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Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Processus | 06.07.2016 - 09 h 02 | 2 COMMENTAIRES
Si ce n’est toi, c’est donc ton frère

Mais qu’est-ce que nous avons, nous les gays, avec nos frères ? Il doit bien y avoir un ou deux livres de Freud là-dessus, non ? Parce que quand même, il s’en passe des choses entre frères, et pas toutes jolies, hein. Interdit aux moins de 18 ans ! Enfin, façon de parler…

Si un hétéro cherche à retrouver sa mère dans ses amours, est-ce vraiment son père qu’un gay veut retrouver ? Ou peut-être son frère, non ? Le cordon fraternel est peut-être plus difficile à couper, pour un gay, que le cordon parental…

Bon, évidemment, tous les gays n’ont pas commencé leur vie sexuelle avec leur frère – quoique, symboliquement, peut-être que si ; mais les symboles, ça n’est pas interdit par la loi, alors que l’inceste oui, et le viol encore plus.

Sans atteindre ces extrêmes, qui malheureusement ne sont paraît-il pas si rares, il faut bien reconnaître qu’il y a quelque chose de particulier dans la relation entre un gay et son frère.

C’est normal, entre frères, on s’aime et on se déteste. Le frère peut être le modèle et le contre-modèle ; ce qu’on aimerait être et ce qu’on ne sera jamais, tout en y étant presque, ou à l’inverse tout ce qu’on ne voudrait surtout pas être, mais qu’on sait qu’on est quand même un peu… Et quand l’un des deux est gay, tout cela prend pour lui une intensité, un degré, une profondeur, qui sont fondatrices. On peut aimer son frère, mais on sait qu’il ne pourra jamais comprendre ni aimer de la même façon ; on peut le détester, et peut-être qu’il nous le rend bien, avec en plus une peur ou une mise à distance qui est de l’ordre de la violence. On refuse les règles de la compétition habituelle entre frères, on détourne ces règles ; les trophées désirés ne sont pas les mêmes, on ne joue pas le même jeu ; et le frère, qui bien sûr ne comprend pas, en rajoute des couches dans le conflit (il veut faire de vous un vrai homme) ou dans l’éloignement (il ne veut en rien vous ressembler…). Incompréhension, frustration, violence, amour, un cocktail détonnant… L’apaisement, heureusement, est aussi une option – peut-être est-on vraiment adulte quand on pardonne à son frère.

Il arrive aussi assez souvent qu’il y ait deux frères gays. Là, ce sont les parents qui s’interrogent, en se triturant les méninges : qu’ont-ils fait pour mériter ça, qu’ont-ils bien pu rater ? Mais peut-être faudrait-il se demander si l’un des deux parents n’aurait pas une petite tendance au refoulement ? C’est aussi parce qu’il y a tant de fratries gays que beaucoup continuent de chercher le gène de l’homosexualité, la plupart du temps dans l’espoir pas tellement secret d’éradiquer cette chose affreuse. Bien sûr, le seul fait de chercher une explication revient à sous-entendre qu’être homo serait une maladie ou une tare ; on ne cherche pas à expliquer pourquoi un hétéro est attiré par tel ou tel type de femme… En tout cas, dans une fratrie gay, on retombe dans la concurrence classique entre frères. On s’aime, on se déteste, on essaie de ne pas coucher avec le même mec, ça arrive toujours à un moment ou un autre, c’est la guerre pendant quelque temps, et puis on se rabiboche ; quelques expériences sont particulièrement sensibles, comme le coming out de l’autre frère…

En ce qui concerne les sœurs, c’est beaucoup plus simple : la sœur d’un gay, on n’y touche pas. C’est sacré. Bas les pattes. Et si elle aime les garçons, interdiction de vérifier l’hétérosexualité réelle de son compagnon ! Si, si, vraiment. Laissez-la vivre, et être différente de ce que vous auriez rêvé d’être…

 

Processus | 02.07.2016 - 10 h 53 | 0 COMMENTAIRES
« C’est une trans ratée »

– Eh, regarde ! Psst. Regarde ! Un cis ! Un cisgenre ! Regarde…

– Non, tu crois ? Ah oui, on dirait… Il est un peu réussi, non ? Le pauvre.

– Ouais, t’as raison… Il est assez réussi. Peut-être même sans opération… Regarde ses mains, on dirait qu’elles sont bien proportionnées. Lol !

– Et ses lèvres ! Pas trop dessinées ni rien ! Ordinaires ! Mdr !

– Ca, c’est sûr qu’il ne peut cacher à personne qu’il est cis. On ne se pose même pas la question du sexe ! Tu crois qu’il s’en rend compte?

– Ben oui, c’est pas possible sinon. On ne peut pas être comme ça, un cis aussi réussi, et croire que les gens ne s’en aperçoivent pas. Ca se voit tout de suite.

– Regarde sa pomme d’Adam, on dirait qu’il a avalé un plug tellement elle est voyante…

– Quand même, il est courageux, à oser circuler comme ça dans la rue l’air de rien… assis dans ce café devant tout le monde…

– Ben courageux, courageux, faut voir. Aujourd’hui on permet tout, y a plus de limites. Moi, je trouve quand même qu’il faudrait faire un peu gaffe, mettre un peu plus de limites, quoi. Un cis comme ça, réussi et tout, c’est un peu abuser quand même. Des enfants pourraient le voir ! Il pourrait rester dans son quartier. Il faut penser un peu aux autres, quand même.

– Ouais, t’as raison. Il pourrait au moins se cacher un peu. Je ne sais pas, mettre un foulard ou quelque chose.

– Et l’attitude, aussi, c’est un peu choquant, il est là comme ça comme si de rien n’était, il prend son café, comme tout le monde, regarde, il ne croise même pas les jambes ! Rien de plus masculin ! Il pourrait faire un petit effort pour s’adapter !

– Pff, n’importe quoi. Il faudrait que quelqu’un lui dise.

– Ouais, t’as raison, il faudrait lui dire d’être un peu plus discret, on est en public. Au fait tu penses qu’il a une vraie voix d’homme ? La honte ! Rien que pour rire j’ai envie d’aller lui parler… En général, ces gens-là, ça se reconnaît tout de suite à la voix… Tiens, j’ai envie de lui dire « bonjour monsieur ! » rien que pour voir sa réaction… lol

– Non mais écoute, sérieux, ce n’est pas à nous de le faire, c’est aux patrons du café. D’ailleurs, je ne reviendrai plus dans ce café.

– T’as raison, moi non plus. J’ai pas envie de voir ça tous les matins en prenant mon café. Un cis réussi sous les yeux dès le réveil, c’est un peu hard quand même. On n’est pas au zoo, hein. Ou au théâtre.

– Lol ! Ouais, ces gens-là ils devraient faire des spectacles et c’est tout !

– Ben oui, rien qu’à les voir on rigole.

– Ha ha ha, ha ha ha !

– Ha ha ha ! Mais bon en fait c’est pas drôle, hein, le pauvre ça doit pas être facile à vivre. T’imagines, au guichet ? « Monsieur, que désirez-vous ? » Direct ! Aucune ambiguïté sur le sexe, rien ! C’est un peu violent, quand même. Devant tout le monde… La honte pour lui…

– Ben il a qu’à aller se faire opérer, hein. C’est un choix, après tout. Y a quand même des solutions. Personne ne l’oblige à vivre comme ça.

– Ouais, t’as raison. Et puis il y en a qui sont très bien, par exemple mon ami qui est serveur au restau en bas de chez moi, il est cis, mais il est très bien, il reste discret et tout, il n’en fait pas des tonnes… Il faut dire qu’il a de la chance, il est un peu raté, ça ne se voit pas tout de suite qu’il est cis.

– Moi aussi j’ai des amis cis, hein, l’autre jour d’ailleurs je pensais en inviter un à la maison, donc tu vois.

-Ben oui voilà mais tu vois eux dès qu’on dit le moindre truc, ils te regardent comme si t’avais dit un truc énorme, ils montent sur leurs grands chevaux et tout, tout de suite tu es cisphobe et tout le tralala… Mais en fait le plus intolérant n’est pas celui qu’on croit, hein !

-Grave… c’est fatigant, à la fin, on ne peut plus rien dire.

-Ah oui c’est comme ça aujourd’hui. On ne peut plus rien dire. Les gens sont fermés, obtus…

-Intolérants !

-Exactement. Les gens sont cons, quoi.

-Grave.

 

 

(note de l’auteur: chronique publiée le jour de la Marche des fiertés parisienne où, enfin, les droits des trans sont à l’affiche. A titre personnel, je suis cis, et j’ai très peu parlé des trans dans mon blog et dans mon bouquin, par sentiment de moindre légitimité. Mais je suis preneur d’idées ou commentaires…) (Et en attendant vous pouvez toujours lire ou relire Tous les gays sont dans la nature !)

Processus | 15.03.2016 - 00 h 25 | 0 COMMENTAIRES
Le Gay Deficit of Attention (reboot)

D’après Wikipedia, qui est la source de toute vérité, le trouble du déficit de l’attention est un « trouble neuropsychiatrique et comportemental caractérisé par des problèmes de concentration ». C’est très sérieux et je ne devrais sans doute pas badiner avec, mais j’adore le mot « neuropsychiatrique », même si je ne sais pas très bien ce que ça veut dire.

Petite précision, les snobs et les psychiatres préfèrent utiliser l’expression anglaise attention-deficit disorder (ADD), ça sonne mieux ; moi aussi j’aime, c’est vrai que je suis un peu snob. Surtout, pour le dérivé gay de ce trouble, l’anglais est bien meilleur, plus souple, plus fluide : personnellement, j’aime bien dire gay deficit of attention, ou GDA (prononcez à l’anglaise, c’est plus classe), ça roule, ça coule, c’est joli. Alors que « trouble gay du déficit de l’attention », ça écorche vraiment l’oreille.

Donc, d’après mes observations cliniques consciencieuses, il y a bien une version gay de ce trouble de la concentration. Vous en avez sûrement déjà fait l’expérience : vous vous trouvez dans la rue, vous papotez avec un ami de choses et d’autres, et là, hop, un joli garçon passe, et tout à coup vous parlez dans le vide. Votre interlocuteur est soudainement perdu dans un abîme sidéral. Cela ne dure pas longtemps, mais la conversation est interrompue aussi totalement que si quelqu’un avait mis le cerveau de votre interlocuteur sur off. Ca peut reprendre ensuite, mais comme vous êtes dans la rue et qu’il y a beaucoup de garçons qui passent, la conversation devient vite une sorte de hoquet déstructuré.

Si vous êtes situé face à votre interlocuteur, il y a un signe qui ne trompe pas : c’est quand vous pouvez voir son regard tout à coup changer de profondeur de champ, quitter votre sphère relationnelle, et se perdre quelque part entre le garçon qui vient de passer et la quatrième dimension. Wikipedia, lumière de tout esprit, l’explique très bien : « La survenue d’un trouble de l’attention peut être influencée par certains facteurs environnementaux tels que l’exposition à certains neurotoxiques » : c’est tout à fait ça, des neurotoxiques qui se promènent librement dans la rue, et émettent des signaux hormonaux qui désarticulent la capacité logique de la personne qui les reçoit.

Alors, bien sûr, on peut considérer que ce trouble atteint aussi certains mâles hétérosexuels quand une poitrine opulente circule sous leurs yeux, ou certaines femmes ; mais croyez-moi, les inhibitions sociales sont bien moins tolérées par les organismes des gays (autrement dit, on s’en fout d’être malpoli, quand il y a un beau gosse qui passe ça prime sur tout le reste). Du coup, le gay deficit of attention disorder présente quelques formes extrêmes qu’on ne retrouve que très rarement dans la forme générique hétérosexuelle.

Il y a notamment une forme dérivée du GDA à forte prévalence dans la communauté gay : c’est quand le garçon qui vous écoutait non seulement quitte votre espace conversationnel, mais également votre espace réel, et se met à suivre le neurotoxique qui l’a déconcentré. En termes crus, votre interlocuteur voit passer un beau garçon et, subjugué, il lui emboîte le pas, en vous plantant là comme une vieille chaussette. Maintenant vous comprenez : il est sous l’influence d’un neurotoxique ! Ce n’est pas de sa faute… Un peu comme le joueur de flûte de je ne sais quel conte allemand envoûtait les gamins, et les emmenait dans un endroit caché pour leur faire je ne sais quoi. (Bien vu, d’ailleurs : la flûte, c’est sûrement neurotoxique, quand je repense à mes cours de musique à l’école, constellés de flûtes stridentes, bonjour les dégâts aux neurones). Bref, votre ami s’absente de votre conversation ainsi que de votre compagnie, comme ensorcelé par un magicien flûtiste et son sourire neurotoxique. Pour vous, c’est un peu inquiétant, n’hésitez pas à revoir vos basiques de la conversation amicale ; pour votre ami, c’est soit un indice de sexualité frénétique, soit signe qu’il faut aller voir un neuropsychiatre au plus vite.

Il n’y a d’ailleurs pas grand-chose à faire pour soigner le GDA. On peut opter pour des solutions de facilité, comme ne pas se promener dans le marais (mais c’est une solution de facilité particulièrement difficile), ou bien s’asseoir à un café en terrasse en veillant bien à ce que votre interlocuteur soit dos à la rue, et pas non plus en face d’un miroir. Ces solutions sont des artifices, des cache-misère. Si l’on veut prendre le taureau par les cornes et forcer votre interlocuteur à vous écouter lorsque vous vous promenez dans le marais vers 19 heures, il faut avoir une conversation extrêmement passionnante, ce qui est rare, ou bien parler de cul (mais c’est un jeu dangereux, car on met en place une atmosphère favorable au déclenchement du GDA), ou bien être drôle. Le rire est une des seules options induisant une résistance aux neurotoxiques générateurs de GDA, parce que, d’une part, l’esprit est occupé à surveiller la qualité de son rire, ni trop grave ni trop aigu, et que, d’autre part, on plisse les yeux, si bien qu’on voit moins bien ce qui passe à côté.

Plus on devient adulte, mieux on contrôle son GDA, parce qu’on est capable de l’inhiber, comme les hétérosexuels mâles bien éduqués ; mais ensuite, quand on vieillit, ça revient. C’est un peu comme les érections intempestives ou l’incontinence. Dans ce cas, l’idéal, c’est de se balader avec quelqu’un qui a le même souci. Deux vieux incontinents ensemble, ça ne se gêne pas. Par contre, de même que les petits vieux tentent de se retenir quand c’est leur femme qui les promène, de même essayez de contrôler votre GDA lorsque votre petit ami vous prend le bras et vous parle de votre couple et de votre avenir. Il risquerait de prendre mal votre sensibilité toute naturelle aux neurotoxiques. Et c’est vrai que déficit d’attention, là, en français dans le texte, c’est relativement limpide comme expression.

 

Retrouvez mes chroniques dans ce petit bouquin : Tous les gays sont dans la nature, aux éditions Des Ailes sur un Tracteur!

Processus | 17.01.2016 - 16 h 23 | 0 COMMENTAIRES
Des paillettes sur la paillasse

Je me suis demandé pendant un moment pourquoi ce spectacle s’appelait Paillettes, et puis, un jour, ça m’a frappé, comme un coup de boutoir : les paillettes dans un spectacle de drags, c’est comme l’alcool dans les cocktails : s’il n’y en a pas, c’est d’un ennui abyssal. Une drag sans paillettes, c’est un cocktail sans alcool, c’est une vie sans vice, une princesse sans diadème, du sexe sans pénétration ! Horreur ! Va dans le métro, Satanas !

Allons même plus loin : il n’y a pas de vrai cocktail sans paillettes, et il n’y a pas de véritable paillette sans cocktail. D’ailleurs, tout ce qui ressemble au mot paillette est en lien avec les cocktails, c’est scientifique. Par exemple : une paille, c’est ce qui sert à boire des cocktails.

Une paillasse ? Eh bien, ça sert à faire des cocktails : des cocktails chimiques quand c’est en laboratoire pharmaceutique, ou à base d’eau-de-vie bon marché quand c’est la paillasse de votre roulotte. Ca s’appelle paillasse, parce que c’est, à l’origine, un plan de travail fait de matériaux de fortune, de la paille pour les pauvres qui n’ont pas les moyens de s’offrir une table Ikea. La preuve, avant, dans les films de cul, ça baisait sur la paille dans la grange, aujourd’hui ça baise sur la paillasse de la cuisine. Il y a une continuité.

A propos de continuité, de la paillasse à la paille, de la paille au paillasson… Le paillasson, c’est l’endroit où on termine les soirées trop alcoolisées, à force d’avoir consommé des cocktails. Ca s’appelle comme ça, parce qu’avant on terminait sur la paille, et pas n’importe laquelle, la rugueuse, la rêche, un peu comme les cheveux de Mademoiselle Etienne après trois passages dans la backroom.

Et une paillotte ? Eh bien, c’est de la paille plus ou moins légale, sur les plages de Méditerranée, un endroit où on peut boire des cocktails.

Et puis la papaye, ça n’a rien à voir, mais c’est quand même ce qu’on met dans les cocktails.

Alors, bien sûr, il y a l’éternel débat : pour sucer un cocktail, vaut-il mieux une grosse paille, ou une petite paille ?

Parce que tout le monde aime les grosses pailles bien larges. Avec une grosse paille, le liquide est sucé plus facilement, ça monte plus vite, voire trop vite ! On n’a pas le temps de siroter, de savourer, que hop, c’est fini, c’est vidé, l’extase retombe, d’un coup ! Je parle des cocktails, bien sûr, je t’ai vu, toi, qui rigoles, au fond…

A l’inverse, imaginez-vous, telle Samantha de Sex and the City (je sais, mes références sont vieillottes, mais vous aussi, hein, avouez…), bref, Samantha, élégamment vautrée dans un transat au bord d’une piscine miroitante, en plein soleil de Floride ; un splendide éphèbe, torse nu, muscles saillants et luisants, sourire blancheur, chevelure légèrement désinvolte, pantalon blanc immaculé, vient vous apporter un cocktail énorme, coloré, de l’alcool pur délicatement relevé d’aromes fruités, un demi-fruit scintillant au soleil accroché avec langueur au bord du verre… le tout servi avec une micro-paille. Le truc nul, qui tombe dans le cocktail, qui vous rend les doigts gluants, pas possible de siffler son alcool de façon élégante, on a le pif dans le verre, on est obligé de relever ses lunettes de soleil tendance, bref, l’horreur, la déchéance, et la frustration, parce qu’on ne touche même pas au cocktail !

Evidemment, la morale, c’est qu’il faut de tout pour sucer un monde : de très grosses pailles, et des pailles plus fines, plus courtes, parfois recourbées…

Si vous avez suivi, vous allez maintenant me demander : et alors, quid des paillettes ? Quel lien avec les cocktails ? Les paillettes ont-elles leur place dans le monde de la succion ?

Ah, les paillettes… Ce sont de tout petits objets, mais qui confèrent de l’éclat à ceux qui les portent : ça les fait scintiller, ça les illumine, ça attire le regard. C’est une des rares choses qui sont modestes en elles-mêmes, mais mettent en valeur ce dans quoi elles baignent… Il y a ceux qui ont la paillette luxuriante, qui brillent de mille feux même dans l’obscurité ; et ceux qui ont la paillette discrète, qui l’utilisent comme une arme secrète, inattendue mais efficace, comme ces garçons qui, mal dotés par la nature, savent tirer le meilleur parti d’un outil peu impressionnant visuellement. (Vous avez compris j’espère, la paillette est un accessoire indispensable pour embellir même les laideurs les plus ébouriffantes. A bon entendeur salut…)

En outre, la paillette, comme le vice, s’immisce partout ! Vous en retrouverez, des années après un spectacle, dans une doublure de votre veste, au fond de votre placard, au fond de votre escarpin, ou au fond de votre anus ! (car oui, certaines personnes ne sont pas adeptes d’une hygiène parfaite). La paillette, sournoise et résistante, pénètre au plus profond de vous-même, de votre vie, de vos vêtements, et vous n’arriverez à vous en débarrasser, éventuellement, qu’avec extrême difficulté. Comme une drogue, elle est addictive : elle ne vous lâche plus, une fois que vous y avez touché.

Vous avez compris : la paillette, c’est l’alcool même ; c’est l’essence du cocktail, c’est le principe addictif de la boisson. Sans lui, le cocktail n’est rien. C’est petit, mais puissant. Discret, mais efficace. Ca fait scintiller le liquide, et ça envoûte les sens.

Pour résumer : la paillette, c’est le vice ; et le cocktail, c’est un mot anglais qui signifie deux fois « queue ». Deux queues et du vice : je vous fais un dessin ?

 

Texte en hommage aux Paillettes – Queer Show. 

Retrouvez mes autres textes ici !

Processus | 16.01.2016 - 10 h 46 | 0 COMMENTAIRES
La rupture avec la copine de jeunesse (ou le Tien An Men gay)

Presque tous les pédés ont une meilleure amie de jeunesse. L’expression « meilleure amie » est bien sûr purement conventionnelle, un héritage d’un passé distant : en général, ça fait assez longtemps qu’on évite de montrer à cette amie certains aspects de notre vie homo, en particulier les originalités sexuelles, et qu’on la prive d’invitation aux soirées où on s’amuse le plus. Elle garde un rôle de confidente partielle, d’aide-mémoire, et d’attache au réel (on se passerait volontiers de ce dernier rôle, mais il faut reconnaître que de temps à autre, il n’est pas inutile que quelqu’un vous remette les yeux en face des trous).

Petit à petit, le décalage s’accroît entre l’homme (le pédé) qu’on est devenu, et le personnage de jeunesse qu’on persiste à maintenir et constamment recréer sous le regard de la copine rescapée du monde d’avant. Du coup, il arrive presque mécaniquement un moment où le point de rupture est atteint, un peu comme un élastique un peu tendu et un peu vieilli. La rupture est particulièrement douloureuse quand la copine avait été amoureuse de vous dans le temps ; et quand, de surcroît, elle se meut avec complaisance et délices dans ce monde illusoire de la réciprocité amicale, par peur de se confronter à une réalité dont elle pressent que les anciennes fissures superficielles ont désormais pris l’allure de gouffres abyssaux.

Personnellement, j’envisage d’écrire une sorte d’encyclopédie de la rupture avec la copine de jeunesse : parce que j’en avais un certain nombre, et que j’ai rompu avec la plupart – ou plus exactement elles ont rompu avec moi, ce qui dénote soit une forme de lâcheté de ma part, soit un complot féminin international contre ma personne.

Voici comment ça se passe, habituellement. Un jour, une meilleure copine de jeunesse vous convoque à un déjeuner. Elle vous écrit un sms, de manière un peu sèche, et elle choisit le lieu et l’heure (il manque seulement l’arme). Cela se passe évidemment selon ses termes : souvent, elle invoque comme prétexte son travail, ses obligations domestiques, son mari et ses enfants, choses qui ne lui laissent que très peu de marge de manœuvre – alors que vous, vous êtes homo, donc flexible, et puis, pour tout dire, moins adulte par définition, ce qui fait que c’est à vous de vous ajuster si vous voulez avoir une conversation sérieuse.

Bref, une fois sur place, on s’assoit et on passe commande : entre personnes bien élevées il est convenable d’attendre que les positions soient bien définies et un confort minimal assuré, avant de lancer les hostilités. Une fois ce délai de rigueur passé, elle vous regarde droit dans les yeux (elle a travaillé ce regard direct et profond, où elle fait passer toute son émotion et tout son courage), et hop, elle sonne la charge.

Dès les tout premiers mots, elle vous fait le coup des larmes, évidemment, tout en vous assurant qu’il ne s’agit pas de vous culpabiliser (même si c’est bien vous qui êtes à l’origine de cette souffrance). Vous l’écoutez religieusement, et pendant qu’elle récite ses reproches, vous essayez de ne pas penser à votre liste d’amants potentiels qui vous ont sûrement déjà laissé plusieurs messages sur Grindr pendant ce laps de temps. Elle précise qu’il ne s’agit que de prendre acte d’une évolution, d’une amitié qui s’est délitée sans qu’on s’en rende compte, de quelque chose qui ne correspond plus à ses attentes.

Si on parvient à caser un mot à ce stade, en général, on essaie délicatement d’indiquer que, personnellement, ça fait un certain temps qu’on s’en est rendu compte, et que notre chère copine a dû malheureusement vivre dans une bulle intergalactique pour être aveugle à ce point. On explique que c’est inévitable que deux personnes n’aient pas la même relation amicale à 35 ans qu’à 20 ans, a fortiori quand l’une s’est mariée et a eu 3 gosses, pendant que l’autre faisait son coming out et allait découvrir les délices multiformes de la vie en faisant une étude anthropologique minutieuse des saunas gays de la capitale. Par ailleurs, si on veut être un brin perfide, on souligne que nous, lorsqu’on a déjeuné avec la copine à l’occasion de son mariage et de ses grossesses à répétition, c’était pour lui offrir le déjeuner et la féliciter, et non pour lui reprocher une dérive unilatérale du pacte amical. D’accord, c’était un peu hypocrite.

Mais comme elle n’écoute que son courage et pas du tout vos arguments, elle vous reproche de vous être éloigné d’elle et du monde hétéro, de ne fréquenter que des homos, et de ne pas l’inclure de temps à autre dans ce cercle ; en fait, elle vous accuse d’être trop homo. En fonction du degré de fatigue ou d’indifférence qu’on a atteint, on répond avec plus ou moins de douceur : soit quelque chose de sérieux, qui tourne autour de l’écrasement normatif des homos par les hétéros, du fait qu’elle ne se rend pas compte de la violence de ce qu’elle dit et que c’est précisément pour cela qu’on s’éloigne d’elle ; soit quelque chose d’un peu plus agacé et de mauvaise foi, qui ressemble à « je suis infiniment désolé, j’aurais sûrement dû passer toutes mes soirées depuis dix ans à baby-sitter tes mioches ». Bref, quand elle vous reproche d’être trop homo, vous rétorquez qu’elle est trop hétéro. Alors, quoi, balle au centre, match nul, guerre de positions ? Un peu, oui, mais les armes sont inégales. Elle sent qu’elle a pour elle le poids de la légitimité majoritaire, et du coup, dans la négociation, sa demande est plus dure. Elle vous demande d’être moins homo, vous refusez. Vous ne lui demandez pas d’être moins hétéro, mais d’accepter la distance entre vous : elle refuse. Echec de la négociation.

A ce moment peut-être, elle commence à comprendre que vous avez déjà tiré les conclusions de cette conversation depuis longtemps, et elle passe à son autre argument massue : vous auriez dû en parler avec elle plus tôt, au nom de l’amitié et du passé ; puisque vous aviez tout perçu depuis longtemps, vous lui deviez ça. Si c’est elle qui s’est aveuglée, vous auriez dû essayer de lui ouvrir les yeux. Elle n’a pas tout à fait tort. Vous vous taisez, vous lui laissez cette petite victoire, ça lui fait du bien. Oui, vous avez été un peu lâche ; oui, vous avez parfois eu peur de la confrontation avec le déferlement du bulldozer de la bonne conscience hétéronormative.

Vous savez qu’elle a déjà prévu la fin de la conversation, mais vous la laissez y parvenir à son rythme. De votre part, ce sera quelque chose comme : « Chère amie d’enfance, tu m’as aidé à mûrir, à trouver mon chemin. Aujourd’hui, nos chemins se sont éloignés. C’est comme ça. Par ailleurs, ma chérie (les gays disent toujours « ma chérie » avant de sortir une vanne), si tu n’es pas heureuse dans ta vie, j’en suis désolé ; mais je n’y peux rien. » Et elle : « Je crois qu’il vaut mieux qu’on ne se revoie pas. »

Au bout d’une heure de mélodrame délicatement assaisonné de mauvaise foi de part et d’autre, vous vous séparez avec un certain malaise.

Une voix, au fond de vous, vous explique ce que vous ressentez, et c’est une victoire ; certes amère, mais une victoire. Parce que votre ex-copine, sans en être vraiment consciente, s’est faite le porte-voix du rouleau compresseur, violent et terrifiant de certitudes, d’une majorité privilégiée et tyrannique. Parce que c’est votre Tien an Men. Parce que vous venez de rester debout, droit, et seul, face aux chars d’assaut blindés, canons pointés sur vous, de la norme hétérosociale. Parce que vous ne les avez pas laissé passer.

Ma chérie, si tu n’es pas heureuse dans ta vie, j’en suis désolé. Mais moi, je veux l’être.

 

Texte lu par Mzl Etienne lors des Paillettes dans la Roulotte du 15/01/16. Retrouvez mes autres textes ici !

Processus | 12.12.2015 - 16 h 52 | 2 COMMENTAIRES
Homomicro, l’émission qui se prend au mot

Homomicro, c’est une émission pour les homos, présentée par un Arabe – déjà, à ce stade de la présentation, Marion Maréchal Le Pen est tombée en syncope. Les chroniqueurs et chroniqueuses y parlent de culture – le reste de la famille Le Pen s’évanouit. On y emploie des mots comme « pédé » et « gouine », et les gens semblent heureux d’être là – sous le choc, une grande partie de la droite et de la gauche bien-pensante demande un arrêt de travail. Et il y a une femme à la régie – la France machiste se gausse, y compris une partie des homos. Enfin, il y a même des éditorialistes qui font un vrai travail de réflexion, et là, c’est la stupeur générale. C’est quand même fou, non ?

Evidemment, non. Ce qui est fou, vraiment fou, c’est qu’Homomicro soit la seule émission comme ça. Presque la seule, pour être honnête : je crois bien qu’il doit y en avoir une autre à Lyon, et sûrement quelques transmissions locales par-ci, par-là. Mais au niveau national, rien. Pas un programme télé à destination des LGBTQI, pas une autre transmission radio, grand public, du gratuit ou même du payant, rien.

Plus généralement, les médias LGBTQI surnagent à grand-peine, comme Yagg ; voire meurent, comme Têtu. Et dans le même ordre d’idées, le Marais parisien est à la dérive : les magasins de luxe ont commencé à le dépiauter avec délices, comme des vautours ayant enfin eu accès à une carcasse bien en chair qu’ils lorgnaient depuis longtemps.

Beaucoup de personnes, notamment de jeunes homos, me disent : mais ce n’est pas forcément mauvais signe ! Cela veut dire qu’il y a plus d’intégration, et qu’il n’y a plus besoin d’une presse communautaire, d’un quartier gay, etc. Aujourd’hui, disent-ils, on peut être homo dans la société, se tenir la main en public n’importe où, etc. Suivant ce raisonnement, il n’y aurait plus aucun besoin d’une émission comme Homomicro : une émission au sujet du monde homo, pour quoi faire ? Ca sert à quoi, dans un monde où les choses vont si bien ?

Certes, chacun vit son homosexualité, ou plus largement ses différences, de la manière qu’il ou elle le veut. Chacun-chacune a tout à fait le droit de se farcir d’illusions jusqu’au plus profond de son intestin, de penser que tout va pour le mieux et que les droits sont acquis ad vitam aeternam.

Ceci étant, au lieu de partir d’emblée sur la controverse – homophobie ou pas, tolérance ou pas, amélioration ou pas – je voudrais décaler légèrement le point de vue, et parler de l’envie, et du droit, qu’on peut avoir d’être une communauté, de former un groupe. Un groupe issu non pas de la peur de l’homophobie, de la volonté de protection, du désir d’espaces circonscrits et protecteurs ; mais de l’envie d’être ensemble, de partager des choses positives ensemble, d’avoir le droit de partager des affinités, des désirs, sans avoir à les légitimer par un discours. Reproche-t-on aux catholiques de se regrouper dans un lieu de culte ? Aux expats, partis à Hong Kong ou au Mali, d’avoir envie, de temps à autre, de se retrouver pour parler français et évoquer des souvenirs de leur pays ? Aux habitués, de se retrouver dans tel ou tel bar chaque jeudi soir ? Non. Alors pourquoi reprocherait-on aux homos de se retrouver, eux aussi, dans tel bar ou dans tel quartier, un soir de semaine ? Il y a une télé catho, il y a des journaux à destination des personnes de telle ou telle origine, et une télé ou une presse LGBTQI ne serait pas bienvenue ? Il y a des cités privées pour les très riches, il y a des quartiers ethniques ouverts, il y a une petite Russie et un quartier intello-latin à Paris, et un quartier gay serait une mauvaise chose ?

Homomicro, c’est comme la presse gay, et c’est comme le marais, et c’est comme toutes ces autres choses. C’est une expression de quelque chose qui s’assume comme communautaire, et c’est une expression publique, ouverte, visible. Au même titre que tous ces autres groupes, tous ces autres cercles identitaires, variés et changeants, les LGBTQI n’ont pas à avoir honte de former, par moments et par endroits, un groupe ; et de rendre ce groupe visible, public, parfois nombreux, et politisé. Sur cette envie, sur ce désir, se greffe une volonté politique de défense des droits, de lutte contre l’homophobie, de protection ; et cette bataille a besoin de leviers, d’espaces, d’outils. Dans le contexte actuel, Homomicro est un des rares espaces publics restants aux LGBTQI qui dit : écoutez-nous, voyez-nous, nous existons en tant que groupe, et pas seulement en tant qu’individus ou en tant que réseau social éclaté. Nous avons une histoire. Nous avons un héritage, nous avons un présent, et nous avons un futur. Ce « nous » a le droit d’exister au même titre que les autres « nous ». Ce « nous » a besoin d’un espace d’expression, sinon il disparaît. Qui peut croire que les jeunes homos continueront longtemps à se tenir la main dans la rue, s’il n’y a plus d’espace communautaire, de presse dédiée, de groupe qui tente de faire valoir les droits des LGBTQI ?

Homomicro, ce n’est pas seulement une émission qui pourfend l’homophobie. C’est un principe en acte. C’est le droit de toutes et tous de faire partie de communautés diverses, de groupes divers, de cercles d’affinités, de bandes d’ami.e.s, de réseaux de différentes tailles, sans qu’il y ait besoin de le justifier en permanence.

Ce n’est pas pour rien que la radio qui nous héberge s’appelle Fréquence Paris Plurielle. Le pluriel, les diversités, les ensembles.

Rendez-vous, donc, sur 106.3 FM, le lundi soir pour l’émission qui se prend au mot, mais aussi pour tout le reste.

(vous pouvez retrouver les émissions en podcast sur le site web d’Homomicro, ou sur FB)

 

PS : je serai à Homomicro le 21 décembre, pour parler de la version collector de mon livre, Tous les gays sont dans la nature. Mais la publication de ce billet quelques jours avant n’est, bien entendu, qu’une coïncidence absolument fortuite.