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Les esquisses galantes
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Tableaux | 19.07.2016 - 20 h 54 | 0 COMMENTAIRES
Le mec paumé (ou le mal du monde)

Ma vieille tante Mauricette me l’avait bien dit : où va-t-on, je vous le demande, par les temps qui courent ? Il n’y a plus de saison, les hommes s’habillent comme des femmes, et les invertis peuvent avoir des enfants. Ma foi, rien n’est plus comme avant, d’ailleurs les gens n’ont plus de savoir-vivre. Je n’ose lui répondre que moi aussi je rêve de revenir au temps des lavoirs et des uniformes, à ce temps où l’on pouvait aller se faire trousser dans les champs à la même heure tous les jours sans que personne du village n’y trouve rien à redire.

Mais au fond, elle a un peu raison : où va-t-on ? On est tous un peu paumés, non ? D’après mes cousins très catholiques, c’est à cause de mai 68, des cadres et des repères qui ont été mis en miettes, et de la gauche. Rien ne va plus dans ce monde à cause de quelques jeunes Français qui se sont mis en tête de baiser librement et d’écouter de la musique américaine. D’après certains de mes amis, c’est tout l’inverse, c’est à cause d’un néolibéralisme fou et esclavagiste, qui a tué dans l’oeuf la lueur d’espoir anti-conformiste des années 60-70.

Je dirais qu’il y a une confusion (en réalité tout à fait bienvenue) entre perte de repères et gain de liberté. Une sorte de mal du monde, comme certains ont le mal de mer. Beaucoup préfèrent être sur une route bien ferme et droite, même s’ils ne l’ont pas choisie. D’autres préfèrent se retrouver au milieu d’un vaste marécage, sans avoir la moindre idée de la direction à prendre – mais en ayant toute liberté de décision.

Les gays, là-dedans, sont particulièrement symptomatiques. Ayant quitté l’autoroute droite et conforme de la norme hétérosexuelle, empêtrés dans un horizon d’attente marécageux, les homos, paumés, aperçoivent de temps à autre un chemin un peu mieux tracé, et certains essaient de le rejoindre. Parfois, ils n’osent pas s’écarter de la route toute droite et toute bétonnée qui est juste à côté, et ils marchent dans la boue, mais parallèlement à la jolie route, et le moins loin possible. C’est par exemple lorsqu’ils essaient de revendiquer une virilité normale, malgré leur homosexualité. Cela se repère facilement : il y a un moment où vous entendez la phrase « je n’ai rien contre les follasses, mais bon, c’est pas mon truc. » La logique du message étant : « regardez bien, malgré mon homosexualité, je suis un vrai homme ». La justification est enfantine, et assez violente pour les autres gays, rejetés de l’autre côté de la frontière de l’acceptabilité. Mais nul besoin de s’appeler Freud pour soupçonner un mal-être, une angoisse, voire une variation simple de l’injonction contradictoire habituelle : aime les hommes si tu préfères, mais n’oublie pas que tu es avant tout un homme tel que la société le définit. Trouve tes propres repères, mais n’essaie même pas de supprimer tous ceux que la société et ta famille t’ont inculqués. Prends ta propre route, mais ne perds pas de vue la jolie route bétonnée. Sois toi-même, mais pas complètement. C’est un gay qui n’ose pas se perdre ; qui n’ose pas lâcher la main de sa maman, restée sur la route.

J’essaie de dire ces mots sans acrimonie. Il est difficile d’oser se perdre. C’est pour cette raison, au fond, que j’ai voulu écrire ce blog, et tous ces portraits : comme hommage aux mecs paumés, à tous ceux qui osent se perdre.

Celui qui se noie tous les soirs dans un déluge social de bière. Celui qui cherche, activement, et passivement, et tout le temps, sans relâche, le partenaire sexuel parfait. Le queer ; le/la sans étiquette ; le rebelle permanent. Celui qui change de visage plusieurs fois par jour, celui dont la première pensée au réveil est de se mettre des paillettes sur les joues et du scintillant dans sa vie. Celui qui se donne une apparence socio-économique impeccable, et n’a pas la moindre idée du sens de son existence. Ou encore, le narcissique satisfait, par exemple celui qui écrit un blog où il se met en scène sous forme de tableaux. Celui-là, à se diffuser ainsi, se dilue dans les autres, se parsème au vent, s’éparpille au monde. Ca peut être aussi le misogyne, celui qui a peur, se construit des haines, confond les émotions. Celui qui essaie tout, ou qui revendique tout, l’omnivore, l’omnisexuel. Celui qui se love dans la tendresse des autres, le petit ours brun, souhaitant au plus profond de lui échapper au monde – un peu. Il y a aussi tous ceux qui se laissent voguer au rythme, effréné, des modes, des flux, des réseaux ; ceux qui s’enthousiasment et se passionnent par procuration, ceux qui vivent par et pour les évolutions technologiques, les séries télévisées, les jeux vidéo, les drogues, le sport… Le joyeux distrait, la courtisane fragile, le catholique syncrétique, la figue mûre, l’esclave, le quarantenaire blasé, le dépressif multipsy, le doux rêveur…

Oui, c’est un inventaire à la Prévert, comme on dit : un kaléidoscope chaotique de personnalités perdues, çà et là, dans un long marécage dont ils sont les héros. Des insectes perdus sur un immense plateau rocheux, ou bourdonnant dans le vent ; des poussières voletant dans la lumière.

Les personnes qui se perdent sont la poésie du monde.

 

(Ce texte est une republication, à la faveur de l’été… pour retrouver les autres textes, c’est ici)

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