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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Traits | 29.11.2014 - 15 h 06 | 0 COMMENTAIRES
Un livre parfait pour les WC ?

Je ne parle pas du dernier ouvrage de Patrick Modiano, que je n’ai pas lu, pas plus que ceux d’avant ; mais bien de mon futur livre, « tous les gays sont dans la nature », écrit à la sueur de mon ordinateur. Mon livre sera un bouquin parfait pour étagère de WC – du moins je l’espère ! C’est en partie pour couper l’herbe sous le pied à d’éventuelles critiques sur mon ouvrage (« ce bouquin, je me torche le cul avec ! » « – ça tombe bien, il est déjà au bon endroit ») ; mais c’est surtout parce que je milite pour la revalorisation du bouquin de chiottes.

Pensez donc ! Un livre qu’on feuillette au calme d’une petite bulle de sérénité, où s’entremêlent avec délices les fragrances corporelles et les réodorisations brise marine ou fraîcheur lavande – du cul et du lyrisme de marketing, comme dans mon livre ! Un livre qui détend les zygomatiques pendant que l’on se détend d’autres muscles, plus bas. Et puis, pour qui aime le toucher du papier, les toilettes sont une sorte de paradis : du papier relié ou broché au papier toilette, métonymies des nourritures spirituelles et corporelles ; du bon vieux papier imprimé, qui compense l’inexorable disparition du papier peint mural des cabinets de nos aïeux ; du papier à l’odeur d’encre et de poussière, dans cet ultime refuge des derniers fumeurs en appartement, avec leur doigts qui sentent le papier à cigarette.

Mon livre sera bien calibré pour les WC : fait de courts chapitres, flexible, il fera voyager le lecteur au rythme d’un portrait, ou deux, ou trois, en fonction du temps que l’on aura envie de passer au petit coin. Ou plus, pour celles et ceux qui n’aiment pas se presser (auquel cas il vaut mieux être célibataire, rien n’est horripilant comme un besoin naturel frustré par un conjoint qui rigole tout seul aux WC pendant une heure).

Ce sera un livre qui viendra tout naturellement rejoindre ses compagnons habituels de WC : recueils de blagues de one-man shows, petits livres de citations, bandes dessinées, guides touristiques périmés… Tous ces ouvrages exclus de la grande littérature par je ne sais quel snobisme jamais remis en question ; ouvrages interdits de bibliothèque du salon, et même du couloir ! Je m’insurge contre cette discrimination sur le genre, cette ghettoïsation des minorités littéraires ostracisées. Je trouve indigne cette mise à l’écart par des élites bien-pensantes qui pourtant se ruent sur les ouvrages en question lorsqu’intérieurement résonne l’appel du sphincter. Ce sont des éditions moins belles et moins chères ? Certes ! Elles sont plus démocratiques, comme il convient d’ailleurs dans un cabinet d’aisances, qui constitue un lieu particulièrement égalitaire : car, au fond, tout le monde chie. C’est peut-être la raison pour laquelle les bouquins de chiottes sont les meilleures ventes des libraires (d’où l’avenir que je souhaite à mon ouvrage).

Et songeons aux proximités, voire aux promiscuités, que la placement en WC implique : la bande dessinée type donjons et dragons qui fait de l’œil à l’Harlequin, les pitreries d’un comique de troisième zone qui câlinent un premier roman lesbien, une carte de Namibie qui sert de sous-bock à un recueil de poèmes acheté à la va-vite à un poète de rue à Montmartre… Comme dans mon livre, où les portraits se côtoient, se tutoient, s’interpellent, dans un joyeux inventaire sans réelle tête ni queue digne de ce nom ! L’emplacement au sein du territoire des chiottes pouvant éventuellement pourvoir à cette dernière lacune, étant donné qu’en général on s’y dénude. Et que, de toute façon, on y retrouve assez fréquemment tout un ensemble de calendriers de nus évocateurs, de coupures de publicités pour slips ou de magazines pornos, voire de dessins créatifs punaisés au mur si l’occupant des WC se prend pour Tom of Finland ou Ralf König – encore et toujours, le règne du papier, ou plus exactement sa fin de règne, son dernier territoire, son village gaulois.

Bref, vive la diversité et la mixité, vive le mélange des genres, vive la caverne où se livrent les reliquats de digestion et de sélection littéraire ! Ce biotope varié, vivant, feuilleté, doigté, inhalé, imbibé de toutes sortes de choses, sera le lieu idéal pour mon livre. C’est pour une bonne raison – sans doute pas celle que l’on pourrait croire, donc – que je ne l’ai pas intitulé « tous les gays font dans la nature ».

 

Chers lecteurs… Le livre est disponible ici :

http://www.desailessuruntracteur.com/Quel-gay-etes-vous-Decouvrez-votre-portrait-dans-Tous-les-gays-sont-dans-la-nature_a127.html

Processus | 24.11.2014 - 01 h 08 | 1 COMMENTAIRES
Pas la reine du shopping

Mesdames et messieurs les hétérosexuel-le-s, il est temps que vous appreniez une vérité qui va vous bouleverser : contrairement à tout ce qu’on vous a appris depuis votre plus tendre enfance, les gays ne s’habillent pas toujours bien. Non, sérieusement, on ne peut pas reconnaître un gay à ce qu’il porte. Il y a probablement moins de gays qui sont tirés à quatre épingles, que de gays tirés par quatre personnes. L’habit fait le moine pour les catégories socio-économiques, pas sexuelles.

En revanche, ça n’empêche pas la plupart des gays de critiquer à vue les personnes mal habillées. Je sais de quoi je parle : une fois sur deux, quand je sors avec des potes gays, on m’appelle la bohémienne, avec une once de mépris et de politiquement limite, et avec une certaine tendresse, une sorte de bienveillance amusée – mon pauvre, tu t’habilles vraiment comme un sac, on va finir par t’inscrire aux Reines du shopping.

Il suffit que je porte un jean un peu vieillot, un t-shirt mal ajusté ou déchiré (pas de ces déchirures précises et sexy, qui étaient la classe ultime dans les années 90 ; plutôt une de ces coutures vieillies et abîmées, pas soignées, ou un trou de cigarette, un accroc sur le côté…), de bonnes grosses chaussures confortables à l’allemande, et voilà, j’engendre un frisson de répulsion dans l’assistance. J’admets que le qualificatif de bohémienne peut aussi s’expliquer par une certaine créativité de ma part : je me suis quelquefois servi dans le placard de ma mère pour impressionner dans les soirées mondaines. Ceci étant, je ne fais pas tache : les autres ne s’habillent pas mieux, ils ont simplement la langue plus perfide (tandis que moi je suis un ange), et parfois un sac Fred Perry, ou Lacoste s’ils ont conservé de désolants stigmates d’une éducation 16e arrondissement.

La plupart des gays s’accoutrent de façon ordinaire, recyclent de vieilles choses, et n’optent pour l’apparence classieuse, façon Hugo Boss (avec des fringues qui ne seront exhibées qu’une unique fois, avant d’être refilées à un cousin hétérosexuel pour son mariage), que lors des soirs de grande sortie sociale avec des potes, c’est-à-dire sans espoir de coucherie. Il s’agit d’impressionner ses amis plutôt que de draguer ; c’est beaucoup plus important dans le monde gay, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer à la lecture de certains blogs débordants de clichés, suivez mon regard.

En réalité, les gays n’accordent de l’importance à la marque que pour leurs sous-vêtements. Même moi je cède occasionnellement à cette tendance, parce que nécessité fait loi, et que le seul véritable moment de vérité pour un gay, c’est quand il se retrouve presque nu devant un autre garçon presque nu. Là, ça peut tellement être la panique, qu’il vaut mieux avoir tout prévu. Boxer de marque face à boxer de marque, ouf, match nul, on continue. Slip neuf de couleur et de marque contre slip kangourou blanc, aïe ça coince, outrage à phéromone, on essaie d’avancer en faisant disparaître le plus rapidement possible l’objet du délit. Mais il y a pire. Les bohémiennes comme moi, nous sommes trop bonnes filles, on pousse la tolérance à l’extrême, et on accepte même les vieux caleçons flottants, hétéro-style, bleu délavé, avec tout qui balance à l’intérieur, les marques de l’élastique sur les hanches, la possibilité d’absence de fesses… Et, tout de même un côté positif, la probabilité d’odeurs moins fortes (encore que, pour certains, cette absence d’odeurs soit également un aspect négatif).

Bref, en dehors des sous-vêtements, la catégorie gay n’est pas reconnaissable à une façon particulière de s’habiller, mais à une façon particulière (entendre : systématique) de critiquer les façons de s’habiller. C’est exclusivement pour cette raison que nous sommes, paraît-il, bien introduits, dans tous les sens du terme, dans le milieu de la mode. Ce n’est pas affaire de goût ni de compétence, mais de capacité à exprimer des jugements définitifs, des critiques aussi subtiles que perverses, et de contorsionner ses lèvres dans d’imperceptibles expressions de dégoût.

A bien y réfléchir, cela suppose de ressentir une sorte de certitude de légitimité – quelque chose qui fait qu’on se sent autorisés à juger. Et par rapport à qui nous sentirions-nous plus légitimes ? Quand mes amis m’appellent la bohémienne, quelle posture adoptent-ils exactement ? Oui, en la matière, nous reproduisons un vieux réflexe macho. Les hommes hétérosexuels nous laissent juste faire cela dans le domaine de l’habillement, qui n’est pas assez digne pour eux, et nous nous ruons sur cette aumône.

Alors, oui, les reines du shopping, c’est peut-être drôle. J’espère seulement que ce n’est pas le rire de rancœur de celui qui, pour une fois, n’est pas celui dont on se moque.

Processus | 05.11.2014 - 17 h 59 | 4 COMMENTAIRES
L’enterrement

Les enterrements de gays ont me semble-t-il une spécificité, quelque chose de différent. Ce n’est pas la douleur, ni les personnes, ce ne sont pas les lieux, ni les rituels. C’est qu’ils ont toujours un arrière-goût de combat. C’est peut-être indéfini, difficilement perceptible, ou parfois, au contraire, hautement revendiqué, et pratiquement palpable ; mais c’est bien toujours là. L’étiquette « gay », qui permet de ranger les personnes dans une case bien rigide, et qui a la vie dure, est en quelque sorte brisée par la mort. L’enterrement d’un gay est une façon involontaire, mais percutante, de montrer au monde que oui, on souffre de la mort d’un gay, parce qu’il a été une personne, comme tout le monde, un ami, un amant, un conjoint, ou autre. Que cela plaise ou non aux homophobes de tous bords, c’est une illustration du fait que l’homosexualité ne consiste pas seulement à baiser, mais est un ensemble d’actes et de sentiments d’amour et d’amitié, une façon de vivre – et de mourir – comme une autre. Chose qui devrait sembler ordinaire et évidente à tous, mais on en est loin. L’enterrement gay est une forme de démonstration d’amour non empreinte de moralisme sexuel, démonstration qui éclate à la figure de tous ceux qui se raccrochent à des schémas de pensée rigides et excluants. Certes, il est triste que de telles démonstrations soient nécessaires, et il est peut-être difficile que l’enterrement d’un être proche prenne cette tonalité de combat ; même si c’est parfois revendiqué, ou du moins conscient, lorsque le décès de la personne est lié, par exemple, à des actes homophobes, à un suicide, au sida.

Du coup, je trouve que les enterrements gays ont, malgré toute la douleur qu’on peut éprouver, quelque chose de glorieux. Quelque chose qui dit « dans cette perte d’une personne, nous gagnons quelque chose de collectif ».

Evidemment, il peut également y avoir un ressenti de colère, de gâchis, de désolation, peut être plus fort que pour d’autres funérailles. Par exemple, s’il s’agit d’un suicide de jeune gay ; ou bien s’il n’y a que des gays à la cérémonie, et que le sentiment d’exclusion, de non reconnaissance, perdure. Mais même dans ce cas, je dirais qu’il faut faire en sorte que le sentiment de force soit plus important que le sentiment de gâchis.

Il est un peu obscène de comparer les douleurs, d’entrer dans une sorte de compétition des enterrements. Mais j’éprouve quand même l’envie – peut-être le besoin – de le faire. Il me semble que le monde gay, dans toute sa variété, demeure traversé par d’immenses sentiments de répression, de frustration, de craintes ; que nos vies demeurent, malgré toutes les évolutions, attentives et prudentes, ou, quand elles sont imprudentes, perçues comme excessives. Et je me dis que lors des enterrements gays, une petite part de toute cette répression a enfin le droit d’être exprimée, et que la douleur pour l’autre concentre et donne parole, matérialité, occasion, à notre douleur intime. Le sentiment de gâchis vient en partie de là ; mais en réalité, ce qu’il faudrait arriver à voir, c’est que, pour une fois, ce sentiment de gâchis est exprimé, il est vécu, et il est vécu collectivement, dans une expression émotionnelle et publique, et non de façon rationalisée, politique, revendicative.

Il y a évidemment dans la vie des gays des événements heureux qui permettent aussi l’expression émotionnelle intime et collective. Mais on ne ressent pas vraiment le droit, lors des mariages ou anniversaires par exemple, d’exprimer de la douleur. Les enterrements fournissent cette occasion.

Ils disent, en même temps, la colère, la tristesse, l’amour et le collectif. Ils disent : homophobes, allez vous faire foutre ; nous sommes tristes, nous sommes ensemble, nous sommes humains.

Un ami a récemment exprimé, dans un discours lors d’un enterrement, ce sentiment, de façon magnifique, et toute simple. Pour tout le monde, un enterrement devrait être l’occasion de se dire : vivons ! Eh bien, pour nous, les gays, c’est la même chose. La même chose.