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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 30.04.2015 - 11 h 26 | 0 COMMENTAIRES
Le cinglant

Ca vous est sûrement déjà arrivé : vous êtes au beau milieu d’une conversation, tranquille cool sympa, et tout à coup, bam, vous n’avez rien vu venir, vous vous prenez une remarque assassine, le genre de vanne qui vous fait l’effet d’une gifle, au point que vous ne savez plus qui vous êtes, où vous êtes, ni quoi bafouiller. Et les autres, eux, rient.

Vous vous êtes fait violenter par un cinglant. Vous ne vous en rendrez complètement compte que bien plus tard, quand vous referez dix fois dans votre tête le parcours de la conversation, et que vous chercherez à comprendre le pourquoi du comment de la vanne.

Les cinglants ont le sens de la répartie et celui de la cruauté tout à la fois. Ca les fait rire de vous voir complètement sonné alors que vous étiez, une seconde auparavant, tout tranquille et benêt. Ils sont fiers de leur petite phrase choc.

Pour eux, lancer une remarque cinglante est un test. Si la personne visée réagit bien, elle est admise (temporairement) dans le cercle très étroit des personnes dignes d’attention. Si la personne visée vacille, elle est étiquetée comme faible. Elle ne vaut même plus la peine qu’on la vanne. Elle n’existe plus.

L’autre ennemi du cinglant, à part la faiblesse, est la bêtise ; en effet, pour quelqu’un dont l’arme favorite est la pointe verbale assassine, bêtise vaut faiblesse. Les cinglants se considèrent bien plus intelligents que la moyenne, et regardent de haut les personnes qui comprennent lentement (ou pas du tout).

J’ai connu assez peu de cinglants, mais la plupart étaient gays, allez savoir pourquoi. Souvent issus de milieux populaires, ils se sont hissés à un rang social plus élevé, plus valorisé. Ils revendiquent leur origine. Leur principe de jugement des autres est le suivant : si, eux, ils sont parvenus à sortir de leur milieu et à s’assumer, ils ne voient pas pourquoi les autres ne pourraient pas le faire. Pour cette raison, ils méprisent tout ce qu’ils perçoivent comme de la faiblesse.

Je suis sûrement un faible, mais les personnes cinglantes me rendent triste. Parce que leur violence vient bien de quelque part, et ce n’est pas un hasard s’ils s’en prennent notamment aux autres gays. Il y a dans leur attitude une philosophie de l’ordre du « qui aime bien châtie bien » : si tu veux aider quelqu’un, pousse-le dans ses retranchements, ne choisis jamais la facilité, trouve la faille et creuse-la au maximum, comme une fissure dans un plafond, pour qu’ensuite l’ensemble soit plus sain – à condition de parvenir à reboucher la fissure. Mais les gens ne sont pas des plafonds, et il y a chez les gays des fissures abyssales, parfois extrêmement douloureuses, qu’il conviendrait de laisser reposer plutôt que les rouvrir en permanence et remuer le couteau dans la plaie à chaque conversation. Les cinglants sont des personnes qui blessent, et se justifient en disant que les personnes meurtries seront plus fortes ensuite.

C’est peut-être vrai, mais je trouve cela triste, cette dureté, ce côté impitoyable, cette absence de compassion. C’est triste, de ne pas accepter la faiblesse, de ne pas la prendre contre soi et la rassurer.

Je visualise le cinglant comme un garçon grand, au nez long et fin comme son esprit ; physiquement un peu étrange, comme un arbre qui aurait poussé droit et solide mais en ayant repoussé toute une série d’obstacles. Son corps reflète des batailles, et sa tête est haute. Son vécu batailleur fait qu’il est impliqué, politiquement, très à gauche, ou chez les verts – il confère un sens tout particulier à l’adverbe « vertement ».

Il est drôle, très drôle même. Il est impressionnant. Il est fort, solide, cohérent. On a envie qu’il nous enlace, par moments.

Et puis on se rappelle que s’il nous enlace, il nous mordra ou nous étouffera. Vous pouvez caresser ses écailles, mais soyez prudents. C’est un serpent – une de ces choses fines, vertes, dissimulées dans les branchages, et qui en un éclair fondent sur vous et vous injectent leur venin mortel. Kill Bill style.

Une petite chose à méditer, pour les faibles comme moi qui ont tendance à se plaindre de temps à autre, qui ne savent pas forcément répondre aux vannes ou qui trouvent la réponse deux heures trop tard, ce qu’on appelle l’esprit d’escalier : pensez au hérisson. C’est un animal tout simple, petit, mou, mais qui, l’air de rien, gagne tous ses combats contre les serpents. S’il est attaqué, il se renferme en soi et se retrouve protégé par ses piques, qui sont comme son armure d’amis, ses défenseurs externes, qui protègent la petite boule flasque et tendre. La petite bestiole n’attaque pas ; mais qui l’attaque s’y empale (et les cinglants ont horreur de se faire empaler…).

Peu importe qu’on soit fort ou faible : l’important est d’être bien entouré.

Tableaux | 22.04.2015 - 13 h 50 | 0 COMMENTAIRES
Le jet-set bobo tatoué cool en rupture

Le jet-set bobo tatoué cool en rupture, on le reconnaît assez facilement, pas seulement à cause de son apparence, mais surtout à cause de son attitude : c’est le centre du centre du centre du monde. Il ne conçoit même pas que ledit monde puisse exister en son absence. Il y a plusieurs trucs assez simples pour le reconnaître : les trois tatouages sur le bras pour qu’on les voie bien, les fringues de marque à la mode de l’été suivant, et l’air à la fois supérieur et stressé. Sinon, plus simplement encore : il commence toutes ses phrases par « moi, je ». On dirait un exercice de style de Raymond Queneau.

Par respect pour cette attitude délicieusement humble, je me propose de faire un petit portrait en « lui, il ».

Et donc, en tout premier lieu, lui, le jet-set bobo tatoué cool en rupture, il a du fric ; mais ce n’est pas de sa faute à lui. C’est à cause de son milieu. Lui, il n’y peut rien : il est né dedans. Il a bien réfléchi, vraiment : en tant que rebelle, il aurait pu quitter ce milieu malsain, aller coucher sous les ponts, vivre une vie de bohême, fréquenter des pauvres pour de vrai ; mais au fond, lui, il préfère être le ver dans la pomme, rester dans ce milieu pour le faire pourrir de l’intérieur. C’est une posture politique. Lui, il est rebelle et anticonformiste ; toutefois, pour être tout cela, il faut qu’il puisse avoir accès à l’argent de ses parents.

Jamais, d’ailleurs, lui, il n’appellera ses parents pour demander quoi que ce soit. En réalité il n’a pas besoin de le faire, ce sont ses parents qui l’appellent et qui donnent directement. Et comme ce sont, à ses yeux, de riches parvenus insupportables, il est légitime de leur soutirer de l’argent. Eux, ça les arrange aussi, c’est toujours ça que le fisc n’aura pas, une sorte de transmission patrimoniale non imposée. Lui, il prend, sans hésitation, parce que l’hésitation, c’est une faiblesse d’âme, et la faiblesse, c’est la marque de fabrique des pauvres. Le véritable riche ne pense même pas à remettre en question sa légitimité à prendre.

Il tient en horreur les clichés, les étiquettes, les généralisations abusives ; lui, il ne peut pas être rangé dans une catégorie, il est unique. Il vous dira tout de même, parce qu’il faut céder parfois aux sirènes du discours conformiste, que tout le monde est unique : il n’en pense pas un mot, mais quoi qu’il en soit, lui, il est plus unique que les autres. Pas d’hésitation sur ce point non plus.

Sexuellement, il est bien sûr versatile, du moins c’est ce qu’il affirme haut et fort, parce que les étiquettes, les dichotomies, lui, il les dépasse. En réalité il a toujours été plutôt passif, mais il a du mal à l’avouer, parce qu’il pense qu’on ne peut pas être rebelle et passif. Il a voulu montrer qu’il pouvait sortir avec des filles, lui ; ça s’est moyennement passé, d’ailleurs beaucoup de choses dans sa vie sont beaucoup plus dans la moyenne qu’il ne veut admettre. Au fond, il a un peu peur du sexe. Il trouve que c’est sale – on n’échappe pas à son éducation. C’est de la faute de ses parents, mais lui, il essaiera d’avoir plus de deux orgasmes dans sa vie, contrairement à sa mère.

Avec un peu de chance, il grandira, et sortira de l’adolescence vers quarante-cinq, cinquante ans. Il rencontrera une jeune femme tout bien comme il faut, jet-set bobo tatouée lesbienne, et elle et lui, ils mettront au point un système de couple rebelle, c’est-à-dire qu’ils auront un enfant ensemble et ne coucheront ensuite plus qu’avec quelques amants occasionnels, chacun de son côté. Eux, ils trouveront cela parfaitement original et cool, alors que c’est exactement ce que leurs parents et tous leurs amis ont fait.

Quand ils divorceront, lui, il ira se consoler dans le jacuzzi et les bras de son meilleur ami d’enfance, un jet-setteur classique, moins tatoué et moins cool, fils à papa assumé, Paris Hilton avec pénis et sans poils. Son enfant, resté avec sa mère, en voudra à son père, qui finira par lui donner de l’argent. Lui, l’enfant, deviendra rebelle, jet-set, bobo, cool, en rupture. C’est ça, le problème avec ce petit monde, c’est qu’on reproduit toujours la même histoire ; c’est d’un ennui consommé.

Mais ce n’est pas grave : lui, il se trouve passionnant.

(sinon, est-ce qu’il écrirait un blog et parlerait de lui à la troisième personne…?)

 

http://www.desailessuruntracteur.com/Quel-gay-etes-vous-Decouvrez-votre-portrait-dans-Tous-les-gays-sont-dans-la-nature_a127.html

Processus | 18.04.2015 - 08 h 03 | 0 COMMENTAIRES
La séance de dédicaces

Imaginons. Je suis un auteur star, genre Marc Lévy ou Valérie Trierweiler ; en pleine promotion de mon 84e ouvrage, qui rencontre un immense succès, j’arrive à mon énième séance de dédicaces ; ça se passe dans une grande librairie de renom, avec boiseries, livres anciens, grosses ventes, personnel nombreux et obséquieux. J’entre sous les acclamations d’un public conquis. Je n’ai pas le moindre trac, une once d’ennui peut-être, mais j’apprécie la reconnaissance du public et les flashs des photographes, je me demande de quel magazine people je ferai la couverture le lendemain (allez, soyons modeste, une petite photo en bas à gauche de la couverture, il me manque quand même une condition sine qua non pour être sur la photo principale : les abdos).

La réalité : c’est ma première et unique séance de dédicace, les seules personnes présentes sont des amis et des amis d’amis, la séance a lieu au sous-sol d’un centre associatif, dans une salle blanche sans fenêtre, avec quelques vagues chaises disposées là pour l’occasion. Les livres à signer sont parvenus au dernier moment, on a failli annuler la séance ; heureusement personne n’en a rien su.

Je n’ai pas la moindre idée du nombre de ventes de mon livre, et je préfère ne pas demander ! (3 ou 4 millions, non ?) Enfin, je suis quand même allé voir sur les classements Amazon, j’ai fini par le trouver dans une sous-sous-sous-catégorie – je ne vous raconte même pas laquelle. Je n’ai pas la moindre idée non plus de ce que je vais bien pouvoir dire aux quelques personnes présentes (« euh… merci d’être là ? »), et de ce que je vais pouvoir écrire pour les dédicaces (ouf, il y en aura peu). Heureusement, j’ai un prétexte tout trouvé : comme il n’y a pas de page de garde blanche, et que la première page est donc déjà bien remplie de gros signes, ça laisse trop peu d’espace pour écrire quelque chose d’original, non ? Ainsi on ne m’en voudra pas si je mets à tout le monde « bonne lecture ! » écrit en gros, avec un émoticône pour m’adapter à mon public de gays vieillissants qui croient être jeunes (bon ok, ça, c’est une projection de moi), le tout tragiquement orné d’une signature tremblotante, au lieu du monogramme flamboyant que j’imagine dans mes lubies…

Je continue à imaginer. Les journalistes des pages culturelles de grands quotidiens internationaux me demandent : mais comment vous est venue l’idée d’écrire un livre aussi magistral ? Ah, pardon, correction, ils incluent presque toujours la réponse dans la question : vous est-il arrivé de vous dire, d’un coup, que vous deviez écrire, que vous en aviez la vocation, avez-vous eu le sentiment d’un impératif d’écriture, quelque chose de nécessaire, de presque incontrôlable ? Que je réponde oui ou non, ça ne change rien, ils écriront cette phrase en faisant croire que ce sont mes paroles… Bref, ça, donc, c’est mon imagination ; dans la réalité, pas de journalistes, juste des potes qui me disent : « ah tiens tu as écrit un bouquin, c’est cool ».

Tiens, une autre illusion de mon imagination : mon public me réclame un tome 2 ! Une suite, du rab ! – Ou pas…

Eh bien, quoi qu’il en soit de tout cela, je dois vous dire : qu’est-ce que je suis content… Qu’est-ce que je suis content d’avoir écrit un bouquin, et de l’avoir publié. D’avoir écrit un bouquin sur les gays, et un bouquin qui parle à des gays, voire à leurs amis et amies, peut-être même à leur famille.

Qu’est-ce que je suis content d’avoir écrit un bouquin qui fait sourire, qui fait rire, qui permet de ne pas trop se prendre au sérieux.

Dans mon imagination, chaque phrase, chaque mot du livre, aurait été drôle, juste, pertinent, précis. Dans la réalité, le résultat est jugé par tous les lecteurs (et aussi par ceux qui ne l’ont pas lu : les experts du jugement sur tout, éjaculateurs précoces de conclusions définitives, j’appelle ça les toutologues) : mais c’est mieux ainsi. Publier un livre, ce n’est pas seulement le partager, c’est plus que cela, c’est le donner aux autres pour qu’ils le recréent, pour qu’ils en soient eux aussi les artisans.

Vous, mes lecteurs, vous donnez des visages à mes portraits, vous leur donnez des couleurs, des expressions, des vies. En les interprétant à votre manière, en y lisant du sous-texte, en y projetant votre expérience, vos résonances, vos émotions ; en vous y retrouvant, peut-être, et en y trouvant des échos d’autres personnes, vous m’aidez à les faire vivre selon mille nuances. Alors, pour cela, rien que pour cela, je suis heureux, et la dédicace sert au moins à une chose : à vous remercier de m’aider à créer ce livre.

 

http://www.desailessuruntracteur.com/Quel-gay-etes-vous-Decouvrez-votre-portrait-dans-Tous-les-gays-sont-dans-la-nature_a127.html

Processus | 16.04.2015 - 13 h 49 | 0 COMMENTAIRES
La séance de dédicaces (teaser)

Imaginons. Je suis un auteur star, et, en pleine promotion de mon 4e ou 5e ouvrage à succès, j’arrive à mon énième séance de dédicaces ; ça se passe dans une grande librairie de renom, avec boiseries, livres anciens, grosses ventes, personnel nombreux et obséquieux. J’entre sous les acclamations d’un public conquis. Je n’ai pas le moindre trac, une once d’ennui peut-être, mais j’apprécie la reconnaissance du public et les flashs des photographes, je me demande de quel magazine people je ferai la couverture le lendemain (allez, soyons modeste, une petite photo en bas à gauche de la couverture, il me manque quand même une condition sine qua non pour être sur la photo principale : les abdos).

La réalité : c’est ma première et unique séance de dédicace, personne ne me connaît et les seules personnes présentes sont des amis et quelques amis d’amis, la séance a lieu au sous-sol d’un centre associatif, dans une salle blanche sans fenêtre avec quelques chaises disposées là pour l’occasion. Les livres à signer sont parvenus au dernier moment, on a failli annuler la séance ; heureusement personne n’en a rien su.

[…]

Dans mon imagination, chaque mot du livre aurait été drôle, juste, pertinent, précis. Dans la réalité, le résultat est jugé par tous les lecteurs (et aussi par ceux qui ne l’ont pas lu : les experts du jugement sur tout, éjaculateurs précoces de conclusions définitives, appelons ça les toutologues) : mais c’est mieux ainsi. Publier un livre, ce n’est pas seulement le partager. […]

 

La suite lors de la séance de dédicaces ! Qui a lieu au centre LGBT de Paris, vendredi 17 avril à 20h.

Et toujours, pour acheter le livre : http://www.desailessuruntracteur.com/Quel-gay-etes-vous-Decouvrez-votre-portrait-dans-Tous-les-gays-sont-dans-la-nature_a127.html

Tableaux | 09.04.2015 - 22 h 51 | 0 COMMENTAIRES
L’homo invisible

L’homo invisible, ce n’est pas celui qui se cache sous une cape d’invisibilité sociale ou dans un placard, et ce n’est pas non plus la version masculine de la lesbienne Rose-Marie style : c’est ce garçon qui est là en permanence, mais dont on ne remarque la présence que par inadvertance, un peu comme un vague tableau paysager dans une chambre d’hôtel à prix moyen. C’est cette personne qui est en train de parler avec votre groupe d’amis depuis une heure, sauf qu’il ne parle pas. Il rit si tout le monde rit (mais plus discrètement), il prend un air grave si l’on parle de choses graves (mais sans exagération). Bref il s’adapte à la conversation : c’est un savant mélange de décor urbain et de caméléon.

On n’a pas vraiment retenu son prénom, mais ce n’est pas grave, il ne vous en veut pas (il commence à être habitué, c’est l’histoire de sa vie). Si, un jour, il débarquait avec des cheveux bleus, après une chirurgie esthétique, vêtu de nouveaux habits et chaussant des lunettes impressionnantes en écailles, on pourrait à la limite remarquer « mais, dis-moi, tu as changé quelque chose, non ? » Bien sûr, par pure politesse : on n’attendrait pas la réponse pour autant.

Parfois, le gay invisible se rebelle, et essaie d’exister socialement. La plupart du temps, c’est un coup d’épée dans l’eau, le reste du groupe ne s’en aperçoit même pas. Il essaie de faire une blague, d’intervenir dans la conversation. Peine perdue. Quand, de temps en temps, cela fonctionne, certains membres du groupe découvrent alors que l’homo invisible dispose d’une personnalité. (Plus précisément, ils découvrent qu’il existe une pensée en dehors de l’espace clos et endogame de leurs jeux usuels). Tout à coup, ils décident que l’homo invisible est quelqu’un d’assez sympa finalement, qu’il est important de creuser pour mieux le connaître, et que, eux, ils ont eu le nez fin. Puis ils l’oublient à nouveau, jusqu’au jour où l’invisible décide de changer de groupe d’amis et va s’agglutiner à d’autres personnes. Les anciens amis en prennent tout juste note ; toutefois, si l’homo invisible venait à sortir de sa chrysalide et explosait socialement, ils s’empresseraient de faire acte de propriété : « nous, ça fait longtemps qu’on le connaît. » Le gay invisible est un peu comme un îlot rocheux perdu au milieu de l’océan, dont toutes les puissances se fichent éperdument, sauf quand une autre le revendique.

C’est un bon amant, de ceux qui se fondent dans la masse et tombent dans l’oubli en quelques semaines. Un de ceux avec qui on recouche en pensant que c’est la première fois. Lui, par contre, se souvient de la première fois, et se rend compte que vous avez oublié, mais ça l’arrange plutôt. Il ne tient pas à la publicité. La discrétion est son arme fatale, et de fait il a mis dans son lit un nombre de garçons à faire pâlir d’envie la plupart des gens.

Il ne parle pas, mais écoute : c’est un collecteur d’informations, qui ne les redistribue qu’avec parcimonie. Finalement, il est un peu comme le Vatican : il connaît les secrets d’alcôves des uns et des autres, a couché avec tout le monde, traverse des crises existentielles mais n’en laisse paraître que la surface la plus lisse.

Au fond, à bien y réfléchir, on est assez nombreux dans ce cas… quand le groupe d’amis se trouve être majoritairement hétéro. Nombre de gays deviennent alors, tout à coup, invisibles. Comme c’est étrange… Mais, bien sûr, c’est une question de caractère, rien à voir avec le poids des normes et des majorités et tout le tralala…

En tout cas, quand quelqu’un, dans une soirée, me dit, sûrement en pensant faire un compliment : « tu me fais penser à quelqu’un… mais je ne sais pas du tout qui… », je me console en me disant que les personnes les plus remarquables sont parfois celles qu’on remarque le moins.

 

Pour en lire plus :

http://www.desailessuruntracteur.com/Quel-gay-etes-vous-Decouvrez-votre-portrait-dans-Tous-les-gays-sont-dans-la-nature_a127.html

Tableaux | 02.04.2015 - 10 h 39 | 2 COMMENTAIRES
Le végaytarien

Alors celui-là, je vais te l’allumer grave. Parce qu’il est, genre, insupportable : toujours content, toujours souriant, il sauve la planète, il s’investit dans l’associatif, il est toujours à la ramasse question fric mais il ne s’en plaint jamais, il est mal coiffé et mal sapé mais il parvient toujours à rendre ça sexy et craquant, non, vraiment, c’est insupportable. Ajoutez à cela qu’il est gay comme un foc complètement assumé et tranquille, versatile même s’il préfère être actif, il n’est pas hyper bien monté mais il assure grave au pieu, il a déjà ramené un copain chez ses parents, il a déjà pleuré sa race à cause d’une histoire d’amour adolescente, et pourtant il a à peine la vingtaine, c’est à vous dégoûter d’écrire tout un tas de clichés sur les gays tellement c’est à la fois ordinaire et cool…

Tout ça, en plus, c’est parfaitement cohérent. Il est végétarien par principe mais aussi parce qu’il est assez limité côté argent ; il s’habille local s’il le peut mais comme il ne peut pas beaucoup, ce sont de vieilles choses et notamment – voire surtout – des tricotages de grand-mère, d’ailleurs il adore sa grand-mère qui l’a plus ou moins élevé et qui lui cuisinait de bonnes soupes de légumes du potager, y a que ça de vrai, pour la santé, les joues et les fesses, du coup ces dernières sont magnifiques. Il ne sait pas très bien ce qu’il veut faire de sa vie niveau métier, mais il a une idée très claire des principes qui vont le guider, et c’est le plus important. Parmi ces principes : respecter la planète, respecter les autres, s’amuser le plus possible sans heurter les autres, protéger les animaux, continuer à mal s’habiller, éviter de tomber malade, rendre visite à sa grand-mère au moins deux fois par mois. Ne figure même pas dans la liste l’idée de couple ou la procréation. N’y figure pas non plus la baise, ça c’est une évidence et puis ça n’est pas un principe, juste une occasion qu’on saisit si on peut et si ça cadre bien avec les autres objectifs.

Il n’est pas prosélyte, contrairement à pas mal de végétariens extrémistes ; il n’essaiera pas de vous convaincre que monter sur un cheval, c’est aussi immoral que de boire une huître vivante, gaver une oie, manger du poulet gonflé en batterie, se goinfrer de produits qui ont fait trois fois le tour du monde en bateau frigorifique. Il vous regardera manger votre steack saignant, un jour, deux jours, trois jours, fera discrètement remarquer que vous mangez toujours la même chose, alors que lui se délecte de tout un tas de graines, d’herbes, de pousses, de céréales, aux noms étranges, aux vertus curatives, et aux prix ridicules.

Je lui concède deux excuses. Premièrement, il est jeune, naïf, optimiste, il croit que sa peau sera lisse et tendue pour l’éternité. On ne va pas lui enlever cette illusion, ça se fera tout seul bien assez tôt.

Deuxièmement, il a raison sur pas mal de choses. Voire sur tout.

Troisièmement (je sais, il n’y avait pas de troisième raison à l’origine), il faut absolument que je lui demande son truc, là, pour avoir des fesses comme ça. Ca ne peut pas être uniquement à cause des céréales et des légumes verts et des topinambours. Please.

 

Chers lecteurs… Retrouvez les portraits du blog dans mon livre ! Disponible ici :

http://www.desailessuruntracteur.com/Quel-gay-etes-vous-Decouvrez-votre-portrait-dans-Tous-les-gays-sont-dans-la-nature_a127.html