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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Processus | 25.09.2014 - 18 h 24 | 0 COMMENTAIRES
Lady Tata

Lady Tata, c’est une sorte de déesse évanescente du self-marketing, aux réincarnations multiples. Les envieux diront que c’est le cliché du gay qui aime se travestir en femme, mais à la vérité, c’est beaucoup plus que cela. Lady Tata, c’est l’expression de notre grain de folie intérieur, notre mysterious insider ; notre alter ega, qui apparaît de temps à autre – toujours lors de soirées bien arrosées –, qui s’extrait des inhibitions morales, et nage dans l’absurdité tout autant que dans le mascara.

Elle naît de façon très simple : vous mettez une perruque et vous vous comportez en star. En pratique, vous arrivez à la soirée en toisant tout le monde du haut de vos talons Tour Eiffel, puis, au fur et à mesure que la soirée avance, vous vous abaissez : ce sont d’abord les talons qui disparaissent, puis les quarante centimètres de coiffe, puis l’équilibre, enfin la dignité ; pour finir à quatre pattes devant un garçon quelconque, voire vautrée sur le sol dans des vapeurs d’alcool et de tabac froid.

Lady Tata sombre régulièrement dans l’oubli, plus souvent même que dans la déchéance. Bien qu’elle soit irremplaçable, elle est parfois remplacée, ou remise dans son placard, par tel ou tel autre personnage plus ou moins excentrique. Par exemple, elle préfère mourir (une quinzième ou seizième fois) que d’aller à une soirée spéciale Super-héros, et d’être obligée de porter du lycra.

Personnellement, ma Lady Tata est morte un paquet de fois ; la plupart du temps, c’était de honte, suite à un karaoké jugé désopilant sur le moment, mais qui ne supportait pas le visionnage rétroactif des vidéos de la soirée. D’autres fois, elle mourait d’ennui : toutes ces soirées clonées, aux conversations prévisibles, so boring, pas du niveau d’une star interrégionale. Elle est morte une ou deux fois d’une overdose de joie : son public l’avait ovationnée, sa tenue était irréprochable, elle était à son apogée, c’était le moment de quitter la scène par le grand portail Liberty. Une autre fois, Lady Tata est morte congelée dans les glaces de l’Antarctique au cours d’une tournée mondiale (du verglas dans une rue parisienne, en fait). Elle a ressuscité peu de temps après, grâce au réchauffement climatique (c’est-à-dire au retour des soirées de printemps). D’ailleurs, à chaque fois, elle ressuscite de manière inattendue, à l’occasion d’une grosse soirée où répondent présentes de nombreuses autres Ladies Tata, affublées de coiffes spectaculaires et de noms à rallonge. Je veux rendre ici hommage à ma chère Amanda Bear, à Julie Pétrie, à Nicki Ménage, à ma cousine Chrysanthema Van Klass (qui vient de Tokyo, en banlieue), à Christine Louboutin, à Catherine, à Mademoiselle E., et à toutes les autres qui ont croisé mon chemin, ou l’ont snobé de manière éclatante, en authentiques stars du chaud business.

Globalement, le monde gay est empli de Ladies Tata qui ne demandent qu’à sortir du placard et à s’exhiber. Ce sont les petites sœurettes, moins techniques et moins pérennes, des drag queens. Elle sont issues d’un monde décentralisé, où la faculté d’être une star n’est plus réservée à une élite, où chacune peut faire valider son make-up par un millier de followers en extase, et où tout un tas de Ladies Tata en herbe viennent concurrencer les vieilles rombières de la place, qui toutefois perdent moins facilement leurs talons et leur contenance. Ce sont les pré-adolescentes de la drag queen attitude. Comme disent les membres des jurys de télé-crochets, elles ont un univers ; ce qui revient à dire qu’elles n’ont pas de technique, mais qu’elles sont rigolotes, donc ça va.

En matière de drague en revanche, la stratégie d’une Lady Tata est assez élaborée, et se décline en plusieurs temporalités. Tout d’abord, elle drague avec talon et perruque, de manière absolument scandaleuse et sans une once de succès possible, mais avec impudence, ce qui lui permet de tester la marchandise (la qualité intellectuelle et la qualité du paquet). Une fois la cible bien identifiée et le test de quotient sexuel réussi, Lady Tata passe à la phase deux, c’est-à-dire qu’elle essaie de faire rire sa target, et accessoirement de retenir son prénom, en le notant discrètement sur sa cuisse, histoire de repérer la personne en question sur Facebook le lendemain. Ensuite, phase trois, on change de temporalité et d’univers ; Lady Tata meurt, et le corps hôte, une fois la gueule de bois passée, découvre un numéro ou un prénom sur sa cuisse. Il part alors à l’attaque, en révélant à la cible que dans la vie réelle, il est banquier ou ingénieur ou prof, bref qu’il a un métier, un costume, de l’argent, un appartement, tous les attributs du quasi hétérosexuel. La cible est alors époustouflée par cette combinaison exceptionnelle de normalité intégrée et de liberté totale, et elle fond, craque, cède, en quelques messages bien sentis ; c’est alors que naît un amour inconditionnel. (bon, évidemment, tout ça ne marche presque jamais, mais c’est agréable de rêver un peu de temps à autre).

Ma Lady Tata personnelle a essayé le transgenre, une ou deux fois : elle est devenue Lord Tata. Mais ça n’a pas fonctionné, les gens ne comprennent rien, ce n’est pourtant pas compliqué, la réincarnation travestie d’un personnage virtuel transgenre à tendance évanescente. En fait, comme je le disais au début, le self-marketing suppose de s’en tenir à quelques éléments très basiques : une perruque, une attitude, de l’alcool.

Tout ça se solde assez souvent par des désastres émotionnels et esthétiques, mais, d’un autre côté, ça crée des liens. C’est la fameuse solidarité gay : on se ramasse toutes les unes les autres. On se ramasse toutes, mais ensemble.

Processus | 22.09.2014 - 15 h 20 | 0 COMMENTAIRES
Le sport en asso LGBT

Faire du sport dans une association sportive LGBT, quand on est gay, est assez systématiquement taxé de communautarisme. A mon avis, c’est parce qu’on croit que ça baise comme des lapins dans les vestiaires et sous les douches ; et du coup, il y a des jaloux, et ça critique dans tous les sens, comme toujours quand on croit être injustement exclus d’un truc génial.

Par exemple, ma grand-mère va, tous les jeudis, à son club de bridge. Elle y rejoint ses copines – uniquement des femmes, blanches, âgées, financièrement aisées. Mais comme personne n’imagine qu’elles s’adonnent à de délicieuses partouzes endiablées, personne ne leur en tient rancune, et personne n’a envie de rejoindre leur cercle fermé, à part d’autre femmes blanches âgées financièrement aisées.

En outre, certains imaginent que les assos de sport LGBT sont un éblouissant défilé de garçons jeunes et sculptés comme des statues, ou de lesbiennes athlétiques ; alors qu’en réalité, on y trouve de tous les âges et de toutes les beautés (façon de parler, hein…), de tous les genres et sexualités, des valides et des handicapés, j’y ai même croisé une fois une personne qui était née dans la Creuse. Comme il y a assez peu d’assos et qu’on traverse donc toute la ville pour y aller, ça regroupe des personnes de tous quartiers, toutes origines, tous niveaux de vie. Bref, c’est plutôt une sorte de cour des miracles, assez loin de l’imaginaire Calvin Klein ou Cadinot, la preuve, j’en fais partie.

D’autres visualisent un troupeau de follasses bruyantes, courant après un ballon sans jamais l’attraper, ou s’ébattant dans l’eau avec style et glamour plus qu’avec puissance et rapidité. C’est une logique particulièrement bancale : d’abord parce qu’on peut parfaitement être glamour et puissant, bruyant et rapide ; ensuite parce que, honnêtement, who cares ? Où est le problème ?

En réalité, l’existence des associations sportives étiquetées LGBT souligne, plus qu’autre chose, la normativité des autres clubs sportifs, et c’est un rappel un peu désagréable pour la plupart des gens, surtout pour les hétérosexuels, qui sont renvoyés à leur hétérosexualité, ce qui est quand même dérangeant, mais je vous rassure, avec le temps on finit par accepter d’être qui on est, et surtout d’être dans la même catégorie que les autres hétérosexuels.

Evidemment, les associations sportives LGBT sont aussi un lieu de rencontre ; au même titre que les clubs d’activités diverses de la vie hétérosexuelle ordinaire, club d’astronomie, d’équitation, de couture, de latin, de musique baroque, de distribution de repas aux pauvres, etc. ; ni plus ni moins. Bon, d’accord, quand même un peu plus que moins. Parce que, pour le gay moyen, c’est un poil plus romantique de rencontrer quelqu’un dans un club d’amis sportifs que sur certains réseaux sociaux ou dans certains lieux humides de la nuit. En outre les statistiques ne mentent pas : en termes de production érotique brute à parité de temps passé à chercher, l’association sportive LGBT est bien plus rentable que les réseaux sociaux virtuels, particulièrement chronophages. Certaines associations sportives multiplient d’ailleurs ce taux de manière très avantageuse en s’exportant ponctuellement à l’étranger, à l’occasion de tournois divers. C’est très primitif : les hommes s’affrontent lors de compétitions, et à la fin il y en a qui se font baiser. C’est l’histoire de l’humanité.

Comme je le disais au début : les envieux croient toujours que dans ces assos, on ne fait que baiser dans les vestiaires et sous les douches. Alors qu’en réalité, d’une part on y fait vraiment du sport, aussi incroyable que cela puisse paraître ; et d’autre part, on baise aussi ailleurs, parce que le carrelage des gymnases parisiens, merci bien, mais j’ai ma dignité…

Tableaux | 09.09.2014 - 19 h 20 | 0 COMMENTAIRES
Le prétendu littéraire (l’auteur gay)

L’auteur gay, comme tout bon prétendu littéraire, se doit d’être insomniaque. Il se réveille la nuit parce que son cerveau mouline (c’est ce qu’il raconte ; en réalité il est paranoïaque, ou bien il ne supporte plus la télé de son voisin), il écrit à la faible lumière d’une lampe de chevet des années 30 (qui provient en fait d’Ikea), sans se rendre compte de l’heure qui tourne, il est absorbé, il est passionné. Quelques heures plus tard, le jour venu, il efface à peu près tout ce qu’il a écrit la nuit (parce que c’est nul). De toute façon, l’important, c’est qu’il ait des cernes : pour son entourage cela signifie qu’il est torturé et/ou qu’il bosse et/ou qu’il baise. Quand on est gay, ce sont les seules bonnes excuses pour avoir des valises sous les yeux.

Il est également nul en maths, du moins c’est ce qu’il veut faire croire : car on pense toujours qu’un bon littéraire doit être nul en maths. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas bronché lorsque mon éditeur m’a dit : finalement, on ne va pas couper la moitié de ton texte, seulement les trois cinquièmes. Merci, ai-je dit, ça me touche, ça me fait plaisir de voir que mon talent est reconnu.

C’est aussi un faux modeste. D’ailleurs, pour être tout à fait honnête, je suis extrêmement gêné de parler de moi dans ce petit mot introductif, vu que tous les autres textes parlent déjà de moi. N’est-ce pas la petite goutte qui fait déborder le vase égocentrique ? Heureusement, il y a de bonnes chances pour que toi, lecteur, tu croies que je parle de toi dans mes textes. Après tout, homo, ça veut dire le même, et du même à soi, c’est du pareil au même, donc c’est mathématique, si je parle de moi, c’est que je parle de mon lecteur, et vice versa. C’est tout de même un peu vrai d’ailleurs : je me suis inspiré de quelques modèles environnants. J’ai cueilli ce que j’ai trouvé autour de moi, et je l’ai juste un peu réarrangé, comme les Japonaises qui s’adonnent à l’ikebana, cet art de disposer les fleurs en bouquet sur fond de notes de musique solitaires au bord d’un lac embrumé. La littérature est peut-être simplement affaire de disposition des mots et des idées ; du marketing, en d’autres termes.

On ne reconnaît pas seulement le prétendu littéraire à la maigreur de son talent, mais aussi à son ennuyeuse ténacité. L’auteur gay, dans sa jeunesse, s’est essayé à la grande littérature : le roman. Il a fort judicieusement mis fin à l’expérience après avoir écrit une trentaine de pages, dont un de ses amis les plus proches lui a dit que c’était « pas mal, dans le fond ». Il a écrit de la poésie, a envoyé un recueil à une maison d’édition non engagée, et n’a pas reçu de réponse. Il a essayé d’écrire quelques essais, les a également envoyés à une maison d’édition non engagée, et a obtenu une réponse extrêmement claire, qui le suppliait d’arrêter d’écrire et d’essayer de gagner sa vie sérieusement. Il s’est arraché les cheveux de stupeur : c’est fou tout de même, pourtant, toute sa famille lui a toujours dit qu’il était sensible, délicat, poète ! Mais le monde est cruel.

Alors, le prétendu littéraire s’est mis à écrire de petits textes cyniques, les a publiés dans un blog, et a demandé à ses amis branchés d’en faire la pub ; comme tout le monde suit toujours l’avis des gens branchés, le blog a été encensé, un éditeur a été intéressé, et hop, le tour était joué.

Par un injuste retour des choses, l’auteur gay que je suis s’en est trouvé encore plus insomniaque et plus égocentrique. Heureusement, avec un peu de chance, il aura réussi à faire sourire son lecteur – même à ses dépens.

Ah oui, ça aussi : l’auteur gay parle de lui à la troisième personne, et il adore jouer les victimes. On ne croit jamais qu’un homme heureux puisse être un bon écrivain ; et le lecteur a toujours raison.

Tableaux | 05.09.2014 - 22 h 57 | 3 COMMENTAIRES
L’éditeur gay engagé

Être éditeur gay engagé, ça ne signifie pas seulement faire des couvertures roses et mettre le mot « gay » dans les titres de tous ses ouvrages ; ça veut dire qu’on tente aussi le hors piste et qu’on publie des choses lesbiennes, trans, queer, bi, bref tout ce qui existe et ne se vend pas. L’éditeur gay engagé est une personne qui baigne dans une contradiction permanente : il croit à ce qu’il fait, il édite des choses pour la beauté du geste ; mais il doit tout de même être rentable, sinon il fait faillite, et la beauté du geste se retrouve un peu conne toute seule. Du coup, même si nous sommes dans un monde qui valorise le talent pur et non le dispositif commercial comme chacun sait, l’éditeur gay engagé se retrouve contraint d’être un escroc, et d’expliquer à l’auteur qu’il ne gagnera pas un sou, sauf s’il lui fait un procès, ce qui serait très mal vu étant donné qu’il s’agit d’un éditeur engagé.

L’éditeur engagé croit en vous et en votre talent, et ce n’est pas toujours dans le but de coucher avec vous, ce qui est un peu décevant, parce que vous y avez cru lorsqu’il vous a dit qu’il était quelqu’un qui s’engageait jusqu’au bout. Lorsque vous le rencontrez, il vous assure avoir eu un coup de foudre littéraire (pour votre texte, donc, si si). Il vous dit que c’est formidable. Il faudra en couper à peine la moitié, dit-il, et réécrire légèrement le reste, qui a quelques longueurs, mais sans ça le thème est très vendeur. Bien entendu, il faut aussi modifier le titre, changer un peu l’ordre des textes et prendre un ton un peu plus adapté au public ciblé, mais dans l’ensemble, répète-t-il, le style est parfait et le sujet est porteur. Fais-moi confiance, dit-il : un éditeur engagé, ça fonctionne sur la confiance, pas sur les comptes d’apothicaire.

De fait, l’éditeur gay engagé ne gagne pas d’argent, alors qu’il bosse comme un malade. C’est en partie parce qu’il ne fait pas le poids par rapport aux grandes maisons et aux géants du net, mais aussi parce que, globalement, ce qu’il publie n’intéresse personne, sauf quelques lesbiennes s’il a publié des livres lesbiens. Editeur gay engagé, c’est un euphémisme pour dire éditeur de livres qui ne se vendent pas, parce qu’ils n’intéressent pas les hétéros (c’est gay) ni les gays (c’est engagé) ; de toute façon, de nos jours, on trouve tout sur le net gratuitement des siècles avant la date de parution payante, en particulier pour les textes de mon futur livre puisqu’ils proviennent tous de ce blog. Paroles de défaitiste, rétorque l’éditeur engagé : il faut y croire ! Nous vendrons ton livre. Au fond, peut-être croit-il réellement en mon talent ?

En réalité, il est tout à fait possible que les publications de l’éditeur gay engagé soient lues, répertoriées, et analysées, mais seulement dans un avenir relativement lointain, et par un doctorant quelconque (gay aussi), ravi de trouver enfin une niche non creusée pour sa thèse, et de dévoiler au monde les trésors oubliés de l’édition gay engagée du début du XXIe siècle.

Il existe une autre possibilité : vous qui êtes en train de lire ces lignes, vous pouvez faire de la pub pour mon futur bouquin, et l’offrir à tous vos parents, cousins, ex, amis et amants, pour Noël, Pâques et la Saint-Jean. Avec un peu de chance on créera un raz-de-marée, un phénomène de société, l’éditeur gagnera de l’argent, fera des plateaux télé, couchera avec un comédien de seconde zone, et pourra enfin dire qu’il a du réseau.

La littérature est affaire de goût et de passion.