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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Processus | 19.10.2015 - 21 h 39 | 0 COMMENTAIRES
La supérette du samedi matin

Il n’y a pas beaucoup de choses qui me rendent impatient d’être vieux, mais il y en a au moins une : l’idée de pouvoir jouer au vieillard, insupportablement lent, qui fait enrager tout le monde dans la queue de la caisse d’une supérette, un samedi matin. C’est une motivation un rien perverse je l’avoue, mais le monde serait bien ennuyeux sans un brin de perversité.

Le monde des supérettes le samedi matin est un concentré anthropologique de quartier, doublé d’une cour des miracles. On y retrouve les jeunes lève-tôt de retour de leur jogging dans le parc, les couples lesbiens en quête de produits bio et les couples gays en quête de motifs de dispute, les cadres quinquagénaires masculins en quête d’autosatisfaction et de reconnaissance conjugale pour leur pèlerinage mensuel au supermarché, les très jeunes un peu oisifs et qui viennent de récupérer un peu d’argent de poche… Et, bien sûr, les inévitables vieilles femmes qui ont des journées désespérément vides en semaine mais décident de faire leurs courses précisément le samedi, quand il y a du monde. Les personnes aimables diront que ça leur permet de voir des gens, de sociabiliser ; à mon avis, c’est plutôt une vengeance délicieuse et particulièrement vicieuse, car elles font exprès d’avoir des porte-monnaie à la fois minuscules et profonds, où vont se perdre leurs doigts (tremblants et arthritiques pour l’occasion ; en dehors de ces moments à la caisse, leurs mains se portent parfaitement bien, et que je te tricote un gilet en dix minutes, et que je te malaxe de la pâte à choux avec une poigne de fer…), tandis qu’elles tentent de vérifier la note, d’un regard presque aveugle (qui voit très bien le reste du temps), note, dont, presque systématiquement, elles contesteront ou critiqueront une écriture – vous êtes bien sûre que c’était 1,85 euros, les clémentines ? Ce n’était pas ce prix-là, la semaine dernière, si ? Bon, alors finalement, je vais en prendre une de moins…

Bref, oui, pouvoir jouer à ce petit jeu me fait fantasmer, mais en attendant, je fais plutôt partie des jeunes (si, si), pressés, et qui savent déjà, lors de leur premier passage à la supérette, qu’il en faudra un deuxième, parce qu’on oublie toujours, toujours, quelque chose de crucial, et du coup on se tape au moins deux fois les vieilles femmes de la queue à la caisse (parfois, c’est la même vieille, qui doit bien se marrer une fois rentrée chez elle ; je me demande si elles se racontent ça entre elles, les perverses…).

Je fais partie des faibles, ceux qui se font tout le temps avoir, malgré tous les acquis de l’expérience. Par exemple, je n’ose jamais tapoter l’épaule de la personne devant moi à la caisse pour l’apitoyer en montrant mon unique bouteille de lait, alors que cette personne pousse deux caddies qui débordent de produits de toutes sortes. En revanche, si quelque pauvre hère tapote mon épaule et me montre sa bouteille alors que c’est moi qui ai fait mes courses pour la semaine, je le laisse passer, ce qui ouvre immédiatement la voie à un cortège de personnes qui n’attendaient que cela pour me passer devant avec un air de chien battu, en me montrant leur unique baguette industrielle ou leur petit sac de tomates.

Quand j’arrive finalement à la caisse, c’est le moment où le caissier dépose un panneau « caisse fermée » et va prendre sa pause en m’indiquant du menton la caisse voisine. En une demi-seconde, toutes les personnes amassées derrière moi se précipitent à l’autre caisse, et je me retrouve, un peu ahuri, à récupérer mes produits déjà déposés sur le tapis roulant.

La supérette le samedi matin, c’est un concentré de moments d’amour pour l’humanité. Je suis empli de pensées d’amour, par exemple, quand je suis en rayon, en train d’examiner les prix, et qu’un quadra pressé me bouscule pour venir se placer entre la vitrine et moi, non pas pour prendre un produit mais pour regarder les étiquettes, parce que visiblement il pense être plus légitime que moi à cette place. Et que, dans les secondes qui suivent, je me fais houspiller parce que je bloque le passage. Et qu’en essayant de me dégager, je fais tomber la moitié d’un rayon de conserves…

Tout de même, il y a des avantages, à fréquenter les supérettes le samedi matin. Par exemple, on peut, en choisissant ses yaourts ou son café, y rencontrer l’homme de sa vie.

Si ça se trouve, en fin de compte, c’est peut-être ça, aussi, l’objectif des vieux solitaires du samedi matin. Et pourquoi pas ?

 

Petite précision : si vous cherchez votre âme soeur ailleurs qu’en supérette, vous pouvez toujours prendre quelques conseils indispensables en lisant mon livre !

Processus | 11.10.2015 - 16 h 58 | 0 COMMENTAIRES
Le dimanche soir devant The Voice Kids

Je fais partie des garçons sensibles qui, certains dimanches, le soir, éteignent leur téléphone portable et la lumière, s’assurent qu’ils sont bien seuls (ou en couple, lovés ensemble sur le canapé, avec une tisane), allument leur ordinateur ou leur téléviseur, et regardent, en replay, le dernier épisode de The Voice Kids (ou assimilé), en pleurant toutes les dix minutes parce que tel ou tel gosse est trop mignon et que sa mère est fière de lui, et, le reste du temps, en critiquant telle ou telle pimbêche qui s’y croit, tel ou tel petit coq trop sûr de lui ; et quand même, pour faire bonne figure, en déplorant une à deux fois par soirée le délire d’un marketing à grosses ficelles, que dis-je, à grossières cordes d’amarrage pour un public qui ne demande que du mignon, du pathos, et des chanteuses et chanteurs en herbe qui ont un univers

Le but est très simple : lâcher ses larmes. Et la stratégie est tout aussi simple : il suffit de préparer le terrain autour de soi, puis de laisser faire les techniciens du pathos. Préparer le terrain, c’est-à-dire évacuer les témoins potentiels, car, tout de même, il ne faudrait pas que n’importe qui nous voie pleurer à chaudes larmes simplement parce qu’une fillette aveugle à la voix pure comme un soleil chante du Céline Dion à la perfection. Donc on sélectionne le public, ceux qui sont autorisés à nous voir pleurer, c’est-à-dire personne (à l’exception éventuelle d’un conjoint qui ressent la même chose), et ce « personne » ratisse large : on ne prend pas le risque qu’un importun appelle sur notre portable et commette un double crime, celui d’interrompre potentiellement une performance artistique majeure, et de repérer notre émotion à vif.

La télévision fait le reste, avec ses petites musiques de fond, ses flashbacks, ses coupures pub, ses scenarii bien ficelés. Jordan est un petit garçon qui a une voix de fille, et un sourire lumineux. Sa manière de faire coucou, quand il part, avec un poignet cassé, la main ouverte et qui s’agite, le désigne comme une future gigantesque folle perdue. Forcément, on adore, TF1 doit savoir que l’audience de cette émission est constituée en grande partie de gays. Jade, elle, est plutôt sûre de sa voix, elle a du groove, elle est plus âgée, mais ses yeux s’embuent et sa voix se casse quand la production lui demande d’évoquer sa mère, qui est décédée l’année précédente, et à qui Jade a fait la promesse de se battre pour donner, toujours, le meilleur d’elle-même. Mounir a passé les auditions mais sa famille n’a pas pu venir, car ils habitent à l’étranger et n’ont pas d’argent, il n’a pas vu son père depuis six mois, ce soir il va chanter pour lui, car il est persuadé que son père regardera l’émission, ça tombe bien parce que la prod a retrouvé son père et a enregistré un message pour le petit Mounir. Priscilla ne réussit pas à convaincre les coaches, elle chante juste mais elle est trop lisse ; au moment de remercier tout le monde, au micro, cette fille ordinaire laisse enfin voir sa fragilité, son émotion et ses larmes, au point que le public lui fait une standing ovation. Et ainsi de suite, de manière reproductible.

Remarquez que les moments de pathos comprennent systématiquement une référence à un parent (très souvent la mère), à une fragilité cachée, ou à un handicap. C’est la trilogie gagnante : avec l’un de ces trois ingrédients vous remportez le cœur de la moitié des gays, alors, les trois en même temps, c’est plié.

Quand l’émission se termine, on se dit que ces petits chantent bien, et qu’on est un peu con d’avoir passé deux heures à regarder un programme pour cerveaux éteints. Mais on se sent bien, on a versé quelques larmes, on a le sourire aux lèvres et plein de mélodies dans la tête, on a l’impression que le monde est finalement fait de gens sensibles, globalement. Bref on est dans un monde d’illusions, on a déjà commencé à rêver, et on peut poursuivre dans le lit, on en a le droit ; car on sait qu’il faudra se réveiller le lendemain matin, un lundi, dans le monde réel, avec l’interview politique à la radio pendant qu’on se rase, et qu’on essaie d’ignorer les cheveux gris qui commencent à se multiplier.

On n’est pas sérieux quand on n’a plus 17 ans.

Processus | 06.10.2015 - 22 h 36 | 0 COMMENTAIRES
Le livre collector

Si vous êtes un auteur, et que votre livre s’est bien vendu, c’est-à-dire à plus de dix-huit exemplaires (le chiffre est complètement arbitraire. Disons que c’est votre famille + vos amis les plus proches qui ont voulu vous faire plaisir), vous pouvez légitimement imaginer une seconde sortie, choc collector édition spéciale à ne pas manquer, avec quelques passages inédits si possible, pour Noël.

Votre livre, qui n’a été acheté jusqu’ici, donc, que par les membres de votre famille (et un tout petit cercle d’amis), pourrait de nouveau être acheté par ces mêmes personnes, lesquelles, cette fois, l’offriront à des cousins éloignés. Mais ils ne le rachèteront que s’ils ont l’impression qu’il y a tout de même une petite plus-value, un supplément d’âme, quelques lignes mises à jour. Et attention, les gens ne sont pas idiots, il ne suffit pas de changer simplement la couverture. (Enfin, si, ça suffit, ça arrive tout le temps, mais c’est quand même mieux s’il y a un petit quelque chose venant de l’auteur aussi.)

Ainsi, au bout de quelques Noël, à force d’être offert à des cousins qui l’offrent à d’autres cousins, le livre a toutes les chances d’atteindre un lectorat régional. Il faut juste que l’auteur soit attentif à ce que les ajouts successifs ne fassent pas trop rapiéçage de vieux pantalon.

Tout ça pour dire que nous avons décidé, avec mon éditeur engagé, qui est quelqu’un de très bien, je le dis au passage sans arrière-pensée, de sortir une version collector de mon livre pour Noël. D’après mon éditeur, il s’agit d’offrir (pour une modique somme, on n’est pas Mère Teresa, quand même) à l’humanité entière le bonheur inestimable de pouvoir lire quelques lignes supplémentaires écrites par votre très modeste serviteur. Cela n’a rien à voir, précise-t-il, avec une quelconque technique de marketing, l’idée n’est pas du tout de relancer des ventes qui fatigueraient, ou d’escroquer les lecteurs en leur faisant racheter un ouvrage qui comportera 95% des mêmes textes qu’auparavant. Et pourquoi à Noël ? Eh bien, il s’agit d’un moment de communion collective, où l’art a toute sa place, en particulier la lecture, qui réchauffe agréablement les cœurs lors de nuits d’hiver froides et venteuses. Rien à voir avec les chèques cadeaux des entreprises et la ruée sur les rayons des grands magasins ouverts le 24 décembre. L’idée n’est absolument pas de profiter de la faiblesse momentanée des personnes qui se précipitent tout à coup sur des objets on ne peut plus ordinaires ; objets qui trônaient déjà dans les rayons depuis des semaines, mais qui acquièrent, en l’espace de quelques heures, le statut de trésors inestimables par le simple fait qu’ils compensent notre manque d’imagination et de courage face à la pression sociale inouïe de l’achat de cadeaux de Noël.

Ceci étant, à tous les coups, mon éditeur et moi allons nous planter dans le calendrier – on est un peu distraits – et, soit parce que l’imprimeur sera en arrêt maladie, soit parce que le graphiste sera tout à coup submergé de travail, on n’arrivera à sortir le livre qu’en janvier. Qu’à cela ne tienne ! Ce sera pour les soldes, et ça évitera de se rendre compte que les gens revendent en janvier le livre reçu en cadeau quelques jours plus tôt.

Toutefois, lecteur, n’attends pas pour courir acheter le livre dès à présent, n’attends pas la version collector ! Car, par un retournement étrange de situation dont les éditeurs ont le secret, cette nouvelle version du livre fera de la première édition, par contre-coup, un objet inestimable, vintage, édition limitée, quasiment numérotée (dix-huit exemplaires !). En achetant mon livre maintenant, tu te procureras donc un objet dont la valeur augmentera mathématiquement quelques mois plus tard !

(Et voilà le travail. J’essaierai de vous convaincre de l’inverse dans trois mois.)