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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 14.07.2015 - 00 h 03 | 2 COMMENTAIRES
Le vieux qui a tout lu

« Evidemment, je suis le seul un peu cultivé, ici… » dit-il, avec une moue sensiblement méprisante, et le regard du professeur désappointé. C’est un lieu commun ; mais il pense presque ce qu’il dit. Il a tort en fait, parce qu’il s’autorise une légère outrance, en même temps qu’il cède à la fausse modestie : en réalité, les autres sont un peu cultivés, lui l’est énormément. Il dit ces mots pour taquiner les autres, les aiguillonner, non pour les assommer de sa supériorité (allez, si, un peu, quand même) ; surtout, il est authentiquement déçu, attristé, de voir la culture « se perdre ». Lui qui ne comprend pas tout à fait bien les nouveaux développements des mondes virtuels, les horizons qui se déploient avec la culture internet, les nouvelles technologies, les jeux vidéo, les réseaux, il est très loin d’être stupide, il s’est informé, il n’est pas ignorant de tout ce qui frétille ou explose, mais, indéfectiblement, il croit, il sait, que rien ne remplacera jamais les livres ; il croit, il sait, que le cinéma, le grand cinéma ou le petit, long ou court, ancien ou récent, est un art absolument merveilleux. Il sait qu’il faut connaître la musique, la danse, l’opéra, le théâtre, pour mieux les apprécier ; et qu’apprécier ces arts constitue la racine, la raison d’être, le but même de l’existence des hommes.

Ces livres qu’il a lus, ces films qu’il a vus, ces spectacles qu’il a regardés et entendus, lui ont fait un précieux cadeau : sa parole est d’or. Quand il parle, il vous envoûte. Une force lente et douce émane de lui, irrigue tous ceux qui l’écoutent. Ordinairement, la plupart des gens ne se rendent pas compte de sa présence, ou le regardent d’un œil ennuyé, au mieux bienveillant. Il joue au vieux. Mais quand il commence à prendre la parole et l’espace, il conduit une danse lente – pas si lente, hein, pour un vieux – et il emmène avec lui tous les présents, pour quelques pas, parfois plus, dans un monde intellectuel, classique, dense et lentement virevoltant.

Il est celui qui a vu beaucoup de ce qu’il y avait à voir, et qui a décidé que le seul véritable intérêt de l’existence, c’était la créativité des hommes, à condition qu’elle soit partagée, et avec l’espoir qu’elle soit positive, et non empreinte d’idéologies délétères.

Alors, c’est vrai, cela fait blasé. C’est pour ça qu’il se désigne lui-même comme « le vieux » (en fait, ça lui permet aussi de souligner qu’il s’entoure de jeunes hommes, et qu’on ne le remisera pas de sitôt dans un placard poussiéreux avec ses contemporains qui ont cessé de sociabiliser le jour de leur soixantième anniversaire). Quand on commence à mieux le connaître, quand on lui pose des questions, on peut voir ressurgir le jeune homme, l’œil brillant et séducteur, l’enthousiaste, le coquin : assez facilement, d’ailleurs. Son énergie est déroutante, parce qu’elle est bien canalisée, voire dissimulée. Au fond, il est sectaire : tout le monde ne mérite pas qu’on dépense de l’énergie pour eux – mais ça ne se dit pas, ça se décide et ça se vit. C’est aussi un moyen de se protéger, c’était peut-être ça la motivation principale au départ, mais aujourd’hui c’est secondaire.

Il aime les jeunes garçons, et il le dit sans sourciller. Il lit parfois, dans les yeux de ses interlocuteurs, le passage d’une angoisse non formulée « mais à qui suis-je en train de parler ? Qu’essaie-t-il de me dire ? Des garçons jeunes, pas trop quand même ? ». Il aime les jeunes et beaux garçons ; pas les enfants. Il se trouve toujours quelqu’un pour ressortir la comparaison avec les Grecs de l’Antiquité, comme s’il était un Socrate expérimenté éduquant Alcibiade et quelques autres aimés. Il n’a pas besoin de cette comparaison. Comme n’importe qui, il est attiré par la beauté et la jeunesse, et celles-ci parfois le lui rendent bien.

Il a une famille, mais la plupart des gens autour de lui n’en savent rien, parce qu’ils ne lui posent pas de questions. Il a peut-être perdu l’homme de sa vie à cause du sida, il y a pas mal d’années, et il ne s’en est jamais vraiment remis. Il a sûrement eu un ou deux enfants, avec qui il a de bons rapports, même si ceux-ci mènent une vie indépendante et assez différente de ce qu’il avait pu imaginer pour eux. Il est content d’être retraité, quel qu’ait été son métier, fonctionnaire quelque part, ou expat (il a beaucoup, beaucoup voyagé), ouvrier, agriculteur, gestionnaire de quelque chose ; avec un enthousiasme et une bonne volonté qui se sont dissipés petit à petit, lentement, comme un glaçon dans une liqueur fine. Les associations l’ont déçu, plus rapidement (la lutte contre le sida, contre l’homophobie, contre le racisme ; l’engagement humanitaire ; l’engagement laïc), mais il continue, parce que sinon, ce serait encore plus décevant.

Le vieux qui a tout lu : un homme qu’on n’oserait jamais décrire, à première vue, comme fort ; et qui, pourtant, possède une force de vie et d’âme si denses qu’on reste loin derrière, et sur le cul.

 

D’ailleurs, si vous voulez lire plus, une suggestion tout à fait désintéressée… : http://www.desailessuruntracteur.com/Quel-gay-etes-vous-Decouvrez-votre-portrait-dans-Tous-les-gays-sont-dans-la-nature_a127.html

Traits | 08.07.2015 - 22 h 52 | 0 COMMENTAIRES
Mon ange déboussolé

Mon ange déboussolé

Souvent il faut ne pas comprendre

Comme ces architectures étranges

Ces vols d’oiseaux qui semblent une chorégraphie folle

La solitude face au monde.

Je ne peux que te regarder et te tenir les mains,

Je suis aussi perdu que toi

Mais la peur m’est étrangère

C’est le hasard, compagnon farceur,

Qui nous pousse en avant

Parfois nous trébuchons sur la mort,

Mon ange déboussolé

Il faut lui demander pardon

Et continuer notre route inconnue.

Nous nous retournerons de temps en temps et,

Dans un sourire malheureux,

Les fleurs de notre passé surgiront, intactes, immenses,

Folles.