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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Tableaux | 19.07.2016 - 20 h 54 | 0 COMMENTAIRES
Le mec paumé (ou le mal du monde)

Ma vieille tante Mauricette me l’avait bien dit : où va-t-on, je vous le demande, par les temps qui courent ? Il n’y a plus de saison, les hommes s’habillent comme des femmes, et les invertis peuvent avoir des enfants. Ma foi, rien n’est plus comme avant, d’ailleurs les gens n’ont plus de savoir-vivre. Je n’ose lui répondre que moi aussi je rêve de revenir au temps des lavoirs et des uniformes, à ce temps où l’on pouvait aller se faire trousser dans les champs à la même heure tous les jours sans que personne du village n’y trouve rien à redire.

Mais au fond, elle a un peu raison : où va-t-on ? On est tous un peu paumés, non ? D’après mes cousins très catholiques, c’est à cause de mai 68, des cadres et des repères qui ont été mis en miettes, et de la gauche. Rien ne va plus dans ce monde à cause de quelques jeunes Français qui se sont mis en tête de baiser librement et d’écouter de la musique américaine. D’après certains de mes amis, c’est tout l’inverse, c’est à cause d’un néolibéralisme fou et esclavagiste, qui a tué dans l’oeuf la lueur d’espoir anti-conformiste des années 60-70.

Je dirais qu’il y a une confusion (en réalité tout à fait bienvenue) entre perte de repères et gain de liberté. Une sorte de mal du monde, comme certains ont le mal de mer. Beaucoup préfèrent être sur une route bien ferme et droite, même s’ils ne l’ont pas choisie. D’autres préfèrent se retrouver au milieu d’un vaste marécage, sans avoir la moindre idée de la direction à prendre – mais en ayant toute liberté de décision.

Les gays, là-dedans, sont particulièrement symptomatiques. Ayant quitté l’autoroute droite et conforme de la norme hétérosexuelle, empêtrés dans un horizon d’attente marécageux, les homos, paumés, aperçoivent de temps à autre un chemin un peu mieux tracé, et certains essaient de le rejoindre. Parfois, ils n’osent pas s’écarter de la route toute droite et toute bétonnée qui est juste à côté, et ils marchent dans la boue, mais parallèlement à la jolie route, et le moins loin possible. C’est par exemple lorsqu’ils essaient de revendiquer une virilité normale, malgré leur homosexualité. Cela se repère facilement : il y a un moment où vous entendez la phrase « je n’ai rien contre les follasses, mais bon, c’est pas mon truc. » La logique du message étant : « regardez bien, malgré mon homosexualité, je suis un vrai homme ». La justification est enfantine, et assez violente pour les autres gays, rejetés de l’autre côté de la frontière de l’acceptabilité. Mais nul besoin de s’appeler Freud pour soupçonner un mal-être, une angoisse, voire une variation simple de l’injonction contradictoire habituelle : aime les hommes si tu préfères, mais n’oublie pas que tu es avant tout un homme tel que la société le définit. Trouve tes propres repères, mais n’essaie même pas de supprimer tous ceux que la société et ta famille t’ont inculqués. Prends ta propre route, mais ne perds pas de vue la jolie route bétonnée. Sois toi-même, mais pas complètement. C’est un gay qui n’ose pas se perdre ; qui n’ose pas lâcher la main de sa maman, restée sur la route.

J’essaie de dire ces mots sans acrimonie. Il est difficile d’oser se perdre. C’est pour cette raison, au fond, que j’ai voulu écrire ce blog, et tous ces portraits : comme hommage aux mecs paumés, à tous ceux qui osent se perdre.

Celui qui se noie tous les soirs dans un déluge social de bière. Celui qui cherche, activement, et passivement, et tout le temps, sans relâche, le partenaire sexuel parfait. Le queer ; le/la sans étiquette ; le rebelle permanent. Celui qui change de visage plusieurs fois par jour, celui dont la première pensée au réveil est de se mettre des paillettes sur les joues et du scintillant dans sa vie. Celui qui se donne une apparence socio-économique impeccable, et n’a pas la moindre idée du sens de son existence. Ou encore, le narcissique satisfait, par exemple celui qui écrit un blog où il se met en scène sous forme de tableaux. Celui-là, à se diffuser ainsi, se dilue dans les autres, se parsème au vent, s’éparpille au monde. Ca peut être aussi le misogyne, celui qui a peur, se construit des haines, confond les émotions. Celui qui essaie tout, ou qui revendique tout, l’omnivore, l’omnisexuel. Celui qui se love dans la tendresse des autres, le petit ours brun, souhaitant au plus profond de lui échapper au monde – un peu. Il y a aussi tous ceux qui se laissent voguer au rythme, effréné, des modes, des flux, des réseaux ; ceux qui s’enthousiasment et se passionnent par procuration, ceux qui vivent par et pour les évolutions technologiques, les séries télévisées, les jeux vidéo, les drogues, le sport… Le joyeux distrait, la courtisane fragile, le catholique syncrétique, la figue mûre, l’esclave, le quarantenaire blasé, le dépressif multipsy, le doux rêveur…

Oui, c’est un inventaire à la Prévert, comme on dit : un kaléidoscope chaotique de personnalités perdues, çà et là, dans un long marécage dont ils sont les héros. Des insectes perdus sur un immense plateau rocheux, ou bourdonnant dans le vent ; des poussières voletant dans la lumière.

Les personnes qui se perdent sont la poésie du monde.

 

(Ce texte est une republication, à la faveur de l’été… pour retrouver les autres textes, c’est ici)

Tableaux | 26.06.2016 - 18 h 20 | 0 COMMENTAIRES
Le petit saint offusqué

Le petit saint offusqué, c’est ce garçon tranquille et tout gentil, un peu solitaire et pourtant qui se promène toujours en groupe ; étonné et anxieux, comme s’il venait de découvrir que le monde était vaste et plein d’incertitudes. On lui donnerait le bon Dieu sans confession, et aussi une bonne séance de coups de rein sans se faire prier, mais ça pourrait tout aussi bien être une bonne claque, pour le secouer un peu. Il est souriant mais timide ; il dit être à l’aise avec son homosexualité, mais c’est assez récent, au fond il n’a pas vraiment confiance en lui. Son visage poupin, son sourire doux comme une fleur, et ses grands yeux pétillants, sont pourtant des armes extrêmement bien fourbies. Il peut en agacer certains, avec ses moues innocentes, mais il fait fondre tous les autres, en particulier ceux qui ont tendance à vouloir protéger et enlacer les petits chatons qui ne demandent qu’à frémir et ronronner dans leurs bras.

Pourtant, assez vite, et sans trop savoir pourquoi ni comment, on se sent mal à l’aise ; mis à distance ; et, finalement, blessé, sans qu’on n’ait rien vu venir.

Parce que le gentil garçon n’est pas si tendre que cela, et nourrit en son for intérieur une dureté qui, si elle était extériorisée au bon endroit, en impressionnerait plus d’un. Il a l’intelligence d’écouter avant de parler, et de faire passer cela sur le compte d’une réserve attendrissante. Puis, quand vous commencez à lui parler, il vous laisse venir à lui, il vous laisse caresser sa fragilité apparente ; mais il a l’innocence vénéneuse. Dès que vous avez mis la main dans son piège, vos doigts comme collés à sa joue et donc immobilisés, le gentil garçon lance son attaque, lente, insidieuse, parfaite. D’abord, il vous explique qu’il a un peu peur du sexe. Comme toujours, il commence par sous-entendre que c’est peut-être lui qui a un problème. Mais il ajuste ses mots, et petit à petit c’est vous qui avez un problème. Lui, dit-il, il n’est pas aussi à l’aise que vous, avec ça. Le malaise commence. Tu sais, je n’ai peut-être pas le même rapport au sexe que toi. On s’attendait à devoir le pousser un peu dans ses retranchements, à l’assiéger, mais c’est lui qui vous attaque, l’air de rien, avec ses yeux tout tendres. Tu sais, moi, je n’ai pas autant d’expérience que toi. Quelques mots, simples, et désormais vous représentez la démesure, l’excès, la saleté ; et lui, le petit saint offusqué, toute douceur devant, est devenu le pilier de l’ordre, de la tempérance, de la raison. La violence symbolique a commencé à dérouler son plan d’attaque. Vous commencez à comprendre : derrière ce regard soyeux se cache une fermeté moraliste qui juge, sans laisser place au doute. Vous essayez de vous défendre, vous en avez vu d’autres ; que veux-tu insinuer ? Explique-moi… Mais le saint offusqué, après avoir avancé sa ligne de front, s’abrite derrière : il bafouille, s’excuse de s’être mal exprimé – mais ne recule pas. Il sait qu’il vous a dit quelque chose d’insultant, mais ne bouge pas d’un iota sa position. Parce qu’il croit ce qu’il a dit. Parce que, vraiment, vous n’avez pas le même rapport au sexe que lui, et que, vraiment, vous êtes une trainée, en fait. Il est plus petit que vous mais vous regarde d’une hauteur que vous n’auriez même pas imaginée. Vous avez été jugé, et c’est définitif.

Il peut arriver qu’un petit saint offusqué vous autorise de coucher avec lui. Vous, fier, et peut-être sexuellement satisfait (il peut y avoir d’excellentes surprises à ce stade), vous abandonnez toutes vos défenses. C’est le moment idéal pour lui : après la jouissance, il vous reproche de ne l’avoir dragué que pour le sexe, de n’avoir cherché que ça. Il vous accuse d’avoir été irrespectueux. Il dit cela comme s’il n’avait pas participé à l’acte, comme s’il n’avait fait aucun choix. Il vous accuse presque de l’avoir violé, d’avoir profité de sa faiblesse, de l’avoir manipulé. Le préservatif usagé jeté sur le côté devient une pièce à conviction. Vous ne vous rendez compte que confusément qu’il est en train d’exercer sur vous la violence qu’il vous reproche.

Vous l’avez laissé venir à vous ; sa douceur tendre vous a attiré à lui comme une plante vénéneuse déploie ses feuillages luxuriants et ses parfums les plus élaborés pour attirer ses proies. Le petit saint offusqué est loin d’être une victime, ou un cliché comme ces catholiques tout penauds d’avoir joui ; il véhicule la violence plus que la peur. Il joue. Ca n’est pas un pervers narcissique, car, après avoir joué avec vous comme un chat avec une souris, il vous laisse, il ne vous traque pas. Il lisse sa peau, fait briller ses larges yeux, et repart vivre dans ce vaste monde si plein d’incertitudes et de choses terrifiantes.

Tableaux | 26.06.2016 - 18 h 19 | 0 COMMENTAIRES
Bernard Homo-Lévy

J’ai été frappé par le petit côté Bernard Henri-Lévy, version gay – et ce sont deux euphémismes – de certaines de mes dernières connaissances. J’ai envie de les appeler, par facilité, des Bernard Homo-Lévy. Imaginez la chemise chic, portée avec une désinvolture savamment étudiée ; la chevelure épaisse, mi-longue, également vaguement libre, laissant quelques cheveux au vent mais sans jamais risquer de déranger la structure ; l’œil et la parole affutés, ciselés, supérieurs mais à l’écoute, précis, légers et puissants, dotés de ce soupçon d’espièglerie permise par un sentiment de légitimité à peine dissimulé…

Bernard Homo-Lévy prétend se refuser à tout paternalisme, mais tout en lui respire le paternalisme. Il est blanc, homme, occidental, cisgenre : il n’y peut rien, il n’a pas envie de s’en excuser.

La démarche est un peu moins assurée, un peu plus faillible, mais, par méfiance ou par envie, on en vient à croire que cette fragilité est tout aussi construite et destinée à embarquer son public, à provoquer cette sorte de tendresse qu’ont la plupart des gens envers des personnes vieillies, et douces, et vulnérables. Or BHL n’est pas vulnérable ; il est résilient, il est la résilience même.

Il en a rencontré, du beau monde, dans sa vie, qui d’ailleurs n’est pas si longue – il est encore jeune, dans la force de l’âge, grisonnant mais actif sexuellement et socialement. Il a croisé des stars de la mode et du cinéma, des intellectuels du grand monde, des milliardaires des palais, des présidents. Et pourtant, il participe aussi à de toutes petites choses, par exemple à une émission confidentielle sur une toute petite radio locale destinée à un public minoritaire. C’est parce qu’il y croit, et parce que sa philosophie est égalitariste, comme peut être égalitariste un héritier gauche caviar, ce qui n’enlève rien à ses batailles, à de très certaines souffrances dont il ne dira pas un mot, les décès qui l’entourent en permanence et dont il se souvient, chacun d’eux, les maladies qu’il a vaincues, mais pas toutes ; les amitiés qui se sont défaites, et qui cisaillent encore chaque jour son cœur pas si dur et dont il se souvient à chaque fois qu’il écrit un paragraphe, un poème, un essai.

Bien entendu, il ne reste pas longtemps dans les petites choses confidentielles ; à peine considèrera-t-il qu’il en a assez fait, que prendra fin sa croisade de grand frère des pauvres. Ce type de sarcasme ne le dérange pas, d’ailleurs : il sait qu’il s’expose à la jalousie des petites gens, et, peut-être, aussi, a-t-il cette grandeur, d’accepter réellement cela, cette violence de la relation humaine, cette violence à l’égard de quelque chose qui n’a pas été donné à tous, ou conquis par tous. Lui, il sait qu’il s’est battu, il a l’intelligence de ne pas dire, et sans doute même de ne pas penser, que pour s’acheter un costume il suffit de travailler.

Il conserve une part de mystère, tout en semblant se dévoiler entièrement. Il étonne ; tant il peut être irritant, et – non, je ne vais pas dire « attachant » – honnête. Tant il a d’énergie, mais qu’on lui reproche, avec mauvaise foi et envie.

Il y a une certaine beauté en lui. Bernard Homo-Lévy a du charisme, et un peu plus que cela. Quelque chose qui relève de la compassion pour les hommes, et qui prend le risque du paternalisme pour pouvoir s’exprimer.

Il a des choses à dire. Il veut les partager. Alors, oui, c’est vrai, il prend un peu plus de place que les autres, mais l’essentiel est là : il partage.

Perso | Tableaux | 26.06.2016 - 18 h 18 | 0 COMMENTAIRES
L’incohérente radicale

Comme toute lesbienne féministe radicale, elle suscite chez les hommes un adjectif simple et peu laudateur : c’est une chieuse. Cette opinion est tellement consensuelle chez les hommes qu’on ne peut qu’en déduire qu’elle est exacte, mais aussi que, cette mise à distance injurieuse étant évidemment une bien piètre tentative de cacher une faiblesse, voire une panique, de la part de ceux qui jugent de la sorte, en réalité, le mot « chieuse » est un compliment.

Mais oui ! Car l’incohérente radicale est une empêcheuse de dominer en rond, une empêcheuse de vautrer sa pensée dans le confort et la facilité. Quelqu’un qui fait des vagues, alors qu’on est tranquillement allongé sur un matelas gonflable au milieu d’une piscine, évitant soigneusement d’en regarder les abords grouillants d’une foule de personnes qui crèvent de bien-pensance…

Evidemment, comme elle perçoit la norme, qu’elle l’identifie, et tente de la déconstruire, elle agace, et sa caractéristique principale est d’être, très souvent, contre. Contre ceci, contre cela. Les hommes, encore eux, s’en délectent de blagues sexistes. La lesbienne radicale ? Ah oui, celle qui est contre tout, surtout contre les hommes : ah ce que c’est drôle.

Bien sûr, elle aussi, elle fait partie d’un système, elle est contextualisable : elle est blanche, elle est cisgenre, elle est occidentale, elle est diplômée. Bien sûr, elle est suffisamment protégée par tout cela, pour pouvoir se permettre de contester la norme. Elle aussi, d’une certaine façon, nage dans la piscine, alors que les autres meurent au soleil juste à côté.

 

Elle a un petit air des sixties, cette légèreté toute brune, pimpante, fraîche et piquante ; et pourtant, elle pourrait tout aussi bien être l’une de ces photographies du XIXe siècle, une de ces matrones butch ou queer en noir et blanc, sur daguerréotypes fumeux… C’est peut-être parce qu’elle ne se maquille pas, et que du coup, par un habile retour de boomerang, elle paraît intemporelle ? De fait, elle n’a pas d’âge : parfois en la regardant on voit une enfant, espiègle et heureuse, d’autres fois elle vous lance un regard torpille comme ces vieilles femmes glaçantes, qui en ont vu d’autres, un mélange de tante Piquette et de la reine Victoria… Mais qu’importe son âge ? c’est vrai, elle n’a plus vingt ans, mais indiquer l’âge d’une personne, et surtout, sous nos latitudes, d’une femme, est un moyen de la délégitimer : si elle est jeune, on lui fera un procès en inexpérience, si elle est âgée, on ne lui prêtera plus attention, parce qu’elle n’est plus socialement productive – entendre fertile et/ou source de désir pour les hommes. Allez, finissons-en avec les clichés, au moins ça sera dit : elle n’a pas d’enfants, car elle n’en veut pas, et elle ne porte pas de jupe. Ah, et aussi, elle a changé deux fois de coiffure seulement en trente ans. Au placard, la féminité imposée. Et au placard, la cohérence bien étiquetée de le norme.

Elle a horreur du mariage, mais est en couple stable de très longue durée. Elle aime à passer quelques semaines dans une retraite tranquille au bord de la mer avec des copines, mais elle n’est pas bourgeoise, oh que non. Elle est anticapitaliste, et déteste tout ce qui est transmission héréditaire ; le seul patrimoine qu’elle aime, c’est la culture, et ce patrimoine-là, elle aime le transmettre, c’est d’ailleurs son métier ; oui, il y a de l’incohérence là-dedans.

En somme, elle est comme la physique quantique : à la fois être et ne pas être, ou peut-être, ou n’être pas nommée. C’est un peu tout en même temps, avec énergie, fermeté, humilité, et bonheur ; elle est contre, mais elle est aussi le contraire du « contre », elle choisit. C’est une lesbienne radicale – et elle seule a le droit de se définir ainsi –  qui secrètement se débat avec la terreur et l’amour de l’incohérence.

Je répète : la terreur et l’amour de l’incohérence, parce que l’incohérence, c’est encore la plus jolie façon d’être contre, tout en étant pour. Oui, c’est une incohérente radicale, et elle nous empêche de vautrer notre pensée dans la facilité. Alors merci.

 

Tableaux | 14.07.2015 - 00 h 03 | 2 COMMENTAIRES
Le vieux qui a tout lu

« Evidemment, je suis le seul un peu cultivé, ici… » dit-il, avec une moue sensiblement méprisante, et le regard du professeur désappointé. C’est un lieu commun ; mais il pense presque ce qu’il dit. Il a tort en fait, parce qu’il s’autorise une légère outrance, en même temps qu’il cède à la fausse modestie : en réalité, les autres sont un peu cultivés, lui l’est énormément. Il dit ces mots pour taquiner les autres, les aiguillonner, non pour les assommer de sa supériorité (allez, si, un peu, quand même) ; surtout, il est authentiquement déçu, attristé, de voir la culture « se perdre ». Lui qui ne comprend pas tout à fait bien les nouveaux développements des mondes virtuels, les horizons qui se déploient avec la culture internet, les nouvelles technologies, les jeux vidéo, les réseaux, il est très loin d’être stupide, il s’est informé, il n’est pas ignorant de tout ce qui frétille ou explose, mais, indéfectiblement, il croit, il sait, que rien ne remplacera jamais les livres ; il croit, il sait, que le cinéma, le grand cinéma ou le petit, long ou court, ancien ou récent, est un art absolument merveilleux. Il sait qu’il faut connaître la musique, la danse, l’opéra, le théâtre, pour mieux les apprécier ; et qu’apprécier ces arts constitue la racine, la raison d’être, le but même de l’existence des hommes.

Ces livres qu’il a lus, ces films qu’il a vus, ces spectacles qu’il a regardés et entendus, lui ont fait un précieux cadeau : sa parole est d’or. Quand il parle, il vous envoûte. Une force lente et douce émane de lui, irrigue tous ceux qui l’écoutent. Ordinairement, la plupart des gens ne se rendent pas compte de sa présence, ou le regardent d’un œil ennuyé, au mieux bienveillant. Il joue au vieux. Mais quand il commence à prendre la parole et l’espace, il conduit une danse lente – pas si lente, hein, pour un vieux – et il emmène avec lui tous les présents, pour quelques pas, parfois plus, dans un monde intellectuel, classique, dense et lentement virevoltant.

Il est celui qui a vu beaucoup de ce qu’il y avait à voir, et qui a décidé que le seul véritable intérêt de l’existence, c’était la créativité des hommes, à condition qu’elle soit partagée, et avec l’espoir qu’elle soit positive, et non empreinte d’idéologies délétères.

Alors, c’est vrai, cela fait blasé. C’est pour ça qu’il se désigne lui-même comme « le vieux » (en fait, ça lui permet aussi de souligner qu’il s’entoure de jeunes hommes, et qu’on ne le remisera pas de sitôt dans un placard poussiéreux avec ses contemporains qui ont cessé de sociabiliser le jour de leur soixantième anniversaire). Quand on commence à mieux le connaître, quand on lui pose des questions, on peut voir ressurgir le jeune homme, l’œil brillant et séducteur, l’enthousiaste, le coquin : assez facilement, d’ailleurs. Son énergie est déroutante, parce qu’elle est bien canalisée, voire dissimulée. Au fond, il est sectaire : tout le monde ne mérite pas qu’on dépense de l’énergie pour eux – mais ça ne se dit pas, ça se décide et ça se vit. C’est aussi un moyen de se protéger, c’était peut-être ça la motivation principale au départ, mais aujourd’hui c’est secondaire.

Il aime les jeunes garçons, et il le dit sans sourciller. Il lit parfois, dans les yeux de ses interlocuteurs, le passage d’une angoisse non formulée « mais à qui suis-je en train de parler ? Qu’essaie-t-il de me dire ? Des garçons jeunes, pas trop quand même ? ». Il aime les jeunes et beaux garçons ; pas les enfants. Il se trouve toujours quelqu’un pour ressortir la comparaison avec les Grecs de l’Antiquité, comme s’il était un Socrate expérimenté éduquant Alcibiade et quelques autres aimés. Il n’a pas besoin de cette comparaison. Comme n’importe qui, il est attiré par la beauté et la jeunesse, et celles-ci parfois le lui rendent bien.

Il a une famille, mais la plupart des gens autour de lui n’en savent rien, parce qu’ils ne lui posent pas de questions. Il a peut-être perdu l’homme de sa vie à cause du sida, il y a pas mal d’années, et il ne s’en est jamais vraiment remis. Il a sûrement eu un ou deux enfants, avec qui il a de bons rapports, même si ceux-ci mènent une vie indépendante et assez différente de ce qu’il avait pu imaginer pour eux. Il est content d’être retraité, quel qu’ait été son métier, fonctionnaire quelque part, ou expat (il a beaucoup, beaucoup voyagé), ouvrier, agriculteur, gestionnaire de quelque chose ; avec un enthousiasme et une bonne volonté qui se sont dissipés petit à petit, lentement, comme un glaçon dans une liqueur fine. Les associations l’ont déçu, plus rapidement (la lutte contre le sida, contre l’homophobie, contre le racisme ; l’engagement humanitaire ; l’engagement laïc), mais il continue, parce que sinon, ce serait encore plus décevant.

Le vieux qui a tout lu : un homme qu’on n’oserait jamais décrire, à première vue, comme fort ; et qui, pourtant, possède une force de vie et d’âme si denses qu’on reste loin derrière, et sur le cul.

 

D’ailleurs, si vous voulez lire plus, une suggestion tout à fait désintéressée… : http://www.desailessuruntracteur.com/Quel-gay-etes-vous-Decouvrez-votre-portrait-dans-Tous-les-gays-sont-dans-la-nature_a127.html

Tableaux | 08.05.2015 - 09 h 39 | 0 COMMENTAIRES
Le musicien-mes-mains-sont-un-temple

Le geste est sublime comme une poésie qui prend son envol dans une lumière d’hiver. La main est aérienne, ferme et d’une grâce absolue. L’archet en est un prolongement vivant, vibrant, fragile et solide à la fois. La musique emplit la pièce et l’enveloppe comme un animal irréel et envoûtant.

Les mains du musicien sont un temple. Blanches, fines et musclées, soignées, hydratées, protégées par des mitaines contre le froid et les agressions multiples de la vie urbaine, elles sont un trésor que la plupart des néophytes ignorent complètement.

C’est pourquoi le musicien ne pratique pas le fist-fucking. Trop dangereux (pour la main). Même en version passive : il ne supporte pas même l’idée que sa main puisse être employée de la sorte ; c’est un peu comme si on prenait son archet et qu’on le mettait à tremper dans du liquide. C’est un sacrilège inimaginable. En revanche, que les autres s’adonnent à ces jeux et prennent ce risque, il s’en contrefiche, les mains des autres ne l’intéressent pas le moins du monde.

La branlette est plus acceptable que le fist-fucking, dans la mesure où elle est bien conduite, avec attention et respect (pour la main, bien sûr). Pour ce qui est de la fellation, aucun souci, on n’est pas en train de parler des chanteurs, on peut enfoncer tout ce qu’on veut jusqu’au fond de la gorge sans crainte de conséquences désastreuses sur les outils professionnels. Quant aux fesses, ce serait accès libre sans restriction, s’il n’y avait chez le musicien-mes-mains-sont-un-temple une sorte de pudeur générale qui l’empêche de s’ouvrir complètement en dehors de l’exercice de sa passion.

Il y a (peut-être ?) une très légère tendance à la sanctuarisation exagérée de la part du musicien-mes-mains-sont-un-temple. En effet, souvent, par contraste avec ce qui nous a été vanté, on a de mauvaises surprises : un geste plutôt monotone et ennuyeux, quand il n’est pas incertain, une main courbaturée, fatiguée, parfois calleuse. Les cordes grincent comme une vieille porte en bois humide, parfois crissent comme une fourchette sur une assiette ; et les branlettes ne sont pas très réussies. Les caresses d’un pianiste que j’ai connu m’avaient donné le sentiment de me faire parcourir le dos par des osselets articulés. Remarquez, c’est un type de frisson comme un autre, certains peuvent aimer…

Heureusement, on pardonne tout aux musiciens-mes-mains-sont-un-temple. Leurs yeux, leur sourire, leur passion, les rendent attachants. Contrairement à ce qu’on croit, ils ne sont pas snobs ou prétentieux même s’ils en donnent l’impression. Ils ne sont pas détachés des choses matérielles et bassement financières ou organisationnelles, car ils sont au contraire passés maîtres dans les arts administratifs, dans les gestions de calendriers de concours et de tournées, dans l’organisation de groupes, consorts, orchestres, dans les négociations d’obtention de salles, de communication, de multiples détails allant de l’acoustique au café d’accueil du public et au remboursement des frais engagés. Il faut donc leur reconnaître le mérite de savoir maintenir, malgré tout ce travail un peu aride, la passion de leur art et de leurs mains.

On leur pardonne les horaires de travail, de répétition, de concert, de réunions. On pardonne les crises existentielles théâtrales liées à un phrasé manqué, à une expressivité légèrement ratée, que nous profanes sommes à des kilomètres de soupçonner. On pardonne les sommes astronomiques dépensées pour l’entretien des instruments de travail, y compris les mains.

On pardonne, parce que l’art est la chose la plus difficile et la plus belle au monde.

On pardonne, dans notre grande et belle magnanimité, parce qu’on n’a pas besoin de réfléchir très loin pour se trouver les mêmes obsessions et barrières, sauf qu’on ne produit pas grand-chose de beau.

On pardonne au musicien-mes-mains-sont-un-temple, donc ; mais on couche assez peu avec.

 

Pour en lire plus : http://www.desailessuruntracteur.com/Quel-gay-etes-vous-Decouvrez-votre-portrait-dans-Tous-les-gays-sont-dans-la-nature_a127.html