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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 29.10.2014 - 11 h 47 | 0 COMMENTAIRES
Le rayon de soleil

Certains de mes amis, je ne sais pas comment ils font, sont de véritables rayons de soleil. Ils ont un sourire scotché au visage, et les yeux toujours pétillants et joyeux, ça en deviendrait presque agaçant si ça n’était pas contagieux. Ils arrivent, et, d’un coup, on a l’impression que la pièce est plus lumineuse, comme si quelque chose émanait d’eux. Pourtant, ils sont tout sauf des saintes vierges, si vous voyez ce que je veux dire; on serait plutôt du côté des saintes J’y-touche, et d’ailleurs, maintenant que j’y pense, c’est sûrement une des raisons de leur joie de vivre. J’avoue être un peu jaloux, surtout qu’en plus d’avoir cette espèce de lumière intérieure, ils semblent connaître le secret de l’éternelle jeunesse. A croire que mon arrière-grand-tante, qui était épépineuse de groseilles à Bar-le-Duc, avait raison : il faut être heureuse pour être belle. Ce sont les soucis qui font vieillir, disait-elle : regarde mes groseilles, elles sont toutes lisses et bien rondes, mais s’il y a trop de soleil, elles se plissent et se fendillent ; trop d’eau, et elles éclatent. Je crois que ce qu’elle voulait dire, c’était : point d’excès, et tu vivras bien. J’imagine son regard de réprobation aujourd’hui, si elle voyait le pack de bières que je m’enfile en écrivant ces lignes, et si elle savait que, quand elle parlait de groseilles bien pleines ou desséchées, j’imaginais tout autre chose. En tout cas, un de mes amis rayons de soleil a dix ans de plus que moi et 70% de rides en moins. Il me dit que c’est parce que les Noirs ont un épiderme plus fin, que la mélanine suffit à les protéger du soleil, et que la peau plus fine se creuse moins de rides : nous les Blancs, on serait comme les agrumes, avec de grosses peaux ridulées, bosselées, et pleines de produits toxiques. A mon avis, c’est plus simplement parce qu’il est toujours en train de rire et de prendre la vie comme elle vient, avec simplicité, comme les groseilles de mon arrière-grand-tante. Carpe diem, il faut cueillir le jour avant qu’il ne tombe, ou à défaut se faire cueillir avant que notre peau ne se froisse comme une vieille groseille et ne se couvre de fleurs de cimetières (vous savez, ces petites taches brunes sur les mains, qui donnent l’impression qu’on est en train de moisir).

Bref, le pote rayon de soleil est une présence chaleureuse dans un groupe d’amis, dans une soirée, sur la piste de danse, et même à son travail. Il m’explique : « c’est ma mère qui m’a appris à vivre comme ça. » J’aurais dû m’en douter : il y a toujours des femmes philosophes qui planent au-dessus des gays, j’en sais quelque chose, entre mon arrière-grand-tante, Mylène Farmer, Simone Weil et Dalida.

Il y a aussi des rayons de soleil qui viennent du nord. Ils ont des noms imprononçables mais distribuent l’enthousiasme à grandes brassées. Ce sont des espèces rares, des Vikings gays, rayonnants, ouverts, socio-démocrato-écolo-végétariens. On n’arrive même pas à imaginer qu’ils aient pu avoir un coming out douloureux. C’est l’exception qui confirme la règle, dans ma philosophie toute personnelle de l’espèce gay. C’est comme un catholique sexuellement satisfait : ça existe, même si c’est une denrée rare.

Ce qui est fou, c’est que les gays rayons de soleil semblent toujours être célibataires. Peut-être qu’ils brûlent ceux qui les approchent de trop près, des Icare peu précautionneux, enflammés d’audace et de jeunesse ? Peut-être qu’une bonne partie des gays trouve ça louche, et pour tout dire inquiétant, qu’un gay puisse être heureux, enthousiaste, et non ridé ? Après tout, on est en France, pays où il n’est pas très convenable de se montrer de bonne humeur, et où la bonne question n’est pas de savoir si on consomme des anti-dépresseurs, mais lesquels. Ou bien peut-être que les rayons de soleil considèrent tous que le couple est une détestable invention destinée à la reproduction d’un système socio-économique patriarcal ? Seraient-ils tous d’incorrigibles coureurs de caleçons ? Je vois une autre explication possible : les rayons de soleil ont tendance à dépenser leur argent sans compter et très rapidement, et donc à avoir le portefeuille plus vide que le cerveau de Paris Hilton ; ce qui est rédhibitoire pour bon nombre de personnes en quête d’amour inconditionnel et désintéressé, n’est-ce pas.

Chers amis rayons de soleil, si vous souhaitez trouver chaussure à votre pied et sortir de la masturbation solitaire quotidienne, je vous propose plusieurs options : la patience, l’émigration dans un pays où les garçons sont habitués aux coups de soleil, et mon numéro en attendant.

Processus | 19.10.2014 - 10 h 56 | 0 COMMENTAIRES
Le pique-nique (le petit marché gay du dimanche)

Dans le monde homo masculin, lorsqu’on propose un pique-nique à ses amis, on obtient en général deux types de réactions : l’enthousiasme et l’angoisse. Enthousiasme, parce que la perspective d’un bain de soleil entouré de gays ne peut qu’être réjouissante, surtout sur une pelouse urbaine où l’on ne dispose que de quelques mètres carrés et où l’on pourra, par mégarde bien entendu, se frotter aux bombasses à côté desquelles on se sera stratégiquement placé. Angoisse, parce qu’on imagine tout de suite les préparatifs à organiser, les plaids pour éviter de tacher le nouveau short tendance qu’on portera (la décision a été prise un demi-quart de seconde après que le mot pique-nique a été prononcé), les fastidieux problèmes de poubelles à la fin du pique-nique, les doigts poisseux, et surtout le repas à apporter : ça a beau être un pique-nique, on espère toujours échapper à l’obligation morale d’apporter un plat. D’ailleurs on s’en sort souvent avec quelques chips et une bouteille de rosé, voire de la charcuterie achetée le matin en hard discount ; mais pour les légumes et les autres choses compliquées comme ça, on compte fermement sur les salades fraîcheur des autres.

C’est l’une des rares situations où on espère, par paresse et avec une splendide mauvaise foi, que la météo sera mauvaise, même pour un dimanche de milieu d’été. Toutefois, le jour venu, si le soleil paraît durable, on change d’avis aussi vite que de débardeur, on se convainc qu’on a toujours été enthousiaste, et on imagine des hordes de torses nus musculeux faisant bronzette, tandis qu’on fera semblant de siroter un verre de rosé dans un gobelet en plastique, après avoir chaussé des lunettes de soleil plus mode que ça tu meurs, histoire de mater sans se faire remarquer.

Le jour dit, sous un soleil resplendissant, on débarque avec une valise contenant divers produits visant à éviter d’avoir un cancer de la peau, des tenues de rechange, un livre au cas où la compagnie serait fastidieuse, et un kit capotes + gel dans le cas contraire. Avec un peu de chance on se souvient, au dernier moment, qu’il faut aussi penser à prendre quelque chose à manger. On apporte évidemment un tire-bouchon : les pique-niques gays sont les seuls pique-niques où on compte un tire-bouchon par participant en moyenne. Les gays tolèrent toutes sortes de catastrophes, mais pas d’être en présence d’une bouteille de vin sans tire-bouchon.

On commence à manger, on discute, on dragouille, il ne se passe rien, ça dure trois-quatre heures ; mais au retour, dans les deux jours qui suivent, on a une dizaine de nouveaux amis sur Facebook, et c’est là que les choses sérieuses commencent.

En effet, dans le monde gay, le pique-nique est comme un petit marché du dimanche matin, où l’on vient choisir ses légumes, qu’on dégustera plus tard, bien tranquille chez soi. Bien sûr, on peut être soi-même le légume d’un autre, ce qui explique beaucoup de choses : pourquoi on se fait beau avant d’y aller, pourquoi on s’auto-épluche progressivement, pourquoi on fait attention à ne pas trop cuire au soleil ; et accessoirement, pourquoi on n’apporte pas de légumes : autant limiter la concurrence.

Perso | Tableaux | 18.10.2014 - 15 h 49 | 1 COMMENTAIRES
Tous les gays sont dans la nature…

Cher lecteur, je sais que tu l’attendais avec une impatience difficilement contenue : le titre de mon bouquin à paraître ! Ce sera « Tous les gays sont dans la nature : 82 portraits pour s’y retrouver. » Oui, le titre « les esquisses galantes » a été scandaleusement poubellisé, sous le fallacieux prétexte que ça ne renvoyait pas clairement au contenu et que – là, mon éditeur m’a eu – pour une page de couv, il fallait du lourd, du bon gros canon, pas de la précision d’encre de Chine toute ciselée de subtils volutes spirituels. Les éditeurs ont l’étonnante capacité de dénigrer l’intégralité de vos choix tout en vous faisant croire que vous êtes génial.

Tous les gays sont dans la nature : c’est vrai que le jeu de mots est un peu facile – mais dans le domaine de l’édition, c’est le jeu, ma pauvre Lucette. Et puis j’aime bien l’idée de gays éparpillés un peu partout comme des évadés d’un asile psychiatrique ou comme des gamins faisant l’école buissonnière…

J’aimerais aussi qu’on puisse lire ce titre comme un clin d’œil (à peine appuyé… discret comme celui d’une drag queen un vendredi soir à tous les clients d’un bar…) destiné aux personnes qui sont bien à l’aise dans une jolie case normée et verrouillée : attention messieurs dames, des gays, il y en a partout et de toutes sortes ! Probablement, il y en a chez vous, dans votre quartier, dans votre salon ! Vous-même, sans le savoir, peut-être que vous en êtes…

Mais, m’objecterez-vous, mon cher Watson, n’est-ce pas une case aussi, gays, gays, gays, soyons gays et pas autre chose ? Balayons devant notre propre porte avant de stigmatiser les normatifs d’ici ou d’ailleurs ? Eh bien, peut-être, mais dans ce cas précis, il n’y a pas lieu à débat socio-linguistique : gay, homo, pédé, LGBT, queer, tafiole, hétéro refoulé, tout ce qu’on voudra, pourquoi pas !… c’est juste que « tous les homosexuels sont dans la nature », c’est quand même moins fun.

J’avoue d’ailleurs que j’aurais préféré : « tous les gays vont dans la nature » : parce qu’il y aurait eu plus de sous-entendus sexuels, et c’est quand même mon fond de commerce… Mais ç’aurait été faux : la plupart des gays ne vont dans la nature que contraints et forcés, ou alors dans le cadre de pélerinages organisés, et si possible communautaires (par mesure de précaution), vers une station de ski, un gîte rural, une ferme pédagogique (non je plaisante, jamais dans ce dernier cas, c’était pour voir si vous suiviez). Seule véritable exception : la plage, où le gay moyen est attiré plusieurs fois par an aussi inexorablement qu’un caillou par la gravité ou que Cher par son chirurgien esthétique. Encore que le seul côté « naturel » qui intéresse les gays à la plage, à part le naturisme, est la formidable prédisposition des peaux blanches à brunir au soleil, ce qui permet de comparer les marques de bronzage une fois septembre venu, un peu comme on compare les étiquettes des prix des fruits et légumes au supermarché.

Plus sérieusement : mon livre est, je l’espère, une ode à la diversité. Comment se fait-ce, me direz-vous, étant donné que c’est essentiellement un assemblage de clichés ? C’est parce que je crois que la seule façon de réellement s’extraire des clichés, c’est de faire l’expérience de leur variété.

PS : il faudra patienter encore un mois ou deux avant la publication. Mais patience et longueur de queue font plus que force ni que rage, et tout vient à point à qui sait la prendre.