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Les esquisses galantes
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Perso | Tableaux | 26.06.2016 - 18 h 18 | 0 COMMENTAIRES
L’incohérente radicale

Comme toute lesbienne féministe radicale, elle suscite chez les hommes un adjectif simple et peu laudateur : c’est une chieuse. Cette opinion est tellement consensuelle chez les hommes qu’on ne peut qu’en déduire qu’elle est exacte, mais aussi que, cette mise à distance injurieuse étant évidemment une bien piètre tentative de cacher une faiblesse, voire une panique, de la part de ceux qui jugent de la sorte, en réalité, le mot « chieuse » est un compliment.

Mais oui ! Car l’incohérente radicale est une empêcheuse de dominer en rond, une empêcheuse de vautrer sa pensée dans le confort et la facilité. Quelqu’un qui fait des vagues, alors qu’on est tranquillement allongé sur un matelas gonflable au milieu d’une piscine, évitant soigneusement d’en regarder les abords grouillants d’une foule de personnes qui crèvent de bien-pensance…

Evidemment, comme elle perçoit la norme, qu’elle l’identifie, et tente de la déconstruire, elle agace, et sa caractéristique principale est d’être, très souvent, contre. Contre ceci, contre cela. Les hommes, encore eux, s’en délectent de blagues sexistes. La lesbienne radicale ? Ah oui, celle qui est contre tout, surtout contre les hommes : ah ce que c’est drôle.

Bien sûr, elle aussi, elle fait partie d’un système, elle est contextualisable : elle est blanche, elle est cisgenre, elle est occidentale, elle est diplômée. Bien sûr, elle est suffisamment protégée par tout cela, pour pouvoir se permettre de contester la norme. Elle aussi, d’une certaine façon, nage dans la piscine, alors que les autres meurent au soleil juste à côté.

 

Elle a un petit air des sixties, cette légèreté toute brune, pimpante, fraîche et piquante ; et pourtant, elle pourrait tout aussi bien être l’une de ces photographies du XIXe siècle, une de ces matrones butch ou queer en noir et blanc, sur daguerréotypes fumeux… C’est peut-être parce qu’elle ne se maquille pas, et que du coup, par un habile retour de boomerang, elle paraît intemporelle ? De fait, elle n’a pas d’âge : parfois en la regardant on voit une enfant, espiègle et heureuse, d’autres fois elle vous lance un regard torpille comme ces vieilles femmes glaçantes, qui en ont vu d’autres, un mélange de tante Piquette et de la reine Victoria… Mais qu’importe son âge ? c’est vrai, elle n’a plus vingt ans, mais indiquer l’âge d’une personne, et surtout, sous nos latitudes, d’une femme, est un moyen de la délégitimer : si elle est jeune, on lui fera un procès en inexpérience, si elle est âgée, on ne lui prêtera plus attention, parce qu’elle n’est plus socialement productive – entendre fertile et/ou source de désir pour les hommes. Allez, finissons-en avec les clichés, au moins ça sera dit : elle n’a pas d’enfants, car elle n’en veut pas, et elle ne porte pas de jupe. Ah, et aussi, elle a changé deux fois de coiffure seulement en trente ans. Au placard, la féminité imposée. Et au placard, la cohérence bien étiquetée de le norme.

Elle a horreur du mariage, mais est en couple stable de très longue durée. Elle aime à passer quelques semaines dans une retraite tranquille au bord de la mer avec des copines, mais elle n’est pas bourgeoise, oh que non. Elle est anticapitaliste, et déteste tout ce qui est transmission héréditaire ; le seul patrimoine qu’elle aime, c’est la culture, et ce patrimoine-là, elle aime le transmettre, c’est d’ailleurs son métier ; oui, il y a de l’incohérence là-dedans.

En somme, elle est comme la physique quantique : à la fois être et ne pas être, ou peut-être, ou n’être pas nommée. C’est un peu tout en même temps, avec énergie, fermeté, humilité, et bonheur ; elle est contre, mais elle est aussi le contraire du « contre », elle choisit. C’est une lesbienne radicale – et elle seule a le droit de se définir ainsi –  qui secrètement se débat avec la terreur et l’amour de l’incohérence.

Je répète : la terreur et l’amour de l’incohérence, parce que l’incohérence, c’est encore la plus jolie façon d’être contre, tout en étant pour. Oui, c’est une incohérente radicale, et elle nous empêche de vautrer notre pensée dans la facilité. Alors merci.

 

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