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Les esquisses galantes
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Tableaux | 26.06.2016 - 18 h 20 | 0 COMMENTAIRES
Le petit saint offusqué

Le petit saint offusqué, c’est ce garçon tranquille et tout gentil, un peu solitaire et pourtant qui se promène toujours en groupe ; étonné et anxieux, comme s’il venait de découvrir que le monde était vaste et plein d’incertitudes. On lui donnerait le bon Dieu sans confession, et aussi une bonne séance de coups de rein sans se faire prier, mais ça pourrait tout aussi bien être une bonne claque, pour le secouer un peu. Il est souriant mais timide ; il dit être à l’aise avec son homosexualité, mais c’est assez récent, au fond il n’a pas vraiment confiance en lui. Son visage poupin, son sourire doux comme une fleur, et ses grands yeux pétillants, sont pourtant des armes extrêmement bien fourbies. Il peut en agacer certains, avec ses moues innocentes, mais il fait fondre tous les autres, en particulier ceux qui ont tendance à vouloir protéger et enlacer les petits chatons qui ne demandent qu’à frémir et ronronner dans leurs bras.

Pourtant, assez vite, et sans trop savoir pourquoi ni comment, on se sent mal à l’aise ; mis à distance ; et, finalement, blessé, sans qu’on n’ait rien vu venir.

Parce que le gentil garçon n’est pas si tendre que cela, et nourrit en son for intérieur une dureté qui, si elle était extériorisée au bon endroit, en impressionnerait plus d’un. Il a l’intelligence d’écouter avant de parler, et de faire passer cela sur le compte d’une réserve attendrissante. Puis, quand vous commencez à lui parler, il vous laisse venir à lui, il vous laisse caresser sa fragilité apparente ; mais il a l’innocence vénéneuse. Dès que vous avez mis la main dans son piège, vos doigts comme collés à sa joue et donc immobilisés, le gentil garçon lance son attaque, lente, insidieuse, parfaite. D’abord, il vous explique qu’il a un peu peur du sexe. Comme toujours, il commence par sous-entendre que c’est peut-être lui qui a un problème. Mais il ajuste ses mots, et petit à petit c’est vous qui avez un problème. Lui, dit-il, il n’est pas aussi à l’aise que vous, avec ça. Le malaise commence. Tu sais, je n’ai peut-être pas le même rapport au sexe que toi. On s’attendait à devoir le pousser un peu dans ses retranchements, à l’assiéger, mais c’est lui qui vous attaque, l’air de rien, avec ses yeux tout tendres. Tu sais, moi, je n’ai pas autant d’expérience que toi. Quelques mots, simples, et désormais vous représentez la démesure, l’excès, la saleté ; et lui, le petit saint offusqué, toute douceur devant, est devenu le pilier de l’ordre, de la tempérance, de la raison. La violence symbolique a commencé à dérouler son plan d’attaque. Vous commencez à comprendre : derrière ce regard soyeux se cache une fermeté moraliste qui juge, sans laisser place au doute. Vous essayez de vous défendre, vous en avez vu d’autres ; que veux-tu insinuer ? Explique-moi… Mais le saint offusqué, après avoir avancé sa ligne de front, s’abrite derrière : il bafouille, s’excuse de s’être mal exprimé – mais ne recule pas. Il sait qu’il vous a dit quelque chose d’insultant, mais ne bouge pas d’un iota sa position. Parce qu’il croit ce qu’il a dit. Parce que, vraiment, vous n’avez pas le même rapport au sexe que lui, et que, vraiment, vous êtes une trainée, en fait. Il est plus petit que vous mais vous regarde d’une hauteur que vous n’auriez même pas imaginée. Vous avez été jugé, et c’est définitif.

Il peut arriver qu’un petit saint offusqué vous autorise de coucher avec lui. Vous, fier, et peut-être sexuellement satisfait (il peut y avoir d’excellentes surprises à ce stade), vous abandonnez toutes vos défenses. C’est le moment idéal pour lui : après la jouissance, il vous reproche de ne l’avoir dragué que pour le sexe, de n’avoir cherché que ça. Il vous accuse d’avoir été irrespectueux. Il dit cela comme s’il n’avait pas participé à l’acte, comme s’il n’avait fait aucun choix. Il vous accuse presque de l’avoir violé, d’avoir profité de sa faiblesse, de l’avoir manipulé. Le préservatif usagé jeté sur le côté devient une pièce à conviction. Vous ne vous rendez compte que confusément qu’il est en train d’exercer sur vous la violence qu’il vous reproche.

Vous l’avez laissé venir à vous ; sa douceur tendre vous a attiré à lui comme une plante vénéneuse déploie ses feuillages luxuriants et ses parfums les plus élaborés pour attirer ses proies. Le petit saint offusqué est loin d’être une victime, ou un cliché comme ces catholiques tout penauds d’avoir joui ; il véhicule la violence plus que la peur. Il joue. Ca n’est pas un pervers narcissique, car, après avoir joué avec vous comme un chat avec une souris, il vous laisse, il ne vous traque pas. Il lisse sa peau, fait briller ses larges yeux, et repart vivre dans ce vaste monde si plein d’incertitudes et de choses terrifiantes.

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