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Les esquisses galantes
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Perso | 12.01.2016 - 15 h 08 | 0 COMMENTAIRES
La folle retrouvée

Cher.e.s ami.e.s, je voudrais vous annoncer une bonne nouvelle : on a retrouvé les folles perdues.

Vous me direz : « c’est évident ! Il suffit de regarder autour de nous ! Le monde est folle. » Mais ce n’est pas si simple : parce que les folles s’étaient bel et bien perdues. Je voudrais vous rappeler un peu quelques faits.

Evidemment, vous, vous savez bien qu’une folle perdue, ça ne désigne pas une personne de sexe féminin qui se serait échappée de l’asile. Et pourtant, on n’en est pas si loin, quand vous écoutez ce qu’en disent la plupart des gens. Pour beaucoup, une folle perdue, c’est une personne de sexe masculin, qu’ils définissent comme pathologiquement non insérée dans la norme sociale binaire et ultra-genrée, qui s’est perdue, fourvoyée, dans le territoire du monde conventionnel. Donc oui, pour eux, c’est pratiquement quelqu’un à renvoyer à l’asile, voire à opérer chirurgicalement pour qu’il devienne une femme et que ça puisse rentrer dans les deux petites cases qui leur servent à réfléchir. Oui, l’expression est méprisante, et souvent prononcée dans un gloussement moqueur.

Et pourtant, même ces gens-là n’utilisent plus cette expression. On parle encore de folles, mais on ne dit plus « perdues ». Pourquoi ?

La folle, la follasse, la grande folle, et autres petits noms gentils, c’est la personne qui est différente et l’assume, qui affiche une identité de genre ambiguë et qui, partant, questionne la société. Une personne qui affronte continuellement regards et remarques, et doit s’armer de courage et d’une patience inouïe, sans parler d’une intelligence réactive et émotionnelle. Ah j’allais oublier : la grande folle est censée se faire enculer à un rythme stroboscopique, et donc renoncer à l’exploitation de sa masculinité pénétrante. C’est pour ça qu’on l’appelle folle, en se gaussant : au féminin, parce que ça n’est pas possible qu’un vrai homme renonce à son privilège de masculinité pénétrante et dominante ; folle, parce que c’est inimaginable de renoncer à ce pouvoir, il faut être taré. Bref, mettre l’étiquette « folle », ça rassure les gens, surtout les hommes hétéros, qui sont des gens fragiles et ont besoin de repères pas trop nuancés.  On peut bien les laisser faire cela, puisque de toute façon les folles savent très bien se défendre, en particulier en récupérant et revalorisant l’étiquette.

Je suis beaucoup plus perplexe sur la disparition de l’épithète « perdue ». Aujourd’hui, les folles ne sont plus perdues. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Est-ce parce qu’elles sont plus intégrées, moins perdues ? Parce que la convention aurait gagné ?

Il est nécessaire, et beau, de se perdre, de tâtonner, de découvrir, de prendre des risques. Perdue, cela veut dire dégagée des inhibitions construites par une éducation très encadrée. Cela veut dire irrécupérable par une société qui a besoin de repères stables et rassurants, de reproduction sociale et patriarcale, de masculinité affirmée par de hauts taux de violence physique et symbolique. Perdue, cela veut dire qui flotte, qui vaque, qui oscille, qui se transforme, qui se recrée en permanence. Les folles perdues sont les personnes les plus vivantes du monde.

Alors pour moi, c’est la bonne nouvelle du moment, à Paris : on a retrouvé les folles perdues, et certaines d’entre elles se produisent dans tout un tas de spectacles… Elles vous font rire, elles vous mettent la larme à l’œil, elles vous questionnent. Elles se recouvrent de paillettes et vous font découvrir le monde en roulotte, sans quitter la pièce…

Une dernière précision : la folle perdue est également une pièce rapportée d’excellente tenue. Malgré ses attitudes fréquentes de prostituée de caniveau, elle est exigeante, et du coup elle aura du mal à trouver escarpin à son pied ; mais à qui saura se satisfaire de ses sorties spectaculaires, de ses prises de risques, de son égocentrisme exacerbé, et de sa fragilité émotionnelle, la folle perdue saura se donner corps et âme. Il faudra tout de même mettre la main au portefeuille plus souvent que dans le bas résille, et jouer le garde-malade attentif assez régulièrement, car la folle a tendance à rudoyer son corps, lui-même un peu perdu. Ouvert, fermé, fluctuant. Ni chic ni genre. Perdu, mais ici, et là, retrouvé, et différent.

Vivent les folles perdues.

 

PS : vous pouvez retrouver les folles au spectacle des Paillettes dans la Roulotte, au Point Ephémère à Paris, vendredi 15 janvier ! Et bien sûr toujours dans mon petit livre, Tous les gays sont dans la nature !

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