un seul à la fois, je précise ; c’était tout de même assez moralisant). Si ça vous rappelle votre propre expérience, c’est normal, c’est une phase assez répandue dans la post-adolescence, celle-ci durant trois à quatre fois plus longtemps chez les gays que chez les hétéros.

Cette phase se traduit parfois par des fiançailles à répétition, assorties de discours enflammés. « Non, mais là, je t’assure, c’est différent, c’est sûr. Ce que je ressens, ce n’est pas du tout la même chose qu’avec ceux d’avant, c’est vraiment quelque chose d’incroyable. Ce mec, c’est le bon ! Ca se passe super bien, on parle de tout, et puis le cul avec lui c’est génial… » Evidemment, quelques jours plus tard : « Ah non avec lui c’est fini, c’était un petit truc comme ça, rien de spécial. » ou « il m’a déchiré le cœur » (mais son cœur a été déchiré une bonne quinzaine de fois en une année). Parfois, c’est un peu plus long, surtout quand on est une Bridget Jones obstinée, persistant à croire à l’accessibilité du bonheur (mais bon, surtout pour les autres). Il semble y avoir une petite différence entre les Bridget Jones de sexe féminin et les gays, allez savoir pourquoi, chez les filles ça se traduit par un physique relativement bien en chair, chez les gays c’est plutôt le type anorexique. A chacun ses compulsions.

Ceci étant, il me semble que l’explosion de la drague via réseaux sociaux, sur Iphones ou assimilés, a porté un coup quasi fatal à la bridgetjonisation des homosexuels. Parce que, d’une part, la drague est devenue un processus accéléré fondé sur un zapping méthodique ; or il faut du temps pour qu’un discours imaginaire s’élabore, un fantasme dirigé vers une personne en particulier. Et, d’autre part, l’écran atténue considérablement la fonction cœur d’artichaut (au profit du cul d’artichaut). C’est peut-être l’avantage des réseaux sociaux, ils ont le mérite de ne pas placer midi à quatorze heures, d’appeler un chat un chat, bref de ne pas créer l’illusion romantique qui, quoi qu’on en dise, demeure indispensable au processus d’innamoramento, comme dirait l’autre.

Heureusement, Bridget Jones ne se laisse pas enterrer si facilement. Il reste encore des gays qui préfèrent se prendre la tête pendant des heures sur le sens d’une conjonction dans un sms, ou d’une intonation lors d’un coup de fil. « Mais qu’est-ce qu’il a bien pu vouloir dire par là ? Est-ce que je lui demande ? Mais si je lui écris, ça va l’agacer… En même temps, si je l’ai mal compris, que va-t-il se passer ? » et ainsi de suite pendant des heures, des jours, des semaines…

Je me souviens avec émotion de ma (longue) phase Bridget Jones. Si un garçon ne me rappelait pas : « peut-être qu’il a perdu mon numéro ? Ou qu’il s’est fait voler son téléphone ? Ou qu’il est tombé dans une embuscade et qu’il est à l’hôpital ? Ou qu’il a d’urgence dû partir en Nouvelle-Calédonie ? », l’idée que ce garçon ne me rappelle pas parce qu’il n’en a simplement pas envie étant inimaginable, c’est à dire pas suffisamment élaborée pour constituer la base d’un discours imaginaire digne de ce nom. Si un garçon me disait « je n’ai pas le temps de te voir », je comprenais qu’il avait envie de me voir mais que le monde s’était ligué contre nous, alors qu’aujourd’hui je n’ai plus besoin de traducteur pour saisir le sous-entendu (à peine sous-entendu). Si un garçon me disait « écoute, je n’ai pas la moindre envie de sortir avec toi, tu n’es pas du tout mon type, alors laisse tomber » tout en posant sa main sur mon bras, je ne retenais que sa main sur mon bras et je n’avais pas le moindre souvenir de ce qu’il avait pu dire. C’était la belle époque : bien sûr, on passe pour des naïfs, des simplets, des emmerdeurs, d’insupportables fleurs bleues ; mais le cœur bat presque tout le temps ! On ne s’ennuie jamais, on couche assez souvent, et on voit le monde comme un vivier sans cesse renouvelé d’émotions et d’horizons lumineux. Il y a bien quelques périodes de larmes et d’auto-apitoiement, mais le principe de la Bridget Jones est une espèce d’éternel retour d’un absurde optimisme.

Certes, on est un peu « prise de tête » et émotionnellement instable ; il faut alors bien choisir ses amis, et éviter au maximum les journaux intimes, petits films entre potes, etc., qui constitueront sans le moindre doute des dossiers sensibles – et votre plus grande honte pour pas mal d’années. N’écrivez surtout pas de blog si vous êtes dans cette phase là, ou, du moins, n’avouez jamais que vous l’avez fait. Sinon le blog que vous écrirez plus tard, qui sera cynique et qui parlera de cul, perdra toute crédibilité.