La bannière doit faire 1005 x 239 pixels

Les esquisses galantes
Un blog Yagg
Processus | 08.12.2015 - 20 h 13 | 0 COMMENTAIRES
J’ai une cousine LMPT

J’ai une cousine La Manif Pour Tous.

C’est facile de se moquer de ces gens-là ; à commencer par l’acronyme, évidemment, et je ne vais pas m’en priver : j’ai une cousine LMPT, ce n’est pas étonnant de la part d’une personne qui a une armoire dans le cul, Freud se serait bien marré ! Voilà, c’est fait, c’est dit. Comme je disais, c’est facile de se moquer de toutes ces personnes. De ces femmes aux lèvres pincées (oui, toutes les lèvres). Ca m’a toujours surpris : même quand elles tentent un sourire, leurs commissures de lèvres se dirigent vers le bas et non vers le haut, comme si leurs muscles refusaient de se détendre… C’est facile de se moquer de ces hommes tellement sûrs d’eux qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils sont comme des enfants qui sont montés sur un tabouret et qui se croient plus grands que tout le monde. Flash info, les amis, vous n’êtes pas plus grands, vous êtes même plutôt plus petits, avec votre esprit étriqué. Mais passons. C’est facile de se moquer de ces femmes à l’air revêche, qu’on imagine volontiers très mal baisées (on les plaint quand même un peu) ; facile, encore, de railler tous ces hommes parmi lesquels on repère sans grande difficulté des cortèges d’homos refoulés, sans doute pas complètement refoulés d’ailleurs, l’important étant de sauvegarder les apparences d’hétérosexualité. On peut sans problème ricaner de ces personnes, toutes, ou presque, de peau blanche, toutes, ou presque, enclines à protéger leurs privilèges de classe sociale dominante, plus ou moins consciemment. On dirait qu’ils et elles sont sorti.e.s dans la rue exprès pour qu’on les caricature.

Mais j’ai une cousine qui est de La Manif Pour Tous, et qui ne prête pas à la caricature. Elle est gentille, elle est parfois drôle, et loin d’être bête. Elle sourit vers le haut. Elle fait des choses pour les autres, vraiment : pas pour répondre à une injonction catholique, ou seulement en partie. On peut même discuter raisonnablement avec elle. Elle ne prête pas à la caricature, elle est mariée et a des enfants mais elle travaille, elle n’est pas femme au foyer, et elle a réellement l’air épanoui.

Elle ne prête pas à la caricature ; et tant mieux, parce que ce n’est pas la bonne attitude à prendre. On ne peut pas se moquer d’elle ; mais de toute façon, il ne faut pas se moquer d’elle. Parce qu’elle est dangereuse.

Elle est dangereuse, réellement. Parce qu’elle est intimement, profondément convaincue qu’elle a raison. Elle est intimement, profondément convaincue que les autres ont tort. Elle a une foi religieuse inébranlable, mais il y a encore plus solide que cette foi, ce sont ses convictions morales. Elle fait le bien des autres. Elle sait ce qui est bon pour eux, pour le monde.

Aller dans la rue, pour elle, est une croisade. Elle porte sa croix. Ca n’a pas été une décision facile : elle a plutôt tendance à laisser vivre les autres, à leur accorder une liberté de choix – dans une certaine mesure. Elle ne prête pas à la caricature. Elle est, sur beaucoup de points, tolérante. Alors, quand elle est descendue dans la rue, pour elle, c’était un sacrifice. Elle y a mis de l’énergie, du temps, elle a moins vu ses enfants et son mari, elle a sacrifié une partie de ses devoirs d’épouse et de mère de famille, pour aller se battre pour quelque chose de plus fort, de plus important.

Elle est descendue dans la rue pour que personne ne puisse porter atteinte à sa conviction morale. Elle s’est sentie devenir le bras armé d’une justice immanente, mobilisée pour préserver la civilisation d’une menace terrible.

Cette menace met en péril un équilibre, une homogénéité, des valeurs traditionnelles, solidement ancrées –  elle dit : « pures », « naturelles », « universelles ». L’intégrité de son système est menacée par l’ouverture à d’autres formes de famille, de conjugalité, de procréation.

Elle dit : il est nécessaire, bon et naturel que nous seuls nous reproduisions. Cela doit s’imposer à tous. Nous refusons la diversité. Certes, dit-elle, des personnes devront être sacrifiées, mais c’est pour le bien de l’humanité.

Mais, cousine, c’est cette idéologie qui est terrifiante, et meurtrière. Elle condamne à la souffrance et à la violence un nombre effarant de personnes. A cause de cela, il y a eu, il y a, et il y aura mort d’hommes et de femmes. Mort massive, et souffrance massive.

Elle porte un nom, cette idéologie qui veut sauvegarder la reproduction « pure » des personnes de la même couleur de peau et de la même culture, et, qui, pour cela, est prête à sacrifier des êtres humains.

Cette idéologie, historiquement, beaucoup l’ont comparée à une moisissure, et c’est exactement cela. Elle est insidieuse comme une moisissure. Elle se développe dans l’obscurité et dans une atmosphère viciée. Parfois, elle est mise à jour. Lorsque LMPT est descendue dans la rue, c’est comme si on avait ouvert le couvercle, et qu’on avait découvert qu’une gigantesque partie de la société était moisie.

Alors il faut lutter. Il faut repousser la moisissure, par des paroles, par des gestes ; il faut exister, être visible, être différent, crier, mobiliser, constituer des réseaux, être pleinement, vivre ouvertement, communiquer, militer. Et il ne suffit pas de repousser la moisissure, il faut également lutter contre les conditions de création et d’expansion de la moisissure. Il faut lutter pour améliorer les conditions de vie, lutter contre les inégalités, s’ouvrir à toutes les diversités, aimer toutes les diversités.

Et ne pas croire que la moisissure s’arrêterait parce que, tout simplement, on aurait replacé le couvercle.

 

Et la diversité se lit ! N’hésitez pas à offrir à vos cousin.e.s l’édition augmentée de mon petit livre, qui tourne en dérision les clichés sur les gays…: http://tinyurl.com/touslesgayscollector

Processus | 19.10.2015 - 21 h 39 | 0 COMMENTAIRES
La supérette du samedi matin

Il n’y a pas beaucoup de choses qui me rendent impatient d’être vieux, mais il y en a au moins une : l’idée de pouvoir jouer au vieillard, insupportablement lent, qui fait enrager tout le monde dans la queue de la caisse d’une supérette, un samedi matin. C’est une motivation un rien perverse je l’avoue, mais le monde serait bien ennuyeux sans un brin de perversité.

Le monde des supérettes le samedi matin est un concentré anthropologique de quartier, doublé d’une cour des miracles. On y retrouve les jeunes lève-tôt de retour de leur jogging dans le parc, les couples lesbiens en quête de produits bio et les couples gays en quête de motifs de dispute, les cadres quinquagénaires masculins en quête d’autosatisfaction et de reconnaissance conjugale pour leur pèlerinage mensuel au supermarché, les très jeunes un peu oisifs et qui viennent de récupérer un peu d’argent de poche… Et, bien sûr, les inévitables vieilles femmes qui ont des journées désespérément vides en semaine mais décident de faire leurs courses précisément le samedi, quand il y a du monde. Les personnes aimables diront que ça leur permet de voir des gens, de sociabiliser ; à mon avis, c’est plutôt une vengeance délicieuse et particulièrement vicieuse, car elles font exprès d’avoir des porte-monnaie à la fois minuscules et profonds, où vont se perdre leurs doigts (tremblants et arthritiques pour l’occasion ; en dehors de ces moments à la caisse, leurs mains se portent parfaitement bien, et que je te tricote un gilet en dix minutes, et que je te malaxe de la pâte à choux avec une poigne de fer…), tandis qu’elles tentent de vérifier la note, d’un regard presque aveugle (qui voit très bien le reste du temps), note, dont, presque systématiquement, elles contesteront ou critiqueront une écriture – vous êtes bien sûre que c’était 1,85 euros, les clémentines ? Ce n’était pas ce prix-là, la semaine dernière, si ? Bon, alors finalement, je vais en prendre une de moins…

Bref, oui, pouvoir jouer à ce petit jeu me fait fantasmer, mais en attendant, je fais plutôt partie des jeunes (si, si), pressés, et qui savent déjà, lors de leur premier passage à la supérette, qu’il en faudra un deuxième, parce qu’on oublie toujours, toujours, quelque chose de crucial, et du coup on se tape au moins deux fois les vieilles femmes de la queue à la caisse (parfois, c’est la même vieille, qui doit bien se marrer une fois rentrée chez elle ; je me demande si elles se racontent ça entre elles, les perverses…).

Je fais partie des faibles, ceux qui se font tout le temps avoir, malgré tous les acquis de l’expérience. Par exemple, je n’ose jamais tapoter l’épaule de la personne devant moi à la caisse pour l’apitoyer en montrant mon unique bouteille de lait, alors que cette personne pousse deux caddies qui débordent de produits de toutes sortes. En revanche, si quelque pauvre hère tapote mon épaule et me montre sa bouteille alors que c’est moi qui ai fait mes courses pour la semaine, je le laisse passer, ce qui ouvre immédiatement la voie à un cortège de personnes qui n’attendaient que cela pour me passer devant avec un air de chien battu, en me montrant leur unique baguette industrielle ou leur petit sac de tomates.

Quand j’arrive finalement à la caisse, c’est le moment où le caissier dépose un panneau « caisse fermée » et va prendre sa pause en m’indiquant du menton la caisse voisine. En une demi-seconde, toutes les personnes amassées derrière moi se précipitent à l’autre caisse, et je me retrouve, un peu ahuri, à récupérer mes produits déjà déposés sur le tapis roulant.

La supérette le samedi matin, c’est un concentré de moments d’amour pour l’humanité. Je suis empli de pensées d’amour, par exemple, quand je suis en rayon, en train d’examiner les prix, et qu’un quadra pressé me bouscule pour venir se placer entre la vitrine et moi, non pas pour prendre un produit mais pour regarder les étiquettes, parce que visiblement il pense être plus légitime que moi à cette place. Et que, dans les secondes qui suivent, je me fais houspiller parce que je bloque le passage. Et qu’en essayant de me dégager, je fais tomber la moitié d’un rayon de conserves…

Tout de même, il y a des avantages, à fréquenter les supérettes le samedi matin. Par exemple, on peut, en choisissant ses yaourts ou son café, y rencontrer l’homme de sa vie.

Si ça se trouve, en fin de compte, c’est peut-être ça, aussi, l’objectif des vieux solitaires du samedi matin. Et pourquoi pas ?

 

Petite précision : si vous cherchez votre âme soeur ailleurs qu’en supérette, vous pouvez toujours prendre quelques conseils indispensables en lisant mon livre !

Processus | 11.10.2015 - 16 h 58 | 0 COMMENTAIRES
Le dimanche soir devant The Voice Kids

Je fais partie des garçons sensibles qui, certains dimanches, le soir, éteignent leur téléphone portable et la lumière, s’assurent qu’ils sont bien seuls (ou en couple, lovés ensemble sur le canapé, avec une tisane), allument leur ordinateur ou leur téléviseur, et regardent, en replay, le dernier épisode de The Voice Kids (ou assimilé), en pleurant toutes les dix minutes parce que tel ou tel gosse est trop mignon et que sa mère est fière de lui, et, le reste du temps, en critiquant telle ou telle pimbêche qui s’y croit, tel ou tel petit coq trop sûr de lui ; et quand même, pour faire bonne figure, en déplorant une à deux fois par soirée le délire d’un marketing à grosses ficelles, que dis-je, à grossières cordes d’amarrage pour un public qui ne demande que du mignon, du pathos, et des chanteuses et chanteurs en herbe qui ont un univers

Le but est très simple : lâcher ses larmes. Et la stratégie est tout aussi simple : il suffit de préparer le terrain autour de soi, puis de laisser faire les techniciens du pathos. Préparer le terrain, c’est-à-dire évacuer les témoins potentiels, car, tout de même, il ne faudrait pas que n’importe qui nous voie pleurer à chaudes larmes simplement parce qu’une fillette aveugle à la voix pure comme un soleil chante du Céline Dion à la perfection. Donc on sélectionne le public, ceux qui sont autorisés à nous voir pleurer, c’est-à-dire personne (à l’exception éventuelle d’un conjoint qui ressent la même chose), et ce « personne » ratisse large : on ne prend pas le risque qu’un importun appelle sur notre portable et commette un double crime, celui d’interrompre potentiellement une performance artistique majeure, et de repérer notre émotion à vif.

La télévision fait le reste, avec ses petites musiques de fond, ses flashbacks, ses coupures pub, ses scenarii bien ficelés. Jordan est un petit garçon qui a une voix de fille, et un sourire lumineux. Sa manière de faire coucou, quand il part, avec un poignet cassé, la main ouverte et qui s’agite, le désigne comme une future gigantesque folle perdue. Forcément, on adore, TF1 doit savoir que l’audience de cette émission est constituée en grande partie de gays. Jade, elle, est plutôt sûre de sa voix, elle a du groove, elle est plus âgée, mais ses yeux s’embuent et sa voix se casse quand la production lui demande d’évoquer sa mère, qui est décédée l’année précédente, et à qui Jade a fait la promesse de se battre pour donner, toujours, le meilleur d’elle-même. Mounir a passé les auditions mais sa famille n’a pas pu venir, car ils habitent à l’étranger et n’ont pas d’argent, il n’a pas vu son père depuis six mois, ce soir il va chanter pour lui, car il est persuadé que son père regardera l’émission, ça tombe bien parce que la prod a retrouvé son père et a enregistré un message pour le petit Mounir. Priscilla ne réussit pas à convaincre les coaches, elle chante juste mais elle est trop lisse ; au moment de remercier tout le monde, au micro, cette fille ordinaire laisse enfin voir sa fragilité, son émotion et ses larmes, au point que le public lui fait une standing ovation. Et ainsi de suite, de manière reproductible.

Remarquez que les moments de pathos comprennent systématiquement une référence à un parent (très souvent la mère), à une fragilité cachée, ou à un handicap. C’est la trilogie gagnante : avec l’un de ces trois ingrédients vous remportez le cœur de la moitié des gays, alors, les trois en même temps, c’est plié.

Quand l’émission se termine, on se dit que ces petits chantent bien, et qu’on est un peu con d’avoir passé deux heures à regarder un programme pour cerveaux éteints. Mais on se sent bien, on a versé quelques larmes, on a le sourire aux lèvres et plein de mélodies dans la tête, on a l’impression que le monde est finalement fait de gens sensibles, globalement. Bref on est dans un monde d’illusions, on a déjà commencé à rêver, et on peut poursuivre dans le lit, on en a le droit ; car on sait qu’il faudra se réveiller le lendemain matin, un lundi, dans le monde réel, avec l’interview politique à la radio pendant qu’on se rase, et qu’on essaie d’ignorer les cheveux gris qui commencent à se multiplier.

On n’est pas sérieux quand on n’a plus 17 ans.

Processus | 06.10.2015 - 22 h 36 | 0 COMMENTAIRES
Le livre collector

Si vous êtes un auteur, et que votre livre s’est bien vendu, c’est-à-dire à plus de dix-huit exemplaires (le chiffre est complètement arbitraire. Disons que c’est votre famille + vos amis les plus proches qui ont voulu vous faire plaisir), vous pouvez légitimement imaginer une seconde sortie, choc collector édition spéciale à ne pas manquer, avec quelques passages inédits si possible, pour Noël.

Votre livre, qui n’a été acheté jusqu’ici, donc, que par les membres de votre famille (et un tout petit cercle d’amis), pourrait de nouveau être acheté par ces mêmes personnes, lesquelles, cette fois, l’offriront à des cousins éloignés. Mais ils ne le rachèteront que s’ils ont l’impression qu’il y a tout de même une petite plus-value, un supplément d’âme, quelques lignes mises à jour. Et attention, les gens ne sont pas idiots, il ne suffit pas de changer simplement la couverture. (Enfin, si, ça suffit, ça arrive tout le temps, mais c’est quand même mieux s’il y a un petit quelque chose venant de l’auteur aussi.)

Ainsi, au bout de quelques Noël, à force d’être offert à des cousins qui l’offrent à d’autres cousins, le livre a toutes les chances d’atteindre un lectorat régional. Il faut juste que l’auteur soit attentif à ce que les ajouts successifs ne fassent pas trop rapiéçage de vieux pantalon.

Tout ça pour dire que nous avons décidé, avec mon éditeur engagé, qui est quelqu’un de très bien, je le dis au passage sans arrière-pensée, de sortir une version collector de mon livre pour Noël. D’après mon éditeur, il s’agit d’offrir (pour une modique somme, on n’est pas Mère Teresa, quand même) à l’humanité entière le bonheur inestimable de pouvoir lire quelques lignes supplémentaires écrites par votre très modeste serviteur. Cela n’a rien à voir, précise-t-il, avec une quelconque technique de marketing, l’idée n’est pas du tout de relancer des ventes qui fatigueraient, ou d’escroquer les lecteurs en leur faisant racheter un ouvrage qui comportera 95% des mêmes textes qu’auparavant. Et pourquoi à Noël ? Eh bien, il s’agit d’un moment de communion collective, où l’art a toute sa place, en particulier la lecture, qui réchauffe agréablement les cœurs lors de nuits d’hiver froides et venteuses. Rien à voir avec les chèques cadeaux des entreprises et la ruée sur les rayons des grands magasins ouverts le 24 décembre. L’idée n’est absolument pas de profiter de la faiblesse momentanée des personnes qui se précipitent tout à coup sur des objets on ne peut plus ordinaires ; objets qui trônaient déjà dans les rayons depuis des semaines, mais qui acquièrent, en l’espace de quelques heures, le statut de trésors inestimables par le simple fait qu’ils compensent notre manque d’imagination et de courage face à la pression sociale inouïe de l’achat de cadeaux de Noël.

Ceci étant, à tous les coups, mon éditeur et moi allons nous planter dans le calendrier – on est un peu distraits – et, soit parce que l’imprimeur sera en arrêt maladie, soit parce que le graphiste sera tout à coup submergé de travail, on n’arrivera à sortir le livre qu’en janvier. Qu’à cela ne tienne ! Ce sera pour les soldes, et ça évitera de se rendre compte que les gens revendent en janvier le livre reçu en cadeau quelques jours plus tôt.

Toutefois, lecteur, n’attends pas pour courir acheter le livre dès à présent, n’attends pas la version collector ! Car, par un retournement étrange de situation dont les éditeurs ont le secret, cette nouvelle version du livre fera de la première édition, par contre-coup, un objet inestimable, vintage, édition limitée, quasiment numérotée (dix-huit exemplaires !). En achetant mon livre maintenant, tu te procureras donc un objet dont la valeur augmentera mathématiquement quelques mois plus tard !

(Et voilà le travail. J’essaierai de vous convaincre de l’inverse dans trois mois.)

Processus | 28.09.2015 - 14 h 07 | 2 COMMENTAIRES
Le voyage à Ozoir-la-Terrière

Le voyage à Ozoir-la-Terrière ? En banlieue ? What ? Vous pouvez répéter, je n’ai pas dû bien comprendre… Non, en fait, ne répétez pas, je vais essayer d’oublier… Non, mais, sérieusement, aller à Ozoir-la-Terrière ?

Une petite remarque pour commencer : dans ce billet, les références s’adressent surtout à mes compatriotes parisiens, mais j’espère qu’on me pardonnera mon nombrilisme un peu snob ; et que les banlieusards, les provinciaux et les étrangers, bref le reste du monde, comprendront que les références locales sont autant de métaphores : toute ville a son Ozoir-la-Terrière, n’est-ce pas.

Je dis Ozoir-la-Terrière comme je pourrais dire Longfumeau ou Rentes-la-Jolie, ou, argh j’ai du mal, Chanteloup-les-Oisillons, ou encore, ma langue se refuse à le dire, Orgeval-en-Brie, Sucy-la-bataille, Cerisier-sur-Marne, Prunier-Pontoise, la Garenne-sous-Bois ! Autrement dit, là où il faut aller en RER – voire, pire, à la limite de l’impensable : en train de banlieue (puis prendre le bus !!!). Certes, aller de Paris à Ozoir-la-Terrière, on pourrait croire, naïvement, que c’est comme aller d’Ozoir-la-Terrière à Paris ; sauf que dans le premier sens, c’est l’horreur, l’exil, les ténèbres médiévales, et dans le deuxième, c’est comme un retour à la vie.

Pour les gays parisiens, la simple évocation d’un voyage à Ozoir-la-Terrière est du domaine de l’inimaginable. S’ils ont entendu ce nom, la plupart l’ont immédiatement occulté, comme un vulgaire traumatisme. Dans le cas contraire, c’est un acte sacrificiel auquel on consent une fois par décennie pour aller rendre visite à quelqu’un qu’on a aimé jadis et qui, par le jeu des malheureux hasards de la vie et des prix du foncier, s’est retrouvé sans s’en rendre compte à habiter à Ozoir-la-Terrière, qu’il repose en paix.

Je ne voudrais pas qu’on m’accuse de banlieuphobie excessive. Quelques rares villes des abords parisiens s’en sortent dans l’imaginaire collectif gay, parce qu’elles se sont dotées d’attributs hautement louables, comme un aéroport, ou une fondation d’art contemporain imaginée par un architecte de renom, ou… euh… bon, rien d’autre ne me vient à l’esprit, mais ça va venir… Par exemple, Beauvais, qui incarnait l’horreur suburbaine jusqu’à la fin des années 1990, a l’immense mérite d’accueillir depuis quelques années un aéroport international (certes, c’est un low-cost, mais on ne peut pas trop en demander, tout de même). Bon, bien sûr, on ne met pas les pieds à Beauvais-ville. Autre exemple, Suresnes est discrètement connue dans le milieu pour ses appartements à partouzes. Sceaux, la bourgeoise arborée, dispose d’un grand parc auquel on tolère d’aller une à deux fois par an, de manière à éviter les pelouses pentues et noires de monde des Buttes-Chaumont, ou les herbes folles, fourmillant d’insectes à mandibules, du bois de Vincennes (encore que, comme chacun sait, les herbes hautes du bois de Vincennes ne cachent pas que des insectes, on a de fortes chances d’y trouver aussi d’autres types d’amateurs de peaux chaleureuses, plus collaboratifs, si bien que la destination est finalement assez prisée).

Quid de la banlieue nord, me direz-vous ? De ce que les médias appellent des zones de non droit peuplées de hordes de « jeunes » échappant à tout contrôle de la République ? Eh bien, non seulement il y a tout un imaginaire gay du lascar de la cité, mais en réalité, pour des raisons pécuniaires, un bon nombre de gays habitent dans la partie nord de Paris, y compris au-delà du périphérique, ce qui rend ces zones finalement bien plus fréquentables que les stéréotypes ne le laisseraient accroire ; par exemple, on va plus souvent à Saint-Denis ou à Aubervilliers (il est vrai qu’on peut y accéder en métro…), qu’on ne se rend dans le sud à Bagneux ou à Chatenay-Malabry, ou à l’ouest en terre droitière, à Saint-Germain-en-Laye ou à Chatou (à part Suresnes, donc, pour les partouzes). Le monde gay est ouvert et tolérant, à condition qu’on mette moins de trois quarts d’heure à atteindre le centre. Certaines banlieues paraissent violentes et homophobes, mais ce ne sont pas toujours celles que l’on croit. Certains gays vivent bien mieux parmi les survêtements et les capuches, qu’au milieu des Carrés Hermès et des poussettes multiplaces derrière lesquelles se meuvent des jupes droites et des morales autosatisfaites. Il y a bien entendu tout un entre-deux (et on aime les entre-deux).

On peut lire dans cette géographie un peu simpliste les effets de politiques et de pratiques plus ou moins accueillantes pour les gays. La centralité est généralement synonyme d’acceptation plus grande et de vie plus sécurisée, et les zones plutôt marquées à gauche également, comme l’est parisien. A l’ouest et au sud, on peut bien sûr être gay aussi, tant qu’on ne l’affiche pas trop. Plus on s’éloigne du centre, et plus la perception de sécurité et de bien-être s’éloigne aussi. D’ailleurs, si on est dans le centre, c’est généralement qu’on s’est aventuré hors du placard. Si on s’éloigne du centre, on se heurte à la perspective d’un retour dans le placard.

Alors, le mépris affiché pour le voyage à Ozoir-la-Terrière, une façon détournée de se réapproprier l’espace et les normes ? De refuser la violence symbolique d’une remise au placard ? Au lieu de dire « j’ai peur de cet ailleurs, de ce monde moins acceptant », on reprend le thème, on le retourne comme une crêpe, et on l’enfourche : je suis bien où je suis, l’ailleurs ne me mérite pas. Ce n’est pas l’autre qui me rejette, c’est moi qui rejette l’autre : il ne m’intéresse pas (du moins j’essaie de le faire croire).

C’est dommage pour certaines villes de banlieue, qui n’ont rien fait pour mériter cet ostracisme de le part des gays – mais qui n’ont rien fait non plus pour les faire se sentir à l’aise. A chacun son nombril, et à chacun de gérer la violence du monde comme il le peut.

 

Pour compléter, on pourra aussi lire Celui qui n’aime pas « le milieu », ou, carrément, soyons fous, tout le bouquin : Tous les gays sont dans la nature !

Processus | 22.09.2015 - 11 h 55 | 8 COMMENTAIRES
Le voyage à Mykonasse

Quand on va passer ses dix jours annuels à Mykonos, c’est qu’on est gay, d’âge un peu mûr ; et qu’on a le portefeuille correctement garni, mais pas non plus une Porsche à disposition dans chaque ville-monde. Si on n’a pas assez d’argent, on va à Barcelone, si on est vraiment une pauvresse, on va à Montpellier. Le voyage annuel à Mykonos, c’est une reconnaissance sociale ; comme un diplôme obtenu avec difficulté, mais qu’on ne pourra plus jamais vous enlever. Il y a tout un itinéraire pour y parvenir, toute une série de cases à cocher, mais une fois qu’on est dans le cercle, on n’en sort plus, on peut souffler, on n’a pas raté sa vie. C’est la franc-maçonnerie de la gay attitude, il y a les initiés et puis les autres. D’ailleurs, c’est un des rares sujets pour lesquels il semble régner une sorte de secret dans la communauté gay : on peut évoquer, vaguement, son voyage à Mykonos, mais dans le détail on tient sa langue, ce qui est tellement rare chez les gays qu’il me semble qu’un chercheur en anthropologie devrait se pencher dessus.

Comme toutes les îles grecques, Mykonos est rocailleuse, et son relief âpre et masculin n’a d’égal que son ensoleillement, dur et long ; là, on est dans le vrai bon gros mâle, le musculeux, le poilu, le crâne luisant et bronzé. En contrepoint, les mignonnes maisonnettes toutes blanches et joliment fleuries, disposées le long de parcours sinueux, offrent des allers et retours nombreux entre petits coins discrets, grands recoins ombragés, feuillages denses dissimulant des effeuillements fugaces, volets bleutés voyeuristes et terrasses exhibitionnistes. Tous les goûts s’y retrouvent, et tous les gays européens aussi, cette grande franc-maçonnerie du sexe, qui a bien su mettre à profit la démocratisation des mobilités à l’échelle du vieux continent.

Une fois qu’on est installés au milieu de ses bougainvillées, on débranche son cerveau – mais pas son téléphone : les applis de rencontre servent ici non pas à détecter les gays mais à faire un minimum de tri. Mykonos en été est une sorte de marché de gros.

Ensuite, le principe, c’est de passer au moins un tiers de son temps avec ses copines à bitcher sur ses voisines (on utilise exclusivement le féminin en journée, le masculin est réservé à la nuit, en prévision des coucheries, qui sont des choses sérieuses, on ne badine pas avec ça) ; un autre tiers à faire semblant de dormir sur la plage, en vérifiant régulièrement qu’on se fait mater ; et le dernier tiers à siroter divers produits, plus ou moins autorisés. Une véritable Mykonasse (le mot est affectueux !) parvient à faire tout ceci en tenant son téléphone portable à la main et en contrôlant la qualité de ses voisines virtuelles de manière instinctive et permanente.

Il est absolument fondamental de revenir de Mykonos avec un bronzage parfait et extrêmement brun. Tout d’abord parce qu’il est très mal vu d’y arriver en n’étant pas encore bronzé : cela fait nouveau vacancier, ou nouvelle Mykonasse, bref c’est une très mauvaise manière, ça ne se fait pas. C’est pour cette raison que la haute saison est le mois d’août, et non juillet. Aucune marque de bronzage autre que celle du maillot (un slip étroit, si possible) n’est acceptable. La qualité d’une Mykonasse se reconnaît notamment à sa compétence ès bronzage, par exemple à sa capacité à présenter un contour des yeux impeccable alors qu’on a l’impression qu’elle n’a pas quitté ses Ray-Ban pendant dix jours, y compris en boîte et pour dormir. Ca se travaille pendant des années, c’est une compétence chèrement acquise. La taille du poil est également un critère incontournable. Il peut être dense, mais il doit être entretenu. La nature sauvage, ça va un moment, mais les jardins à l’anglaise des épaules aux talons, ça n’est pas possible, on vous met sur un ferry direct et hop, rendez-vous l’année prochaine quand vous aurez soigné tout ça.

Pourtant, on aurait tort de penser qu’à Mykonos, tout n’est qu’une question d’apparence. La plupart des touristes appartiennent à une catégorie socio-professionnelle plutôt élevée, avec un bon niveau d’études, de bons réseaux, et d’excellentes connaissances en matière nutritionnelle et cosmétique – d’accord, on revient sur les apparences, pardon, mais réellement, tout ça nécessite du travail et beaucoup de lectures de magazines spécialisés.

Je n’ai pas encore été invité dans le cercle, j’ai bon espoir d’y parvenir bientôt. Mes cheveux grisonnent, ma langue de pute devient plus expérimentée, mes copines commencent à y avoir leurs habitudes, et je tourne autour de l’île depuis quelques années, en m’en rapprochant peu à peu, tel un enfant qui veut aussi monter sur la scène et participer au fun, mais qui, craintif, s’en approche avec moult précautions. Il ne me manque plus, en fait, que le portefeuille, c’est-à-dire, en langage mykonassien, un mari. Il semble bien que pour devenir une vraie Mykonasse, il faille d’abord passer par le stade potiche accoudée dans tous les bars du Marais. Donc c’est bien comme je disais, il y a tout un itinéraire compliqué à suivre, mais j’y suis presque.

 

En bonus, un petit conseil de lecture de plage à Mykonos, de petits portraits écrits par votre serviteur : http://motsbouche.com/fr/gay/24948-tous-les-gays-sont-dans-la-nature-9791090286184.html