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Processus | 16.01.2016 - 10 h 46 | 0 COMMENTAIRES
La rupture avec la copine de jeunesse (ou le Tien An Men gay)

Presque tous les pédés ont une meilleure amie de jeunesse. L’expression « meilleure amie » est bien sûr purement conventionnelle, un héritage d’un passé distant : en général, ça fait assez longtemps qu’on évite de montrer à cette amie certains aspects de notre vie homo, en particulier les originalités sexuelles, et qu’on la prive d’invitation aux soirées où on s’amuse le plus. Elle garde un rôle de confidente partielle, d’aide-mémoire, et d’attache au réel (on se passerait volontiers de ce dernier rôle, mais il faut reconnaître que de temps à autre, il n’est pas inutile que quelqu’un vous remette les yeux en face des trous).

Petit à petit, le décalage s’accroît entre l’homme (le pédé) qu’on est devenu, et le personnage de jeunesse qu’on persiste à maintenir et constamment recréer sous le regard de la copine rescapée du monde d’avant. Du coup, il arrive presque mécaniquement un moment où le point de rupture est atteint, un peu comme un élastique un peu tendu et un peu vieilli. La rupture est particulièrement douloureuse quand la copine avait été amoureuse de vous dans le temps ; et quand, de surcroît, elle se meut avec complaisance et délices dans ce monde illusoire de la réciprocité amicale, par peur de se confronter à une réalité dont elle pressent que les anciennes fissures superficielles ont désormais pris l’allure de gouffres abyssaux.

Personnellement, j’envisage d’écrire une sorte d’encyclopédie de la rupture avec la copine de jeunesse : parce que j’en avais un certain nombre, et que j’ai rompu avec la plupart – ou plus exactement elles ont rompu avec moi, ce qui dénote soit une forme de lâcheté de ma part, soit un complot féminin international contre ma personne.

Voici comment ça se passe, habituellement. Un jour, une meilleure copine de jeunesse vous convoque à un déjeuner. Elle vous écrit un sms, de manière un peu sèche, et elle choisit le lieu et l’heure (il manque seulement l’arme). Cela se passe évidemment selon ses termes : souvent, elle invoque comme prétexte son travail, ses obligations domestiques, son mari et ses enfants, choses qui ne lui laissent que très peu de marge de manœuvre – alors que vous, vous êtes homo, donc flexible, et puis, pour tout dire, moins adulte par définition, ce qui fait que c’est à vous de vous ajuster si vous voulez avoir une conversation sérieuse.

Bref, une fois sur place, on s’assoit et on passe commande : entre personnes bien élevées il est convenable d’attendre que les positions soient bien définies et un confort minimal assuré, avant de lancer les hostilités. Une fois ce délai de rigueur passé, elle vous regarde droit dans les yeux (elle a travaillé ce regard direct et profond, où elle fait passer toute son émotion et tout son courage), et hop, elle sonne la charge.

Dès les tout premiers mots, elle vous fait le coup des larmes, évidemment, tout en vous assurant qu’il ne s’agit pas de vous culpabiliser (même si c’est bien vous qui êtes à l’origine de cette souffrance). Vous l’écoutez religieusement, et pendant qu’elle récite ses reproches, vous essayez de ne pas penser à votre liste d’amants potentiels qui vous ont sûrement déjà laissé plusieurs messages sur Grindr pendant ce laps de temps. Elle précise qu’il ne s’agit que de prendre acte d’une évolution, d’une amitié qui s’est délitée sans qu’on s’en rende compte, de quelque chose qui ne correspond plus à ses attentes.

Si on parvient à caser un mot à ce stade, en général, on essaie délicatement d’indiquer que, personnellement, ça fait un certain temps qu’on s’en est rendu compte, et que notre chère copine a dû malheureusement vivre dans une bulle intergalactique pour être aveugle à ce point. On explique que c’est inévitable que deux personnes n’aient pas la même relation amicale à 35 ans qu’à 20 ans, a fortiori quand l’une s’est mariée et a eu 3 gosses, pendant que l’autre faisait son coming out et allait découvrir les délices multiformes de la vie en faisant une étude anthropologique minutieuse des saunas gays de la capitale. Par ailleurs, si on veut être un brin perfide, on souligne que nous, lorsqu’on a déjeuné avec la copine à l’occasion de son mariage et de ses grossesses à répétition, c’était pour lui offrir le déjeuner et la féliciter, et non pour lui reprocher une dérive unilatérale du pacte amical. D’accord, c’était un peu hypocrite.

Mais comme elle n’écoute que son courage et pas du tout vos arguments, elle vous reproche de vous être éloigné d’elle et du monde hétéro, de ne fréquenter que des homos, et de ne pas l’inclure de temps à autre dans ce cercle ; en fait, elle vous accuse d’être trop homo. En fonction du degré de fatigue ou d’indifférence qu’on a atteint, on répond avec plus ou moins de douceur : soit quelque chose de sérieux, qui tourne autour de l’écrasement normatif des homos par les hétéros, du fait qu’elle ne se rend pas compte de la violence de ce qu’elle dit et que c’est précisément pour cela qu’on s’éloigne d’elle ; soit quelque chose d’un peu plus agacé et de mauvaise foi, qui ressemble à « je suis infiniment désolé, j’aurais sûrement dû passer toutes mes soirées depuis dix ans à baby-sitter tes mioches ». Bref, quand elle vous reproche d’être trop homo, vous rétorquez qu’elle est trop hétéro. Alors, quoi, balle au centre, match nul, guerre de positions ? Un peu, oui, mais les armes sont inégales. Elle sent qu’elle a pour elle le poids de la légitimité majoritaire, et du coup, dans la négociation, sa demande est plus dure. Elle vous demande d’être moins homo, vous refusez. Vous ne lui demandez pas d’être moins hétéro, mais d’accepter la distance entre vous : elle refuse. Echec de la négociation.

A ce moment peut-être, elle commence à comprendre que vous avez déjà tiré les conclusions de cette conversation depuis longtemps, et elle passe à son autre argument massue : vous auriez dû en parler avec elle plus tôt, au nom de l’amitié et du passé ; puisque vous aviez tout perçu depuis longtemps, vous lui deviez ça. Si c’est elle qui s’est aveuglée, vous auriez dû essayer de lui ouvrir les yeux. Elle n’a pas tout à fait tort. Vous vous taisez, vous lui laissez cette petite victoire, ça lui fait du bien. Oui, vous avez été un peu lâche ; oui, vous avez parfois eu peur de la confrontation avec le déferlement du bulldozer de la bonne conscience hétéronormative.

Vous savez qu’elle a déjà prévu la fin de la conversation, mais vous la laissez y parvenir à son rythme. De votre part, ce sera quelque chose comme : « Chère amie d’enfance, tu m’as aidé à mûrir, à trouver mon chemin. Aujourd’hui, nos chemins se sont éloignés. C’est comme ça. Par ailleurs, ma chérie (les gays disent toujours « ma chérie » avant de sortir une vanne), si tu n’es pas heureuse dans ta vie, j’en suis désolé ; mais je n’y peux rien. » Et elle : « Je crois qu’il vaut mieux qu’on ne se revoie pas. »

Au bout d’une heure de mélodrame délicatement assaisonné de mauvaise foi de part et d’autre, vous vous séparez avec un certain malaise.

Une voix, au fond de vous, vous explique ce que vous ressentez, et c’est une victoire ; certes amère, mais une victoire. Parce que votre ex-copine, sans en être vraiment consciente, s’est faite le porte-voix du rouleau compresseur, violent et terrifiant de certitudes, d’une majorité privilégiée et tyrannique. Parce que c’est votre Tien an Men. Parce que vous venez de rester debout, droit, et seul, face aux chars d’assaut blindés, canons pointés sur vous, de la norme hétérosociale. Parce que vous ne les avez pas laissé passer.

Ma chérie, si tu n’es pas heureuse dans ta vie, j’en suis désolé. Mais moi, je veux l’être.

 

Texte lu par Mzl Etienne lors des Paillettes dans la Roulotte du 15/01/16. Retrouvez mes autres textes ici !

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