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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 26.03.2015 - 20 h 26 | 1 COMMENTAIRES
Le commentateur victimiste

Je suis assez intrigué par les personnes qui critiquent vertement mon livre sans en avoir lu une ligne, ou plutôt après en avoir lu seulement le titre. Il en ressort un reproche presque exclusif : mon livre serait un scandaleux fourre-tout de clichés, une façon de mettre les gens dans des cases, une insulte à la variété infinie des personnes qui se présentent comme homosexuelles.

Eh bien, merci ! C’est en vérité un compliment, puisque c’est exactement ainsi que je définis mon livre – à une toute petite différence près : c’est un livre humoristique…

Les catégorisations, les étiquettes simplistes, font effectivement violence, lorsqu’on n’autorise pas les personnes à en sortir. Mais on peut sourire des clichés, si on le fait avec tendresse, et avec un peu d’autodérision.

Il faut juste que l’ironie soit visible. C’est pour cette raison, entre autres, que mon livre propose « 80 portraits pour s’y retrouver » : un cliché, c’est une ultra-simplification, alors bonjour la simplification en 80 catégories ! Tenez, attendez, laissez-moi chercher, une petite seconde, auquel de ces 80 portraits correspondez-vous… Dans quelle case je vais vous ranger, attendez, je feuillette… Attendez, je vais chercher dans la réserve, j’en ai quelques autres… Tenez, celui-ci, peut-être, c’est votre taille ? Non ?

Les détracteurs de mon livre ne s’en rendent pas compte, probablement parce qu’ils ne se sont pas donnés la peine de lire ne serait-ce que la 4e de couverture, ou le petit mot introductif du livre ; ou un portrait, d’ailleurs. Sans doute que, tellement occupés à dénoncer le règne du cliché et de la mise en case abusive, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils en sont les principaux relais, puisqu’ils jugent l’ouvrage en une demi-seconde.

Ce qui m’amène à me demander pourquoi ces personnes jugent si rapidement. Elles se sentent attaquées au point de ne pas se donner la peine d’aller vérifier, de lire quelques lignes de plus ; elles semblent presque heureuses d’avoir trouvé encore une fois un argument supplémentaire qui montre qu’elles sont des victimes, de pauvres personnes stigmatisées. Il y a une sorte de victimisation presque jouissive. Regardez, nous sommes encore mis dans des cases, c’est de l’homophobie, c’est insupportable, c’est scandaleux…

Eh bien, chers commentateurs, premièrement, déridez-vous un peu. Tout le monde ne vous veut pas du mal, et d’ailleurs vous n’êtes pas au centre du monde, alors riez un peu, riez de vous-mêmes, et tout ça se déconstipera bien vite. Deuxièmement, en réagissant ainsi, vous êtes les meilleurs alliés des bien-pensants moralistes, maîtres de l’exclusion et des guerres saintes.

On peut évidemment trouver que mon livre n’est pas drôle ou n’atteint pas sa cible, ou toute autre critique ; mais seulement si on l’a au moins un peu parcouru. Si ce n’est pas le cas, on rejoint l’exquise catégorie des commentateurs victimistes, auxquels je reconnais tout de même une utilité : ils confirment une nouvelle fois qu’il vaut mieux lire les livres, que les commentaires sur les livres.

Tableaux | 26.03.2015 - 13 h 09 | 0 COMMENTAIRES
Le médecin ardent

Ah, le médecin ardent… Que de fantasmes, que de désirs… que d’illusions… (soupir).

Il est beau, bien sûr ; mais pas beau-sexy-canon-bandant-chaud comme la braise façon Ricky Martin ; plutôt beau-propre-net-précis-symétrique-coupe bien réglée-petites lunettes-regard d’une acuité qui vous fait fondre en moins de deux.

Il pourrait être pharmacien, limite.

Les gens ont un je ne sais quoi avec les médecins : ces derniers sont investis de la vérité suprême. On les laisse manipuler notre corps, le toucher, le pénétrer au moyen de divers objets, avec une facilité déconcertante. Ils savent. Nous, à côté d’eux, nous sommes petits, mécaniques, laids, maladifs, constellés de purulences et de symptômes divers, sur le chemin d’une mort certaine, douloureuse et lente. Eux, à ce moment, nous réintègrent dans la vie, dans la santé, et nous guérissent la peau (surtout la peau : car c’est sûrement, pour un gay, un des organes les plus importants, ce qui n’est pas peu dire. Les maladies de la peau, ou qui touchent à l’apparence en général, signifient ostracisme social, fin de la fête, obligation de rouvrir les yeux sur la réalité, etc. ; c’est une sorte d’acte de décès social).

Du coup, quand un médecin, du haut de sa sagesse éternelle et de ses capacités curatives quasiment divines, daigne nous percer de son regard clairvoyant avec cette pointe de salacité, cette lascivité que tout gay identifie en un quart de seconde, on se sent comme transporté, tout à coup digne de l’Olympe, non pas seulement observé mais vu, ce qui signifie désiré en langage gay.

Le médecin ardent, comme le buisson de la fable, brûle sans se consumer. C’est peut-être à cause de son apparence limite glaciale. Ou bien parce qu’il est une sorte d’antiseptique humain. En tout cas, quand son regard s’enflamme (c’est une métaphore un peu exagérée ; il faudrait plutôt parler de petite lueur salace), c’est un passage vers leur âme qui est alors ouvert. On est autorisé à scruter non plus seulement l’homme machine divine qui nous soigne, mais on a accès à la personne, l’être sentant et ressentant, bref celui qui veut du cul.

Alors, tout d’un coup, sous la bourgeoise propre sur soi et le gendre idéal, perce le sex addict. On imagine des choses sales, très sales… Mmmmm…

La seule façon d’éviter que ce fantasme ne vous poursuive pendant des années, à mon avis, c’est de coucher avec le médecin ardent. Si c’est votre projet, je vous suggère d’abord de bien définir à quelle sous-catégorie de médecin ardent vous avez affaire, pour éviter quelques désagréments. Pour toutes ces sous-catégories, il est utile d’avoir quelques notions de thermodynamique culinaire. Par exemple, vous pouvez tombez sur le médecin ardent à induction, autrement appelé le médecin « patient suivant » ; c’est une sous-catégorie simple et directe, aucun souci, avec lui, ça ne dure qu’un quart d’heure, et juste après, il passera à quelqu’un d’autre, hop, salut, patient suivant. On ne se brûle pas, parce que le retour à température ambiante est immédiat. En revanche, si vous tombez sur le médecin ardent à convection thermique, faites attention. Tout est brûlant chez lui, mais ce n’est pas très sécurisé, il n’y a qu’une simple vitrine ultra-rationnelle. Il croit être très solide, et vous pensez avoir du temps, mais en réalité il tombera amoureux beaucoup plus vite que vous ne le souhaiteriez, ou lui-même d’ailleurs. A ouvrir un four chaud trop vite, on se brûle. Vous pouvez, enfin, avoir affaire au médecin ardent à gaz (je ne parle pas des gaz malodorants intempestifs) : dans ce cas, tout fonctionne comme dans un rêve jusqu’à ce qu’il y ait le moindre grain de sable. Dès qu’il y a de l’eau dans le gaz, ça sent le roussi, et ça devient dangereux, la moindre fuite et ça peut exploser ; le médecin ardent à gaz est un pointilleux parfait qui ne supporte pas l’inadéquation d’une personne avec son objectif de vie idéalisé.

Ceci étant, il faut donc reconnaître que le médecin ardent, toutes variantes confondues, se situe quelque part entre Dieu et l’ustensile de cuisine. Personnellement, je n’y vois que des avantages.

Processus | 08.03.2015 - 18 h 54 | 0 COMMENTAIRES
Une brève histoire du temps, ou l’égocentrisme gay version vingt-et-unième siècle

Je suis un peu perplexe devant les jeunes homos façon vingt-et-unième siècle, qui donnent l’impression d’être bien dans leur peau – quelle idée, pour un homo ! c’est scandaleux, non ? – et de vouloir s’extraire des tendances ghettoïsantes de leurs aînés, c’est-à-dire qu’ils ne sortent pas dans les mêmes boîtes, ce qui est assez embêtant pour les gays d’âge honorable comme moi qui souhaitent se taper de jeunes personnes pas encore blasées ni chauves. Pour comprendre, je me suis penché sur la question de l’évolution du gay moyen en France depuis cinquante ans. Il faut dire que j’aime bien m’amuser à réécrire l’histoire de façon à ce que mon petit esprit puisse se souvenir simplement de choses complexes.

Il me semble que jusqu’aux années 1960-70, dans la gent masculine occidentale, on pouvait distinguer trois grandes catégories. La vie était simple, belle, évidente. Il y avait les hommes de pouvoir, qui étaient des égocentriques satisfaits (blancs, ça va sans dire), en costume, et qui fumaient. En face, il y avait les autres, les hommes dominés, qui battaient leur femme pour se rattraper, et qui fumaient aussi, pour ressembler à des hommes de pouvoir. Troisième catégorie, les gays, qui étaient à la fois égocentriques satisfaits, et dominés ; et qui ne fumaient pas, parce que ça fait empester les vêtements et les tissus de maison. Comme cette troisième catégorie était un peu subtile, elle demeurait un peu à part, voire totalement cachée. Les femmes, elles, faisaient la lessive, servaient de faire-valoir à l’une ou l’autre de ces catégories, y compris la troisième, et parfois fumaient, pour se donner un genre, comme on disait, c’est-à-dire pour se donner un genre masculin. Comme je dis : la vie était simple, belle, évidente, enfin surtout pour la première catégorie.

Toutefois, à l’époque, l’égocentrisme du gay dominé n’a rien à voir avec l’égocentrisme satisfait hétéro à clope. En effet, d’un côté, les hommes de pouvoir se sentent légitimes, compétents, nécessaires au reste du monde ; ils sont persuadés de servir le monde. La plupart d’entre eux s’en plaignent, d’ailleurs : c’est leur croix, leur sacrifice, que de devoir travailler, parce que les autres en sont incapables ; du coup ils méritent le respect et l’argent gagné, et croient dur comme fer que tout ceci est naturel. Notons que ce sont, pour la plupart, des hommes de formation catholique mais non croyants : en effet, la Bible enseigne que l’homme doit être au centre du monde et dominer la femme, ce qui est tout à fait compatible avec leur schéma d’existence ; mais elle enseigne aussi qu’il faut croire plutôt que raisonner, or les croyances, ce sont des trucs de bonne femme. Dans leur esprit, leur légitimité n’est pas un mythe, c’est un ordre rationnel et permanent.

De l’autre côté, les gays se voient aussi au centre du monde, mais de manière très différente : c’est un territoire qu’ils créent, qu’ils imaginent et refaçonnent, afin de pouvoir prétendre que le reste du monde n’existe pas. Cette forme d’égocentrisme pourrait être qualifiée d’homocentrisme : on ne se soucie que de ce qui nous ressemble. Le reste peut bien aller se faire voir. Le monde ne veut pas de nous, eh bien nous ne voulons pas d’eux. Le reste du monde est comme une prairie dans laquelle on va de temps à autre se promener pour ramasser quelques fleurs, en essayant d’éviter de marcher dans la boue.

Puis, à cause de mai 68, de la mondialisation, d’internet, et des phases de la lune, voire des algues vertes en Bretagne, et aussi sûrement d’un accroc dans le pull de ma grand-mère, les choses ont changé et sont devenues compliquées. Cela a engendré toute une série de complexes et d’incertitudes chez les hommes égocentriques satisfaits, qui se sont retrouvés face à des choix cornéliens, c’est-à-dire à plus de deux possibilités, ou dont les avantages comparatifs n’étaient pas de l’ordre du tout ou rien. Ces pauvres hommes, ainsi mis en situation de stress intense, ont réagi de différentes façons à cette accumulation d’obstacles sur le chemin de leur égocentrisme satisfait. Une bonne partie s’est mise à battre encore plus leur femme, pour se rassurer. D’autres ont fait leur coming out (ou pas) et se sont mis à battre des hommes, que ces derniers soient leurs amants ou simplement du pédé qu’il était bien vu d’aller tabasser dans la rue. C’étaient les années 80-90.

Les gays ont eu peur plus souvent et plus violemment, à la fois à cause des autres hommes qui prenaient du plaisir à les violenter, et à cause du sida. Cette peur a accru la nécessité de l’homocentrisme : il était devenu encore plus essentiel de se construire un monde un peu fermé, une communauté, quelque chose de sécurisé.

Mais les choses étant devenues intenables, les gays et les femmes ont lancé une guerre de longue haleine contre les hommes de pouvoir, et ont gagné des droits, pas à pas, bataille par bataille, loi par loi, manif par manif. Les mondes se sont un peu plus connectés et mélangés. La situation s’est même en quelque sorte renversée, puisque désormais ce sont les hommes de très grand pouvoir qui se sont à leur tour créé leur monde fermé, en faisant comme si le reste du monde n’avait pas d’importance.

Si bien qu’aujourd’hui, les choses sont compliquées, y compris pour la catégorie gay. L’homocentrisme satisfait n’a plus autant de raisons d’être. La jeune génération gay a moins peur qu’avant, et du coup est plus ouverte sur le monde. Il existe désormais toute une catégorie de jeunes gays multimondialisés, qui ne sont pas égocentriques par peur et nécessité, mais par inexpérience ou par vanité ; qui ne sont pas mécontents de leur sort, et qui font semblant d’être ouverts, comme n’importe quel ado. A l’inverse, on trouve aussi des gays égocentriques satisfaits hommes de pouvoir, à la façon des hétéros des années soixante. Et plein de gays qui ne se définissent pas du tout comme gays. Il y en a qui se définissent comme lesbiennes ; et j’en connais qui se définissent par l’absence de définition.

Du coup, on n’y comprend plus rien. La vie n’est plus simple et évidente, mais nuancée, diverse, complexe. Moi qui suis un égocentrique satisfait dominé vieille école, j’ai encore mon petit monde gay tranquille, mais je suis bien obligé de le remettre en question, suite à l’incursion de plus en plus fréquente, dans ma petite sphère, de petits jeunes aux fesses bombées, au sourire tolérant et à l’esprit incroyablement dénué de l’historique angoisse que les gays des siècles précédents ont absorbée dans toutes les cellules de leur corps.

Bon, soyons sérieux : en réalité rien n’est si simple que tout cela, il reste beaucoup de chemin à faire, et rien n’est jamais définitivement acquis, il faut continuer à lutter. Mais tout de même, pour une fois, disons-le : ce n’était pas mieux avant. C’est même carrément mieux aujourd’hui.